[233] Lettre anonyme sans date, mais certainement écrite dans le

courant de 1736, puisqu'elle a été adressée à Théodore pendant

qu'il était en Corse: Bibliothèque municipale de Turin,

collection d'autographes Cossilla, mazzo 28.

Gaffori arriva enfin. La fabrication de la monnaie devait se faire dans

le couvent de Tavagna, où l'on avait réuni tous les instruments

nécessaires. Une équipe d'ouvriers venus d'Orezza avait pour chef un

certain Giulio Francesco, surnommé _sette cervelle_ (sept cervelles),

car il était très habile dans son art. Il savait fort bien frapper des

écus aux armes de Gênes[234].

[234] _Mémoires de Rostini._--_Journal de Costa._

Gaffori commença par faire construire des fours et un fourneau à

réverbération pour la fonte du cuivre, car les premiers creusets ne

pouvaient résister au feu. Sur douze, il n'en avait trouvé qu'un seul à

son arrivée. Il espérait, d'ailleurs, obtenir ainsi une frappe

meilleure, les plaques étant plus fortes. Mais les grosses difficultés

provenaient du mauvais vouloir des artisans. Ils travaillaient à

contre-cœur, prétendant ne pouvoir toujours rester devant le fourneau,

et ils demandaient à être remplacés de temps en temps. Le président

n'avait pas cru devoir accueillir cette demande sans l'autorisation du

roi. Deux d'entre eux étaient retournés à Orezza sans permission; avec

l'aide de Costa, il faisait tous ses efforts pour empêcher les

défections. Il avait promis aux ouvriers le payement du travail fait

jusqu'alors et un salaire de trente _soldi_ par jour à l'avenir; ils

n'étaient jamais satisfaits. Buongiorno se disposait à rejoindre le roi

et Gaffori le chargeait de lui dire ce qu'était cette engeance. Le

président suppliait Sa Majesté de renvoyer Buongiorno dès qu'Elle

pourra se passer de ses services: avec son savoir et son habileté, il

sera très utile parmi ces récalcitrants. Le travail marchait avec une

lenteur désespérante. Sur cinq empreintes, quatre furent détériorées,

soit par malveillance, soit par négligence. Celle qui restait avait

besoin d'être retouchée.

[Illustration]

No 1 No 2 Reproduction des monnaies de Théodore de

Neuhoff d'après les moulages des pièces qui se trouvent au Cabinet des

Médailles à la Bibliothèque Nationale de Paris.

La fabrication de la monnaie d'argent n'avançait guère non plus.

Cependant Gaffori espérait pouvoir bientôt en envoyer quelques spécimens

à Sa Majesté. Dans cette partie aussi, les ouvriers manquaient de zèle.

Il fallait être toujours près d'eux, les surveiller, les forcer à

travailler. Mais, en revanche, ils ne cessaient de demander de l'argent.

Un jour, exaspéré par cette canaille, Gaffori voulut faire mettre tout

le monde en prison. Costa calma sa fureur en lui faisant remarquer que

cet acte de rigueur ne serait ni prudent ni politique[235].

[235] Pietro Gaffori à Théodore, Tavagna, les 26 et 30 juin 1736:

_loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Gaffori, comme chacun, se plaignait de ses compagnons. «La malignité de

nous autres Corses, écrivait-il, est si grande et si rusée que celui qui

veut tuer son compétiteur n'agit pas en face, mais il emploie un canal

lointain par où passe l'envie et la passion, déguisées sous le masque du

dévouement. Avec le temps, Votre Majesté connaîtra la sincérité de mes

sentiments et saura punir. _Tolluntur in altum ut lapsu graviore ruant._

Ainsi fait Dieu, dont les rois sont la plus parfaite image sur la

terre!»[236].

[236] Gaffori à Théodore, Tavagna, le 30 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

Mais, s'il faut en croire le vice-roi, le beau zèle du président était

simulé. «Gaffori, écrit-il au roi, fait mine de travailler, mais c'est

une fille: un seul jour de présence au travail a suffi pour l'ennuyer...

Gaffori est très froid, et rien d'autre». Quant au curé de Rostino, qui

s'était enfin décidé à venir, Costa affirme qu'il n'avait jamais vu

quelqu'un de plus lâche que lui[237].

[237] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin; Couvent de Tavagna,

le 29 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Malgré tout, on parvint à frapper quelques pièces. La monnaie de cuivre

était de deux valeurs différentes: l'une de _2 soldi 1/2_, l'autre de _5

soldi_. Sur la face, elles portaient les initiales T. R. entourées de

palmes et surmontées d'une couronne royale. Au-dessous, se trouvait la

date, 1736. Sur le revers, figurait la valeur entourée par cette

légende: _Pro bono publico. Ro. Ce._[238].

[238] E. Cartier, _Monnaies frappées en Corse par Théodore et

Paoli_, dans la _Revue numismatique_, 1812, p.

193-212.--Campredon envoya à Chauvelin une pièce de deux soldi et

demi avec sa dépêche du 28 juin: Correspondance de Gênes, vol.

97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[Illustration]

MONNAIE DE CUIVRE

Ces pièces, qu'on pourrait classer dans la catégorie des _monnaies de

nécessité_, étaient très minces et d'une frappe grossière. Deux ans

seulement après leur fabrication, elles étaient usées et on en

distinguait difficilement la légende[239].

[239] Jaussin, l'apothicaire de l'armée française pendant

l'expédition de 1738, dit: «Je fis l'acquisition de deux pièces

de monnaie de ce roi de nèfles. Quelque viles qu'elles fussent à

cause du sujet et de la matière, elles étaient pourtant rares;

elles eurent un peu de cours dans plusieurs _pieve_ rebelles.

Cette monnaie était de billon, de la plus basse valeur, petite,

mince et mal fabriquée. On n'y voyait point de portrait et il

était impossible d'en déchiffrer la légende; on apercevait

seulement une couronne fermée et au-dessous un grand T et une

grande R qui signifiaient sans doute THÉODORE ROI». Mais là où

Jaussin se trompait c'est quand il ajoutait: «_On frappa aussi

quelques pièces d'or et d'argent_, mais je ne pus jamais en

avoir, vu leur extrême rareté.» _Op. cit._, t. 1, liv. II, p.

274-275.

Le T. R. signifiait _Théodore Roi_. C'est ainsi que le traduisaient les

partisans de Sa Majesté. Les Corses hostiles disaient: _tutto rame_,

tout cuivre; les Génois: _tutti ribelli_, tous rebelles[240].

[240] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 208.--E. Cartier, _op.

cit._

Il fut décidé que les pièces d'argent porteraient sur la face les armes

de la Corse, c'est-à-dire la tête de maure ceinte d'une couronne fermée

d'où pendait une chaîne à trois chaînons. La légende serait THEODORUS

REX CORSICE. Sur le revers devait figurer l'image de la Vierge, nimbée

de cinq étoiles; sur le milieu, partagée en deux, la date 1736, et comme

légende MONSTRA TE ESSE MATREM S. P. Ces écus auraient valu trois

livres[241]. Mais, au dire de Costa, un seul fut frappé[242].

[241] _Mémoires de Rostini._

[242] _Journal de Costa._

[Illustration]

MONNAIE D'ARGENT[243]

[243] La reproduction de la monnaie de Théodore a été faite

d'après l'ouvrage du colonel Maillet: _Catalogue descriptif de

toutes les monnaies obsidionales et de nécessité_. Bruxelles,

1870-73, 2 vol. in-8º et 2 atlas oblongs avec 218 planches.

M. J. Protat, de Mâcon, collectionneur et numismate des plus

érudits, a bien voulu me donner ce dessin et les clichés

typographiques dont il a surveillé lui-même la confection. J'ai le

regret de n'avoir pu lui témoigner ma sincère gratitude avant sa

disparition prématurée. Qu'il me soit au moins permis de donner à

sa mémoire un souvenir reconnaissant.

Comparez ce dessin, qui représente les pièces comme elles auraient

dû être, avec la planche d'après les moulages.

Cependant, au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de

Paris, on peut en voir deux exemplaires. D'après E. Cartier, l'un d'eux

serait faux[244].

[244] E. Cartier, _op. cit._

Dès le début, les pièces de Théodore furent rares. Les numismates et les

collectionneurs les recherchèrent comme objets de curiosité. Sur le

continent une spéculation s'établit; elles atteignirent un prix élevé

et, à Naples, on en fabriqua de fausses[245]. Il n'y aurait donc rien

d'étonnant à ce qu'un des exemplaires du Cabinet des médailles provînt

de la fabrique napolitaine et non du couvent de Tavagna, l'_Hôtel de la

Monnaie_ de Sa Majesté Théodore Ier[246].

[245] E. Cartier, _op. cit._--_Relazione della Corsica di Giacomo

Boswell scudiere, trasportata in italiano dall'originale

inglese_, p. 112.--Note de l'éditeur des _Mémoires du Père

Bonfiglio Guelfucci_, p. 67.

[246] Il y a une différence très sensible entre les deux

spécimens en argent de la Bibliothèque nationale. L'un paraît

être d'un métal très inférieur à l'autre et d'une frappe plus

grossière. On aperçoit parfaitement dans l'une de ces pièces (no

1 de la planche d'après les moulages) comme une hésitation dans

la gravure, des doubles traits, ce qui laisserait supposer qu'on

s'y serait repris à deux fois et pas au même endroit. La

circonférence est plus irrégulière; sur l'un des bords de la

face, il y a une saillie du métal très caractérisée provenant

sans doute de ce que le coin aurait été appliqué d'une façon très

imparfaite. La défectuosité de l'outillage dont se servaient les

ouvriers de Théodore, la rareté de l'argent qu'ils avaient à leur

disposition, donnent à penser que l'exemplaire le plus grossier

comme frappe et le plus bas comme titre serait le vrai.

Mais si les chercheurs et les curieux achetaient très cher ces pièces,

les ouvriers, les soldats, les paysans, en général tous ceux qui

voulaient être réellement payés, les refusaient avec énergie.

Théodore avait donné l'ordre de payer les troupes avec ses sous. Mais,

dès leur apparition, ces _assignats_ de cuivre furent très dépréciés.

Les soldats murmurèrent et refusèrent de recevoir cette monnaie de

mauvais aloi. Un jour, un tumulte éclata à ce sujet. Les récalcitrants

prirent leurs fusils et Costa, avec les seize hommes qui composaient sa

garde, dut les désarmer pour éviter un malheur[247].

[247] _Journal de Costa._

Les ouvriers de la monnaie eux-mêmes ne voulurent pas recevoir en

payement les pièces qu'ils fabriquaient[248]. Ces artisans avaient une

excuse: ils savaient trop comment elles étaient faites.

[248] Giacomo Francesco Pietri à Théodore, Couvent de Tavagna, le

17 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Quelque temps après, devant Théodore lui-même, deux femmes de la

montagne, qui avaient apporté des provisions au camp, refusèrent, en

échange, la monnaie frappée au T. R. Elles se fâchèrent et «se servirent

d'un langage peu convenable pour leur sexe». Le roi parut et ordonna de

les mettre immédiatement en prison. Sous la menace, elles se calmèrent

et repartirent en emportant les sous de Sa Majesté. Cette sévérité

effraya les villageois qui firent pendant un certain temps moins de

difficultés pour être payés ainsi[249]. Malgré ce _cours forcé_, les

gens d'Orezza continuèrent à se moquer des colères royales. Ils tinrent

une réunion et décidèrent de n'accepter que de bons écus contre «le sel,

les chaussures et le drap» qu'ils vendaient à Théodore. Comme ces

articles manquaient dans les villages placés sous le contrôle immédiat

du camp, «ce fut très gênant»[250].

[249] _Journal de Costa._

[250] _Ibidem._ «... La monnaie qu'il avait fait battre depuis

peu n'avait aucun cours parce que personne ne voulait la

recevoir. Tout ceci fait juger que ces peuples, naturellement

féroces et peu patients, pourraient bien tourner toute leur

fureur contre le sieur Théodore et ses adhérents; ce serait un

grand coup pour la république qui ne saurait mieux faire que de

semer la division parmi eux; c'est l'unique moyen de rétablir son

autorité». Lettre de Bastia, du 16 juillet 1736, publiée par M.

l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 309.

Chaque jour la révolte s'étendait. Dans le canton d'Orezza les hommes

avaient juré de ne plus obéir à Théodore. Les villages d'Ampugnani et de

Rostino se soulevaient. Quelques-uns des chefs perdaient la foi, tel le

marquis de Matra, qui, selon Costa, se laissait aller à écouter les

calomnies répandues contre le souverain. Le pauvre vice-roi ne savait

plus où donner de la tête; il aurait fatalement succombé sous le poids

des difficultés, s'il n'avait été soutenu par son inébranlable

dévouement. Mais il suppliait Neuhoff de revenir au plus tôt, sans quoi

tout était perdu. Et, au milieu des pires angoisses, il pensait encore

à faire rechercher, mais en vain, les pantoufles du roi qui avaient été

égarées[251].

[251] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin; Tavagna, les 29 et 30

juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Dans le Sud également, des gens prêchaient la révolte en termes

passionnés et grossiers. Jean-Paul Costa, de Sainte-Marie d'Ornano,

dénonçait à son oncle un certain Luca, qui devenait chaque jour plus

dangereux et plus violent. S'il n'avait l'habitude de craindre la mort,

il aurait ouvertement embrassé le parti des Génois. Il avait promis à

ceux-ci d'empêcher le blocus d'Ajaccio par les troupes de Théodore, et

il favorisait les rafles que les ennemis faisaient sur les côtes «de

biens meubles, de gros et de petit bétail». Il disait n'avoir en vue que

le bien public et le peuple l'écoutait. Un soir Luca «laissa sortir de

sa bouche que dans le canton c'était lui le roi et que le souverain

était le roi des c....»[252]. Il avait ajouté que le grand chancelier

méritait d'être lapidé et que si, dans quelques jours les vaisseaux de

secours n'arrivaient pas, les peuples le «mettraient en pièces». La rage

de Luca se serait retournée contre le jeune Costa, si celui-ci n'avait

été protégé par ses amis. Jean-Paul faisait tout ce qu'il pouvait. Dans

la Rocca il levait des contributions volontaires ou non. A Levie il

avait pris un cheval. Cet animal lui était réclamé comme appartenant à

un fidèle partisan; néanmoins il le gardait jusqu'à nouvel ordre. On ne

pourrait jamais rien faire de bon tant que Luca «ne serait pas hors de

ce monde». La famille Lusinchi était également hostile au roi. Il

faudrait encore prendre un arrêt contre Martin Tasso, son fils et ses

clients, car eux aussi, ils fomentaient la révolte et servaient

d'espions aux Génois. En traçant dans de longues pages ce lamentable

tableau, le jeune Costa s'excusait de ne pouvoir envoyer à son oncle de

plus amples détails, car il avait la tête malade[253].

[252] «L'altra sera si lasciò sortir di bocca che di qua e re da

se et che il nostro re e re de' coglioni.»

[253] Jean-Paul Costa à son oncle, Sainte-Marie d'Ornano, le 25

juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

II

Théodore avait pris position à Monte-Maggiore, près de Calenzana. Paoli,

qui, nous l'avons vu, avait abandonné les opérations devant Bastia pour

aller aux funérailles de son père, avait reçu la mission d'enrôler des

soldats. Le 27 juin, le général écrivit au roi pour lui dire les

difficultés qu'il rencontrait. On faisait les moissons; les hommes

étaient aux champs et il fallait rentrer les grains. Dans huit jours,

les récoltes achevées, peut-être pourra-t-il se mettre en route avec

quelques recrues. Et il suggérait au souverain l'idée de traîner les

opérations en longueur pour gagner du temps[254].

[254] Hyacinthe Paoli à Théodore, Rostino, le 27 juin 1736: _loc.

cit._ Archives d'État de Turin.

S'il faut en croire Costa, Paoli était peu disposé à lever des renforts

pour venir aider le roi en Balagne, car il craignait que si les Corses

remportaient une victoire dans ce canton, la situation du général

Fabiani ne devînt prépondérante[255]. Neuhoff parvint, cependant, à

donner un vigoureux assaut à Calenzana. Ce fut la plus sérieuse attaque

qu'il ait jamais dirigée contre les Génois. Il s'en fallut de bien peu

que la victoire ne couronnât ses efforts. La ville était sur le point de

tomber en son pouvoir lorsqu'il dut battre en retraite, faute de

munitions et par suite de l'éternelle jalousie qui divisait les chefs

corses. Cette jalousie--comme le fait remarquer Costa--était un ennemi

bien plus redoutable que les Génois[256].

[255] _Journal de Costa._

[256] _Ibidem._

Les Corses assiégeaient aussi Algajola, petite ville fortifiée. Le

capitaine génois Bembo, avec trois cent cinquante hommes, avait opéré

une sortie et attaqué les retranchements des insulaires. Ceux-ci

s'étaient enfuis en abandonnant un canon, cinq fusils, un pistolet, un

tambour, une corne, qui leur servait de trompette, et des provisions. Le

brave Bembo, ne pouvant emporter le canon, le fit éclater et envoya les

autres dépouilles des rebelles, «en grande pompe», à Bastia. Le

gouverneur donna l'ordre de chanter le _Te Deum_ dans Algajola pour

célébrer cette brillante action[257] qui, d'ailleurs, ne pouvait avoir

aucun résultat décisif.

Les opérations devant Bastia n'avançaient guère. Arrighi, qui les

conduisait, déclarait ne pouvoir ni investir la place ni s'emparer des

récoltes aux alentours de la ville. Il avait cent soixante hommes

seulement sous ses ordres; les balles et la poudre manquaient. Le

détachement de Saint-Florent était rempli d'ardeur, mais là aussi les

munitions faisaient défaut. Arrighi terminait ainsi: «Je ne puis

comprendre d'où vient le bruit des intelligences dont on m'accuse, mais

je ferai tous mes efforts pour le découvrir»[258]. Costa, en effet,

accusait le général d'entretenir des rapports suspects avec les

ennemis[259].

Théodore tremblait. Il était tombé malade et avait pris le lit[260]. Le

mauvais vouloir, les jalousies, les trahisons qu'il voyait autour de lui

l'effrayaient. Tous ceux qui le soutenaient ou qui faisaient mine d'être

des siens, voulaient des titres et des honneurs. Il dut faire une

proclamation pour dire que tout le monde ne pouvait pas être général ou

comte[261]. Craignant pour sa vie, il écrivit à Costa de lui envoyer

quarante hommes sûrs, comme gardes du corps[262].

Cependant, il cherchait toujours à éblouir les Corses et à les tromper.

Il ordonna au grand chancelier de faire hisser sur la tour de Paduella,

près de San Pellegrino, des pavillons coloriés pour guider les navires

qui devaient apparaître au large. Il lui recommandait d'entretenir les

Corses dans la croyance que des secours allaient arriver[263]. Mais ces

bâtiments--véritables vaisseaux fantômes--ne sortaient jamais des brumes

de la haute mer et les pavillons claquaient au vent, sur la tour,

inutiles comme de misérables loques.

[257] Lettre de Bastia, du 18 juin 1736, publiée par M. l'abbé

Letteron, _Correspondance_, p. 304-305.

[258] Arrighi à Théodore, du camp de Bastia le 24 juin 1736:

_loc. cit._ Archives d'État de Turin.

[259] _Journal de Costa._

[260] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

[261] _Journal de Costa._

[262] _Ibidem._

[263] _Journal de Costa._

A la fin de juin, Théodore se trouvait devant Corte. Au pont de

Rossicio, Giappiconi et les autres l'avaient abandonné. Le roi demanda à

Costa un secours immédiat. Si des hommes fidèles n'arrivaient sans

retard, il était perdu. «La nation se sera donnée la réputation et la

renommée d'avoir froidement assassiné son roi et père.» Gaffori seul

était accouru vers lui et l'avait conduit dans le couvent de

Saint-François[264]. Le comte Arrighi se cachait. Tout allait de

travers. Costa et le comte Giafferi devaient venir avec des renforts

armés. Théodore désirait retourner en Balagne, tant pour secourir ses

partisans, que pour châtier les infâmes, qui voulaient le livrer mort ou

vivant[265].

[264] Aujourd'hui le petit séminaire de Corte.

[265] Théodore à Costa, Corte, le 2 juillet 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

Il résolut de soumettre Corte à son obéissance. Avec quelques hommes qui

s'entêtaient à lui rester fidèles, il voulut pénétrer dans la ville.

Arrighi, sorti de sa retraite, lui en refusa l'entrée. Théodore

s'emporta. La querelle dégénéra bientôt en bataille. Il y eut des morts

dans chaque camp. Enfin, le parti du roi triompha. Par son ordre, tandis

qu'on se battait, un nommé Schietto aurait mis le feu à la ville;

trente-six maisons furent brûlées, dit-on; d'autres pillées. Un renfort

étant arrivé à Neuhoff, Arrighi se sauva au-delà des monts[266]. Les

gens de Corte firent leur soumission et quelques chefs, qui s'étaient

séparés du roi, revinrent rendre hommage. A leur tête, se trouvait

Paoli avec ses clients[267]. Celui-ci, il faut le reconnaître, avait

une merveilleuse souplesse pour se retourner du côté du plus fort.

[266] A Vico selon Rostini, à Bogognano suivant une lettre de

Bastia du 31 juillet 1736, publiée par M. l'abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 309-311.

[267] _Journal de Costa._--_Mémoires de Rostini._--Lettre écrite

de Bastia, le 31 juillet 1736, publiée par M. l'abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 309-311.

Théodore informa Costa de son prochain retour sur la côte orientale. Le

grand chancelier fit venir des ouvriers pour orner et décorer le couvent

des Franciscains où Sa Majesté devait descendre. Un homme d'Ampugnani,

artiste habile, peignit les armoiries du roi et celles du royaume au

fronton des portes et sur des étendards, pour lesquels Costa avait

acheté de la toile avec son argent[268]. Des guirlandes de fleurs

entouraient les écussons. On tendit des portières en soie de différentes

couleurs; la couche royale fut ornée de rideaux en soie également. Les

deux chambres pour les officiers furent arrangées dans le même goût.

Costa se montra satisfait. Cette décoration, qui «semblait être faite de

fleurs», dit-il, était destinée à donner à la Cour un air imposant et à

voiler la pauvreté qui s'étalait derrière ces ornements[269].

[268] Costa à Théodore, Orneto (sans date): _loc. cit._ Archives

d'État de Turin.

[269] _Journal de Costa._

Tandis que Neuhoff combattait en Balagne contre les Génois et à Corte

contre ses généraux, un malheur l'atteignit: Fabiani, un de ses plus

fidèles lieutenants était assassiné.

Les parents de Luccioni ne pardonnaient pas à Théodore l'exécution du

traître. Ils voulaient venger le mort. Mais, au lieu de déclarer

ouvertement et loyalement la _vendetta_, selon la coutume corse, ils

avaient feint d'accepter la condamnation, comme la juste expiation du

crime. On disait dans Bastia que cette famille, par l'intermédiaire de

Fabiani, s'était soumise et avait juré fidélité au roi. Celui-ci conféra

même à quelques-uns les titres de marquis et de comte[270]. Les Génois,

dont la politique consistait à entretenir les inimitiés, s'alarmèrent

de cette réconciliation, que le temps et les circonstances pourraient

rendre sincère et qui apporterait quelques partisans à Neuhoff.

[270] «Les parents du feu Luccioni qu'ils ont fait mourir, bien

loin d'en témoigner du ressentiment, comme on s'était flatté ici,

se sont réunis au nouveau roy sur la parole de Fabiani qui lui

conduit des otages de leur part. En cette considération, il les a

créés marquis et comtes, à savoir Paviani de Matra, et Martinetti

d'Aléria, après quoi Théodore les a congédiés...». Lettre de

Bastia, du 30 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97.

Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M.

l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 295.

Ils inspirèrent aux Luccioni le désir de la vengeance. Leurs

exhortations tombèrent dans un terrain préparé; elles portèrent leurs

fruits. Comme il était difficile d'atteindre Théodore lui-même, ils

résolurent de frapper son meilleur général; représaille injuste et

lâche, car Fabiani n'était pour rien dans la condamnation du traître; il

se trouvait en Balagne lorsqu'elle fut prononcée. Les Génois voulaient

des victimes. Fabiani était sur leur liste d'exécution. L'occasion se

présenta de se venger: ils la saisirent[271].

[271] _Mémoires de Rostini._

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 8 / 38 段