courant de 1736, puisqu'elle a été adressée à Théodore pendant
qu'il était en Corse: Bibliothèque municipale de Turin,
collection d'autographes Cossilla, mazzo 28.
Gaffori arriva enfin. La fabrication de la monnaie devait se faire dans
le couvent de Tavagna, où l'on avait réuni tous les instruments
nécessaires. Une équipe d'ouvriers venus d'Orezza avait pour chef un
certain Giulio Francesco, surnommé _sette cervelle_ (sept cervelles),
car il était très habile dans son art. Il savait fort bien frapper des
écus aux armes de Gênes[234].
[234] _Mémoires de Rostini._--_Journal de Costa._
Gaffori commença par faire construire des fours et un fourneau à
réverbération pour la fonte du cuivre, car les premiers creusets ne
pouvaient résister au feu. Sur douze, il n'en avait trouvé qu'un seul à
son arrivée. Il espérait, d'ailleurs, obtenir ainsi une frappe
meilleure, les plaques étant plus fortes. Mais les grosses difficultés
provenaient du mauvais vouloir des artisans. Ils travaillaient à
contre-cœur, prétendant ne pouvoir toujours rester devant le fourneau,
et ils demandaient à être remplacés de temps en temps. Le président
n'avait pas cru devoir accueillir cette demande sans l'autorisation du
roi. Deux d'entre eux étaient retournés à Orezza sans permission; avec
l'aide de Costa, il faisait tous ses efforts pour empêcher les
défections. Il avait promis aux ouvriers le payement du travail fait
jusqu'alors et un salaire de trente _soldi_ par jour à l'avenir; ils
n'étaient jamais satisfaits. Buongiorno se disposait à rejoindre le roi
et Gaffori le chargeait de lui dire ce qu'était cette engeance. Le
président suppliait Sa Majesté de renvoyer Buongiorno dès qu'Elle
pourra se passer de ses services: avec son savoir et son habileté, il
sera très utile parmi ces récalcitrants. Le travail marchait avec une
lenteur désespérante. Sur cinq empreintes, quatre furent détériorées,
soit par malveillance, soit par négligence. Celle qui restait avait
besoin d'être retouchée.
[Illustration]
No 1 No 2 Reproduction des monnaies de Théodore de
Neuhoff d'après les moulages des pièces qui se trouvent au Cabinet des
Médailles à la Bibliothèque Nationale de Paris.
La fabrication de la monnaie d'argent n'avançait guère non plus.
Cependant Gaffori espérait pouvoir bientôt en envoyer quelques spécimens
à Sa Majesté. Dans cette partie aussi, les ouvriers manquaient de zèle.
Il fallait être toujours près d'eux, les surveiller, les forcer à
travailler. Mais, en revanche, ils ne cessaient de demander de l'argent.
Un jour, exaspéré par cette canaille, Gaffori voulut faire mettre tout
le monde en prison. Costa calma sa fureur en lui faisant remarquer que
cet acte de rigueur ne serait ni prudent ni politique[235].
[235] Pietro Gaffori à Théodore, Tavagna, les 26 et 30 juin 1736:
_loc. cit._ Archives d'État de Turin.
Gaffori, comme chacun, se plaignait de ses compagnons. «La malignité de
nous autres Corses, écrivait-il, est si grande et si rusée que celui qui
veut tuer son compétiteur n'agit pas en face, mais il emploie un canal
lointain par où passe l'envie et la passion, déguisées sous le masque du
dévouement. Avec le temps, Votre Majesté connaîtra la sincérité de mes
sentiments et saura punir. _Tolluntur in altum ut lapsu graviore ruant._
Ainsi fait Dieu, dont les rois sont la plus parfaite image sur la
terre!»[236].
[236] Gaffori à Théodore, Tavagna, le 30 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
Mais, s'il faut en croire le vice-roi, le beau zèle du président était
simulé. «Gaffori, écrit-il au roi, fait mine de travailler, mais c'est
une fille: un seul jour de présence au travail a suffi pour l'ennuyer...
Gaffori est très froid, et rien d'autre». Quant au curé de Rostino, qui
s'était enfin décidé à venir, Costa affirme qu'il n'avait jamais vu
quelqu'un de plus lâche que lui[237].
[237] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin; Couvent de Tavagna,
le 29 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
Malgré tout, on parvint à frapper quelques pièces. La monnaie de cuivre
était de deux valeurs différentes: l'une de _2 soldi 1/2_, l'autre de _5
soldi_. Sur la face, elles portaient les initiales T. R. entourées de
palmes et surmontées d'une couronne royale. Au-dessous, se trouvait la
date, 1736. Sur le revers, figurait la valeur entourée par cette
légende: _Pro bono publico. Ro. Ce._[238].
[238] E. Cartier, _Monnaies frappées en Corse par Théodore et
Paoli_, dans la _Revue numismatique_, 1812, p.
193-212.--Campredon envoya à Chauvelin une pièce de deux soldi et
demi avec sa dépêche du 28 juin: Correspondance de Gênes, vol.
97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[Illustration]
MONNAIE DE CUIVRE
Ces pièces, qu'on pourrait classer dans la catégorie des _monnaies de
nécessité_, étaient très minces et d'une frappe grossière. Deux ans
seulement après leur fabrication, elles étaient usées et on en
distinguait difficilement la légende[239].
[239] Jaussin, l'apothicaire de l'armée française pendant
l'expédition de 1738, dit: «Je fis l'acquisition de deux pièces
de monnaie de ce roi de nèfles. Quelque viles qu'elles fussent à
cause du sujet et de la matière, elles étaient pourtant rares;
elles eurent un peu de cours dans plusieurs _pieve_ rebelles.
Cette monnaie était de billon, de la plus basse valeur, petite,
mince et mal fabriquée. On n'y voyait point de portrait et il
était impossible d'en déchiffrer la légende; on apercevait
seulement une couronne fermée et au-dessous un grand T et une
grande R qui signifiaient sans doute THÉODORE ROI». Mais là où
Jaussin se trompait c'est quand il ajoutait: «_On frappa aussi
quelques pièces d'or et d'argent_, mais je ne pus jamais en
avoir, vu leur extrême rareté.» _Op. cit._, t. 1, liv. II, p.
274-275.
Le T. R. signifiait _Théodore Roi_. C'est ainsi que le traduisaient les
partisans de Sa Majesté. Les Corses hostiles disaient: _tutto rame_,
tout cuivre; les Génois: _tutti ribelli_, tous rebelles[240].
[240] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 208.--E. Cartier, _op.
cit._
Il fut décidé que les pièces d'argent porteraient sur la face les armes
de la Corse, c'est-à-dire la tête de maure ceinte d'une couronne fermée
d'où pendait une chaîne à trois chaînons. La légende serait THEODORUS
REX CORSICE. Sur le revers devait figurer l'image de la Vierge, nimbée
de cinq étoiles; sur le milieu, partagée en deux, la date 1736, et comme
légende MONSTRA TE ESSE MATREM S. P. Ces écus auraient valu trois
livres[241]. Mais, au dire de Costa, un seul fut frappé[242].
[241] _Mémoires de Rostini._
[242] _Journal de Costa._
[Illustration]
MONNAIE D'ARGENT[243]
[243] La reproduction de la monnaie de Théodore a été faite
d'après l'ouvrage du colonel Maillet: _Catalogue descriptif de
toutes les monnaies obsidionales et de nécessité_. Bruxelles,
1870-73, 2 vol. in-8º et 2 atlas oblongs avec 218 planches.
M. J. Protat, de Mâcon, collectionneur et numismate des plus
érudits, a bien voulu me donner ce dessin et les clichés
typographiques dont il a surveillé lui-même la confection. J'ai le
regret de n'avoir pu lui témoigner ma sincère gratitude avant sa
disparition prématurée. Qu'il me soit au moins permis de donner à
sa mémoire un souvenir reconnaissant.
Comparez ce dessin, qui représente les pièces comme elles auraient
dû être, avec la planche d'après les moulages.
Cependant, au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de
Paris, on peut en voir deux exemplaires. D'après E. Cartier, l'un d'eux
serait faux[244].
[244] E. Cartier, _op. cit._
Dès le début, les pièces de Théodore furent rares. Les numismates et les
collectionneurs les recherchèrent comme objets de curiosité. Sur le
continent une spéculation s'établit; elles atteignirent un prix élevé
et, à Naples, on en fabriqua de fausses[245]. Il n'y aurait donc rien
d'étonnant à ce qu'un des exemplaires du Cabinet des médailles provînt
de la fabrique napolitaine et non du couvent de Tavagna, l'_Hôtel de la
Monnaie_ de Sa Majesté Théodore Ier[246].
[245] E. Cartier, _op. cit._--_Relazione della Corsica di Giacomo
Boswell scudiere, trasportata in italiano dall'originale
inglese_, p. 112.--Note de l'éditeur des _Mémoires du Père
Bonfiglio Guelfucci_, p. 67.
[246] Il y a une différence très sensible entre les deux
spécimens en argent de la Bibliothèque nationale. L'un paraît
être d'un métal très inférieur à l'autre et d'une frappe plus
grossière. On aperçoit parfaitement dans l'une de ces pièces (no
1 de la planche d'après les moulages) comme une hésitation dans
la gravure, des doubles traits, ce qui laisserait supposer qu'on
s'y serait repris à deux fois et pas au même endroit. La
circonférence est plus irrégulière; sur l'un des bords de la
face, il y a une saillie du métal très caractérisée provenant
sans doute de ce que le coin aurait été appliqué d'une façon très
imparfaite. La défectuosité de l'outillage dont se servaient les
ouvriers de Théodore, la rareté de l'argent qu'ils avaient à leur
disposition, donnent à penser que l'exemplaire le plus grossier
comme frappe et le plus bas comme titre serait le vrai.
Mais si les chercheurs et les curieux achetaient très cher ces pièces,
les ouvriers, les soldats, les paysans, en général tous ceux qui
voulaient être réellement payés, les refusaient avec énergie.
Théodore avait donné l'ordre de payer les troupes avec ses sous. Mais,
dès leur apparition, ces _assignats_ de cuivre furent très dépréciés.
Les soldats murmurèrent et refusèrent de recevoir cette monnaie de
mauvais aloi. Un jour, un tumulte éclata à ce sujet. Les récalcitrants
prirent leurs fusils et Costa, avec les seize hommes qui composaient sa
garde, dut les désarmer pour éviter un malheur[247].
[247] _Journal de Costa._
Les ouvriers de la monnaie eux-mêmes ne voulurent pas recevoir en
payement les pièces qu'ils fabriquaient[248]. Ces artisans avaient une
excuse: ils savaient trop comment elles étaient faites.
[248] Giacomo Francesco Pietri à Théodore, Couvent de Tavagna, le
17 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
Quelque temps après, devant Théodore lui-même, deux femmes de la
montagne, qui avaient apporté des provisions au camp, refusèrent, en
échange, la monnaie frappée au T. R. Elles se fâchèrent et «se servirent
d'un langage peu convenable pour leur sexe». Le roi parut et ordonna de
les mettre immédiatement en prison. Sous la menace, elles se calmèrent
et repartirent en emportant les sous de Sa Majesté. Cette sévérité
effraya les villageois qui firent pendant un certain temps moins de
difficultés pour être payés ainsi[249]. Malgré ce _cours forcé_, les
gens d'Orezza continuèrent à se moquer des colères royales. Ils tinrent
une réunion et décidèrent de n'accepter que de bons écus contre «le sel,
les chaussures et le drap» qu'ils vendaient à Théodore. Comme ces
articles manquaient dans les villages placés sous le contrôle immédiat
du camp, «ce fut très gênant»[250].
[249] _Journal de Costa._
[250] _Ibidem._ «... La monnaie qu'il avait fait battre depuis
peu n'avait aucun cours parce que personne ne voulait la
recevoir. Tout ceci fait juger que ces peuples, naturellement
féroces et peu patients, pourraient bien tourner toute leur
fureur contre le sieur Théodore et ses adhérents; ce serait un
grand coup pour la république qui ne saurait mieux faire que de
semer la division parmi eux; c'est l'unique moyen de rétablir son
autorité». Lettre de Bastia, du 16 juillet 1736, publiée par M.
l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 309.
Chaque jour la révolte s'étendait. Dans le canton d'Orezza les hommes
avaient juré de ne plus obéir à Théodore. Les villages d'Ampugnani et de
Rostino se soulevaient. Quelques-uns des chefs perdaient la foi, tel le
marquis de Matra, qui, selon Costa, se laissait aller à écouter les
calomnies répandues contre le souverain. Le pauvre vice-roi ne savait
plus où donner de la tête; il aurait fatalement succombé sous le poids
des difficultés, s'il n'avait été soutenu par son inébranlable
dévouement. Mais il suppliait Neuhoff de revenir au plus tôt, sans quoi
tout était perdu. Et, au milieu des pires angoisses, il pensait encore
à faire rechercher, mais en vain, les pantoufles du roi qui avaient été
égarées[251].
[251] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin; Tavagna, les 29 et 30
juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
Dans le Sud également, des gens prêchaient la révolte en termes
passionnés et grossiers. Jean-Paul Costa, de Sainte-Marie d'Ornano,
dénonçait à son oncle un certain Luca, qui devenait chaque jour plus
dangereux et plus violent. S'il n'avait l'habitude de craindre la mort,
il aurait ouvertement embrassé le parti des Génois. Il avait promis à
ceux-ci d'empêcher le blocus d'Ajaccio par les troupes de Théodore, et
il favorisait les rafles que les ennemis faisaient sur les côtes «de
biens meubles, de gros et de petit bétail». Il disait n'avoir en vue que
le bien public et le peuple l'écoutait. Un soir Luca «laissa sortir de
sa bouche que dans le canton c'était lui le roi et que le souverain
était le roi des c....»[252]. Il avait ajouté que le grand chancelier
méritait d'être lapidé et que si, dans quelques jours les vaisseaux de
secours n'arrivaient pas, les peuples le «mettraient en pièces». La rage
de Luca se serait retournée contre le jeune Costa, si celui-ci n'avait
été protégé par ses amis. Jean-Paul faisait tout ce qu'il pouvait. Dans
la Rocca il levait des contributions volontaires ou non. A Levie il
avait pris un cheval. Cet animal lui était réclamé comme appartenant à
un fidèle partisan; néanmoins il le gardait jusqu'à nouvel ordre. On ne
pourrait jamais rien faire de bon tant que Luca «ne serait pas hors de
ce monde». La famille Lusinchi était également hostile au roi. Il
faudrait encore prendre un arrêt contre Martin Tasso, son fils et ses
clients, car eux aussi, ils fomentaient la révolte et servaient
d'espions aux Génois. En traçant dans de longues pages ce lamentable
tableau, le jeune Costa s'excusait de ne pouvoir envoyer à son oncle de
plus amples détails, car il avait la tête malade[253].
[252] «L'altra sera si lasciò sortir di bocca che di qua e re da
se et che il nostro re e re de' coglioni.»
[253] Jean-Paul Costa à son oncle, Sainte-Marie d'Ornano, le 25
juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
II
Théodore avait pris position à Monte-Maggiore, près de Calenzana. Paoli,
qui, nous l'avons vu, avait abandonné les opérations devant Bastia pour
aller aux funérailles de son père, avait reçu la mission d'enrôler des
soldats. Le 27 juin, le général écrivit au roi pour lui dire les
difficultés qu'il rencontrait. On faisait les moissons; les hommes
étaient aux champs et il fallait rentrer les grains. Dans huit jours,
les récoltes achevées, peut-être pourra-t-il se mettre en route avec
quelques recrues. Et il suggérait au souverain l'idée de traîner les
opérations en longueur pour gagner du temps[254].
[254] Hyacinthe Paoli à Théodore, Rostino, le 27 juin 1736: _loc.
cit._ Archives d'État de Turin.
S'il faut en croire Costa, Paoli était peu disposé à lever des renforts
pour venir aider le roi en Balagne, car il craignait que si les Corses
remportaient une victoire dans ce canton, la situation du général
Fabiani ne devînt prépondérante[255]. Neuhoff parvint, cependant, à
donner un vigoureux assaut à Calenzana. Ce fut la plus sérieuse attaque
qu'il ait jamais dirigée contre les Génois. Il s'en fallut de bien peu
que la victoire ne couronnât ses efforts. La ville était sur le point de
tomber en son pouvoir lorsqu'il dut battre en retraite, faute de
munitions et par suite de l'éternelle jalousie qui divisait les chefs
corses. Cette jalousie--comme le fait remarquer Costa--était un ennemi
bien plus redoutable que les Génois[256].
[255] _Journal de Costa._
[256] _Ibidem._
Les Corses assiégeaient aussi Algajola, petite ville fortifiée. Le
capitaine génois Bembo, avec trois cent cinquante hommes, avait opéré
une sortie et attaqué les retranchements des insulaires. Ceux-ci
s'étaient enfuis en abandonnant un canon, cinq fusils, un pistolet, un
tambour, une corne, qui leur servait de trompette, et des provisions. Le
brave Bembo, ne pouvant emporter le canon, le fit éclater et envoya les
autres dépouilles des rebelles, «en grande pompe», à Bastia. Le
gouverneur donna l'ordre de chanter le _Te Deum_ dans Algajola pour
célébrer cette brillante action[257] qui, d'ailleurs, ne pouvait avoir
aucun résultat décisif.
Les opérations devant Bastia n'avançaient guère. Arrighi, qui les
conduisait, déclarait ne pouvoir ni investir la place ni s'emparer des
récoltes aux alentours de la ville. Il avait cent soixante hommes
seulement sous ses ordres; les balles et la poudre manquaient. Le
détachement de Saint-Florent était rempli d'ardeur, mais là aussi les
munitions faisaient défaut. Arrighi terminait ainsi: «Je ne puis
comprendre d'où vient le bruit des intelligences dont on m'accuse, mais
je ferai tous mes efforts pour le découvrir»[258]. Costa, en effet,
accusait le général d'entretenir des rapports suspects avec les
ennemis[259].
Théodore tremblait. Il était tombé malade et avait pris le lit[260]. Le
mauvais vouloir, les jalousies, les trahisons qu'il voyait autour de lui
l'effrayaient. Tous ceux qui le soutenaient ou qui faisaient mine d'être
des siens, voulaient des titres et des honneurs. Il dut faire une
proclamation pour dire que tout le monde ne pouvait pas être général ou
comte[261]. Craignant pour sa vie, il écrivit à Costa de lui envoyer
quarante hommes sûrs, comme gardes du corps[262].
Cependant, il cherchait toujours à éblouir les Corses et à les tromper.
Il ordonna au grand chancelier de faire hisser sur la tour de Paduella,
près de San Pellegrino, des pavillons coloriés pour guider les navires
qui devaient apparaître au large. Il lui recommandait d'entretenir les
Corses dans la croyance que des secours allaient arriver[263]. Mais ces
bâtiments--véritables vaisseaux fantômes--ne sortaient jamais des brumes
de la haute mer et les pavillons claquaient au vent, sur la tour,
inutiles comme de misérables loques.
[257] Lettre de Bastia, du 18 juin 1736, publiée par M. l'abbé
Letteron, _Correspondance_, p. 304-305.
[258] Arrighi à Théodore, du camp de Bastia le 24 juin 1736:
_loc. cit._ Archives d'État de Turin.
[259] _Journal de Costa._
[260] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
[261] _Journal de Costa._
[262] _Ibidem._
[263] _Journal de Costa._
A la fin de juin, Théodore se trouvait devant Corte. Au pont de
Rossicio, Giappiconi et les autres l'avaient abandonné. Le roi demanda à
Costa un secours immédiat. Si des hommes fidèles n'arrivaient sans
retard, il était perdu. «La nation se sera donnée la réputation et la
renommée d'avoir froidement assassiné son roi et père.» Gaffori seul
était accouru vers lui et l'avait conduit dans le couvent de
Saint-François[264]. Le comte Arrighi se cachait. Tout allait de
travers. Costa et le comte Giafferi devaient venir avec des renforts
armés. Théodore désirait retourner en Balagne, tant pour secourir ses
partisans, que pour châtier les infâmes, qui voulaient le livrer mort ou
vivant[265].
[264] Aujourd'hui le petit séminaire de Corte.
[265] Théodore à Costa, Corte, le 2 juillet 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
Il résolut de soumettre Corte à son obéissance. Avec quelques hommes qui
s'entêtaient à lui rester fidèles, il voulut pénétrer dans la ville.
Arrighi, sorti de sa retraite, lui en refusa l'entrée. Théodore
s'emporta. La querelle dégénéra bientôt en bataille. Il y eut des morts
dans chaque camp. Enfin, le parti du roi triompha. Par son ordre, tandis
qu'on se battait, un nommé Schietto aurait mis le feu à la ville;
trente-six maisons furent brûlées, dit-on; d'autres pillées. Un renfort
étant arrivé à Neuhoff, Arrighi se sauva au-delà des monts[266]. Les
gens de Corte firent leur soumission et quelques chefs, qui s'étaient
séparés du roi, revinrent rendre hommage. A leur tête, se trouvait
Paoli avec ses clients[267]. Celui-ci, il faut le reconnaître, avait
une merveilleuse souplesse pour se retourner du côté du plus fort.
[266] A Vico selon Rostini, à Bogognano suivant une lettre de
Bastia du 31 juillet 1736, publiée par M. l'abbé Letteron,
_Correspondance_, p. 309-311.
[267] _Journal de Costa._--_Mémoires de Rostini._--Lettre écrite
de Bastia, le 31 juillet 1736, publiée par M. l'abbé Letteron,
_Correspondance_, p. 309-311.
Théodore informa Costa de son prochain retour sur la côte orientale. Le
grand chancelier fit venir des ouvriers pour orner et décorer le couvent
des Franciscains où Sa Majesté devait descendre. Un homme d'Ampugnani,
artiste habile, peignit les armoiries du roi et celles du royaume au
fronton des portes et sur des étendards, pour lesquels Costa avait
acheté de la toile avec son argent[268]. Des guirlandes de fleurs
entouraient les écussons. On tendit des portières en soie de différentes
couleurs; la couche royale fut ornée de rideaux en soie également. Les
deux chambres pour les officiers furent arrangées dans le même goût.
Costa se montra satisfait. Cette décoration, qui «semblait être faite de
fleurs», dit-il, était destinée à donner à la Cour un air imposant et à
voiler la pauvreté qui s'étalait derrière ces ornements[269].
[268] Costa à Théodore, Orneto (sans date): _loc. cit._ Archives
d'État de Turin.
[269] _Journal de Costa._
Tandis que Neuhoff combattait en Balagne contre les Génois et à Corte
contre ses généraux, un malheur l'atteignit: Fabiani, un de ses plus
fidèles lieutenants était assassiné.
Les parents de Luccioni ne pardonnaient pas à Théodore l'exécution du
traître. Ils voulaient venger le mort. Mais, au lieu de déclarer
ouvertement et loyalement la _vendetta_, selon la coutume corse, ils
avaient feint d'accepter la condamnation, comme la juste expiation du
crime. On disait dans Bastia que cette famille, par l'intermédiaire de
Fabiani, s'était soumise et avait juré fidélité au roi. Celui-ci conféra
même à quelques-uns les titres de marquis et de comte[270]. Les Génois,
dont la politique consistait à entretenir les inimitiés, s'alarmèrent
de cette réconciliation, que le temps et les circonstances pourraient
rendre sincère et qui apporterait quelques partisans à Neuhoff.
[270] «Les parents du feu Luccioni qu'ils ont fait mourir, bien
loin d'en témoigner du ressentiment, comme on s'était flatté ici,
se sont réunis au nouveau roy sur la parole de Fabiani qui lui
conduit des otages de leur part. En cette considération, il les a
créés marquis et comtes, à savoir Paviani de Matra, et Martinetti
d'Aléria, après quoi Théodore les a congédiés...». Lettre de
Bastia, du 30 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97.
Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M.
l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 295.
Ils inspirèrent aux Luccioni le désir de la vengeance. Leurs
exhortations tombèrent dans un terrain préparé; elles portèrent leurs
fruits. Comme il était difficile d'atteindre Théodore lui-même, ils
résolurent de frapper son meilleur général; représaille injuste et
lâche, car Fabiani n'était pour rien dans la condamnation du traître; il
se trouvait en Balagne lorsqu'elle fut prononcée. Les Génois voulaient
des victimes. Fabiani était sur leur liste d'exécution. L'occasion se
présenta de se venger: ils la saisirent[271].
[271] _Mémoires de Rostini._