Après le dîner, Luccioni fut amené sur la place. Des soldats, le fusil

chargé, formaient le peloton d'exécution. Les gens du peuple se mirent à

genoux, et, les mains jointes, ils supplièrent le roi de pardonner.

Théodore fut inexorable et ordonna le feu. Le corps de Luccioni roula

jusqu'au seuil de la demeure royale[205].

[205] _Journal de Costa.--Mémoires de Rostini._

En livrant Porto-Vecchio aux Génois, Luccioni leur donnait la clef du

sud de l'île. Située au fond d'un golfe abrité, cette petite ville

pouvait être considérée comme un centre de ravitaillement. Il fallait

que Théodore possédât des notions de stratégie, et eût sérieusement

étudié la configuration de la Corse, pour avoir envoyé des troupes

occuper cette position. En cela ses vues étaient justes.

Luccioni avait pris Porto-Vecchio sans coup férir. Les Génois s'étaient

aperçus trop tard de l'avantage de cette position. Ils avaient tenté de

la reprendre, mais, plus habiles aux négociations qu'aux choses de la

guerre, ils avaient préféré acheter--pas cher d'ailleurs--le capitaine

avec ses plans et la personne du roi par dessus le marché.

Un chroniqueur corse a donné une autre version de la condamnation de

Luccioni. D'après lui, Théodore s'était un jour trouvé offensé des

propos ironiques que Luccioni tenait au sujet des secours sans cesse

attendus et n'arrivant jamais. Arrêté sur l'ordre de Neuhoff, le

railleur avait subi le dernier supplice, malgré les représentations des

chefs, témoins de la scène[206].

[206] Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 67.

Cette version est fausse. Il faut s'en tenir au témoignage de Costa et

de Rostini, dont la bonne foi ne saurait être suspectée. Je serai

d'ailleurs obligé de revenir sur cette affaire, à propos de l'assassinat

de Fabiani commis quelque temps après. Le testament politique de

Fabiani, rédigé par le chanoine Orticoni, l'âme de la révolte en Corse,

confirme la trahison de Luccioni.

La perte de Porto Vecchio, survenant dans le moment même où Paoli

abandonnait les opérations devant Bastia, dut sans doute abattre le

courage de Neuhoff.

Au surplus, l'exécution du traître lui créa beaucoup de difficultés. Il

eut d'abord contre lui toute la clientèle de Luccioni, qui, mettant la

question de personnes au-dessus de tout principe national, n'eut qu'un

désir: venger le mort, sans s'inquiéter si le châtiment n'avait pas été

inspiré par un intérêt patriotique. Les Corses, en dehors de la famille,

murmurèrent contre l'exécution du traître. Ils trouvèrent que la justice

du roi était trop sommaire et, dès ce moment, Théodore commença à

ressentir les effets de la _vendetta_[207].

[207] _Journal de Costa._

CHAPITRE III

Édit du Sénat de Gênes.--Réponse de Théodore.--Le roi dans le

Nebbio et en Balagne.--Tribulations de Costa.--Frappe de la

monnaie.

Affaire de Monte-Maggiore.--Théodore devant Corte.--Il prend la

ville sur ses généraux.--Assassinat de Fabiani.--Discours du roi à

Venzolasca.

Le ministre de Gênes en France.--Affaire Nayssen.--Les libelles

satiriques à Gênes.--Le roi et la paysanne.

Théodore a peur.--Départ pour Sartène.--Institution de _l'Ordre de

la Délivrance_.--Lois nouvelles.--Le dernier mensonge.--La

fuite.--Débarquement à Livourne.

I

A Gênes, les membres du gouvernement se demandaient ce qu'ils pourraient

faire pour détruire l'effet produit par le fâcheux débarquement de

Théodore en Corse. Cet événement avait redonné courage aux mécontents.

La république pressentait qu'elle aurait à soutenir de nouveaux combats

pour conserver la possession de l'île. Les Corses lui coûtaient déjà

beaucoup d'argent[208], il faudrait sans doute en dépenser encore. Le

Sénat s'assembla pour parer à cette triste éventualité. Après dix

longues séances, on se mit d'accord sur un moyen économique. Il fut

décidé qu'on publierait un édit contre le baron de Neuhoff. Cet édit

fut affiché dans les rues, et communiqué aux représentants des

puissances étrangères et à la presse[209].

[208] «Ce même abbé (l'abbé Michel Robert), qui a eu tout le

détail des dépenses pour la Corse, m'a assuré qu'actuellement

elles se montaient à soixante mille livres par mois, sans compter

les provisions de bouche, que la république n'était pas en état

de continuer cette dépense, qu'aussi délibérait-on d'abandonner

tout le plat pays pour ne garder que les quatre villes

fortifiées».

Campredon à Maurepas. Gênes, 2 mars 1736: Correspondance de Gênes,

vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. Cette

lettre a été publiée in-extenso par M. l'abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 275.

Si au commencement de 1736 les dépenses de Gênes pour la Corse se

montaient à soixante mille livres par mois, elles durent

certainement s'élever à un chiffre supérieur après le débarquement

de Théodore.

L'abbé Michel Robert, prêtre français, était secrétaire de Félix

Pinelli. Cet ecclésiastique alla en Corse en 1735 avec son maître,

lorsque celui-ci fut nommé commissaire général de l'île. Campredon

avait eu soin de se ménager les confidences de cet abbé en toute

sûreté. «C'est une des meilleures acquisitions que j'eusse pu

faire en ce pays-là pour le service du roi, disait-il, et

j'espère, Monseigneur, que vous en reconnaîtrez l'utilité et le

mérite».

Campredon au ministre, le 16 juin 1736: Abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 229.

[209] L'édit, signé par le doge Giuseppe Maria, est daté du 9 mai

1736. Il fut imprimé chez Franchelli. Ce placard porte en tête

l'écu de Gênes avec la croix et la couronne ducale soutenues par

deux griffons. Communiqué avec la lettre de Campredon du 17 mai:

Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères. Voir également: Abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 287; Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 86;

_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 222 et suiv. La

traduction de cet édit parut dans les gazettes de Hollande (juin

1736).

Le factum génois était long. Il noircissait ce «personnage fameux

habillé à l'asiatique» de toutes les friponneries. Il passait en revue

le passé de «cet anonyme, qui quoiqu'inconnu avait trouvé le moyen de

s'insinuer auprès des chefs des soulevés». Il traitait Théodore de

vagabond, d'astrologue et de cabaliste. Il le montrait changeant de nom

et de nationalité dans chaque endroit où il passait; escroquant tout le

monde, sans cesse à court d'argent. Il l'accusait d'avoir eu commerce

avec des mahométans, et de n'avoir dans son entourage que des coquins.

Comme sanction, l'édit proclamait Théodore de Neuhoff «séducteur des

peuples, perturbateur de la tranquillité publique, coupable de haute

trahison au premier chef». Comme tel il tombait sous les rigueurs des

lois génoises. Quiconque entretiendrait correspondance avec lui serait

également puni.

Cet édit fut trouvé plaisant; mais on jugea que c'était un piètre moyen

pour arrêter la révolte en Corse[210].

[210] «L'abbé Michel me dit que les choses (en Corse) sont sans

remède..... Je ne vois cependant pas que le Sénat se donne

beaucoup de mal pour y en apporter. Il s'est contenté jusqu'à

présent de faire publier le manifeste ci-joint contre le sieur

Théodore de Neuhoff et cette belle pièce a été le fruit de dix

conseils tenus exprès pour délibérer si elle aurait lieu, en

sorte que l'on peut dire que c'est proprement dans le Sénat que

subsiste la guerre et la division».--Campredon à Chauvelin,

Gênes, le 17 mai 1736.

Le ministre répondit: «C'est une faible ressource contre les

progrès de Neuhoff que la pièce qu'on s'est déterminé à publier

contre lui».--Chauvelin à Campredon, le 29 mai 1736:

Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

En reproduisant l'édit du Sénat dans son numéro du mois de juin

1736, _le Mercure historique et politique de Hollande_ disait:

«_Qui nimis probat nihil probat_».

Neuhoff répondit par un manifeste. Il considérait les invectives

génoises comme les cris «des chiens qui aboient à la lune». Il se

sentait fort du choix librement fait par les Corses de sa personne, pour

les aider à secouer la tyrannie génoise. Il avait été élevé au trône par

la volonté spontanée et unanime du peuple. Il trouvait ridicule

l'accusation de perturbateur du repos public, puisque la révolte

existait en Corse bien longtemps avant son arrivée. C'étaient eux qui

avaient la responsabilité de tout le mal. Les Génois prétendaient qu'il

n'avait apporté que de faibles munitions et peu d'argent. Mais ces

ressources, si modiques fussent-elles, avaient «suffi pour racheter la

liberté d'un royaume» tyrannisé par eux. Il se déclarait «ministre du

Saint-Siège», dont les Corses et lui-même étaient «les enfants très

fidèles et très soumis». Il se confiait en la Divine Providence pour

mener à bien la tâche qu'il avait entreprise. Dieu l'inspirerait et

ferait de lui le libérateur d'un peuple à l'exemple de Moïse. David et

Tamerlan étaient d'une naissance fort au-dessous de la sienne. Condamné

par les Génois aux peines réservées aux traîtres, il les condamnait à

son tour à tous les justes châtiments, en vertu des pouvoirs qu'il

tenait des Corses. Il déclarait enfin les Génois bannis à tout jamais de

l'île, sous peine de vie et débiteurs du trésor du royaume pour les

revenus dont ils avaient joui[211].

[211] Fait au Patrimoine de Nebbio le 2 juin 1736. Ce manifeste,

publié par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 397, se

trouve dans la Correspondance de Gênes, vol. 97, aux archives du

Ministère des affaires étrangères. Les journaux de Hollande en

reproduisirent un texte approchant dans leur numéro de juin. Voir

également Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 93 et _Histoire des

révolutions de l'île de Corse_, p. 230.

Mais le fait de proclamer les Génois ses débiteurs ne mettait pas de

l'argent dans ses poches. Il continuait à faire miroiter aux yeux de ses

partisans l'espérance de prompts et puissants secours, pour les retenir

dans la poursuite de sa chimérique entreprise. Les procédés par lesquels

il essayait de les leurrer étaient de ceux qu'emploient les aventuriers

pour éblouir leurs dupes: un semblant d'action, les simulacres d'une

influence, un crédit imaginaire.

Parfois il observait la mer pendant de longues heures, scrutant

l'horizon, pour faire croire qu'il attendait des vaisseaux apportant des

munitions. Souvent il se renfermait chez lui pour dépouiller,

prétendait-il, une volumineuse correspondance avec les cours

étrangères[212]. Mais les secours n'arrivaient pas, et pour cause.

[212] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 209.

Le rêve, la chimère conduisent certains hommes, les laissant jusqu'au

bout insoucieux ou inconscients des contingences humaines. Ceux-là sont

souvent de grands esprits, dont le tort est de voir trop haut, trop en

dehors dans les choses de la vie. Avec sa pensée sans envergure, son

ambition têtue et son égoïsme naïf, le baron de Neuhoff n'était qu'un

visionnaire incorrigible auquel nulle leçon ne profitait. Il aurait

voulu faire partager ses illusions à ses sujets; mais les Corses étaient

trop pratiques pour s'adonner longtemps au rêve. Ils ne se laissaient

guère impressionner par la mise en scène de leur roi: elle était, il est

vrai, un pauvre expédient.

Théodore, cependant, résolut de quitter le camp établi devant San

Pellegrino. Il désirait faire une tournée dans l'île en commençant par

le Nebbio et la Balagne. Costa fut désigné pour continuer

l'investissement du fort génois et diriger les affaires du royaume. Il

reçut le titre provisoire de vice-roi[213].

[213] _Journal de Costa._

Mais les ressources personnelles de Neuhoff étaient fort diminuées. Il

lui fallait de l'argent. Il avait fait faire des démarches auprès de

certains curés de village qui passaient pour avoir quelques biens. Le 28

mai, il écrivit à son fidèle partisan, Xavier de Matra, auquel il avait

donné le titre de marquis, pour activer ces démarches. Le 30 mai, le

marquis répondit qu'il n'avait pas attendu la lettre de Sa Majesté pour

envoyer un archiprêtre à Ghisoni avec la mission d'attendrir le curé,

c'est-à-dire d'obtenir quelques fonds. Matra ne s'était pas borné à

cette démarche; il avait écrit dans le même but à plusieurs de ses amis.

Si respectueux fût-il de la volonté souveraine, le marquis n'approuvait

pas le déplacement projeté, à moins cependant que Fabiani et Arrighi

n'eussent donné des renseignements certains sur l'opportunité de ce

voyage. Matra craignait pour la vie du roi, car les Génois entretenaient

dans ces provinces plus de soldats et d'espions que dans les autres. Et

le prudent marquis ajoutait cette réflexion pleine de bon sens: «Si on

ne remporte pas là-bas quelque victoire, il pourrait en résulter un

grand trouble dans le royaume».

Sur l'ordre du roi, Matra avait envoyé le commandant de sa _pieve_ dans

les cantons voisins à la recherche d'or, d'argent et de cuivre[214]. Le

chef était revenu chez le marquis les mains vides. «Ce sont des pas

jetés au vent». L'émissaire n'avait trouvé partout qu'une grande misère

et les quelques habitants qui possédaient un peu de cuivre ne voulaient

pas s'en dessaisir. Mais Matra se hâtait d'ajouter que le commandant

allait entreprendre une nouvelle tournée, «parce que Sa Majesté doit

être servie selon ses très vénérés commandements[215]».

[214] Les gens de Bastia étaient tellement affolés qu'ils

prétendaient que Théodore payait argent comptant le métal qu'on

recherchait. Il fallait le connaître bien mal pour faire une

supposition pareille! Ils exagéraient du reste singulièrement son

butin.

«Il prend toute la vaisselle d'argent ou monnaie, de même que le

cuivre, dont il paie la valeur comptant en or et fait ensuite

marquer toute cette monnaie à son coin; en un mot il est obéi et

respecté comme pourrait l'être le plus légitime monarque; cela

passe l'imagination. Cependant nous sommes ici sans forces et sans

provisions de bouche, sans espérance de récolte, tout le plat pays

étant au pouvoir des rebelles. Dans les seuls districts de

Vescovato et de Procoli, ils ont pris ou confisqué pour plus de

six cent mille livres d'effets, jugez du reste et de notre

situation. Dieu le pardonne à ceux qui en sont la cause». Lettre

de Bastia, du 30 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97.

Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M.

l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 295.

[215] Xavier Matra à Théodore, Matra, le 30 mai 1736: _Materie

politiche--Negoziazione colla Corsica--Carte diverse relative al

regno di Teodoro Neuhoff in Corsica_, mazzo 3, inserto II.

Archives d'État de Turin.

Avant son départ, Théodore avait songé à exercer l'une des principales

prérogatives du pouvoir royal: la frappe des monnaies. Mais la matière

première manquait et c'était pour s'en procurer, qu'il avait fait faire

les démarches, dont Matra lui mandait l'insuccès. Néanmoins un couvent

de Corte envoya des candélabres et des crucifix pour être convertis en

pièces[216].

[216] _Journal de Costa._

Le roi fit écrire au curé de Rostino, Don Matteo d'Ortiporio, pour lui

demander de venir frapper les sous et les écus. Cet ecclésiastique avait

déjà, disait-on, «battu monnaie pour son bon évêque Saluzzi[217]». Selon

d'autres, il était connu comme faux monnayeur et «n'avait pas honte de

l'avouer[218]».

[217] _Mémoires de Rostini._

[218] _Journal de Costa._

Malgré son absence, Gaffori fut nommé président de la monnaie, poste

appelé à devenir une sinécure.

Le roi parti[219], Costa eut bien des tribulations. Presque

journellement il écrivait au roi[220] pour lui rendre compte de ce qui

se passait. Il éprouvait un grand chagrin du départ de Sa Majesté,

cependant il devait s'incliner devant ses volontés. L'habit du roi était

prêt, mais on le conservera jusqu'au retour du monarque dans le Nebbio.

Tous les jours on expédiait des provisions et quelques munitions au

camp[221], mais l'argent manquait, et Costa donna quatre sequins de sa

poche aux soldats. Il s'efforçait, avec le concours de Matra, de lever

des compagnies. Il écrivait, à cet effet, dans plusieurs endroits, mais

il se heurtait à des «difficultés insurmontables», car les paysans

faisaient leurs moissons. Le curé de Rostino ne répondait pas à ses

lettres, et Gaffori, malade dans son village, ne pourrait pas se mettre

en route avant quelques jours[222]. Costa, en faisant des miracles,

parvint à embaucher six ouvriers. Tout le voisinage était rempli de

_Vittoli_[223], embusqués par les Génois, ce qui rendait presque

impossible le recrutement parce que chacun voulait se garder

personnellement et défendre les siens. Chaque jour les mêmes difficultés

renaissaient. Les gens des plaines disaient qu'ils étaient prêts à

servir après les montagnards, qui faisaient leurs récoltes plus tard.

Mais Costa était obligé d'avouer son impuissance à remédier à toutes ces

choses[224].

[219] D'après une lettre de Bastia du 7 mai 1736, Théodore serait

allé dans le Nebbio dès le commencement de mai. Il aurait logé

«dans la maison du feu comte Masimo qui est située entre La

Bastie et San Fiorenzo»: Correspondance de Gênes, vol. 97.

Archives du Ministère des affaires étrangères. Cette lettre a été

publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 287.

Sur une adresse de la main de Théodore à Costa, qui se trouve à la

bibliothèque municipale de Turin (collection Cossila), figure un

petit cachet en cire rouge qui représente un écusson coupé. D'un

côté, d'argent, le buste d'un homme; de l'autre, de sable, un

dessin qui semble représenter le monogramme du roi.

[220] Costa, comme la plupart des lieutenants de Théodore,

commence toutes ses lettres selon les règles du protocole par le

mot _Sire_.

[221] Un nommé Pietri de Tavagna expédiait lui aussi des bestiaux

et des denrées au camp établi devant San Pellegrino.--Pietri à

Théodore, Tavagna, le 31 mai 1736: _loc. cit._ Archives d'État de

Turin.

[222] Costa à Théodore, Orneto, le 6 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

[223] On appelait ainsi, en Corse, les traîtres et les assassins

soudoyés par les Génois, du nom de Vittolo, qui, le 17 janvier

1567, à l'instigation de Gênes et moyennant, dit-on, cent

cinquante écus, assassina Sampiero, le héros corse, dont il était

écuyer. Voir la chronique d'Anton Pietro Philippini traduite et

publiée par M. l'abbé Letteron, dans le _Bulletin de la Société

des sciences historiques et naturelles de la Corse_, Bastia,

1890. _Histoire de la Corse_, t. III, p. 230-236.

[224] Costa à Théodore, Orneto, le 7 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

Le comte Poggi, à Zicavo, s'occupait à lever des soldats. Mais dans la

montagne cela était aussi difficile que dans la plaine. Il mandait au

roi qu'il pourrait mettre seulement cent hommes à sa disposition sans

compter quelques Corses au service de Gênes et revenus à de meilleurs

sentiments. Il se répandait en protestations dévouées. Lui, au moins, il

n'était pas comme les autres, qui jouaient double jeu. Sa vie ne

comptait pour rien; il ne demandait que des armes. Et pour prouver sans

doute sa sincérité, il envoyait à Sa Majesté le fromage qu'il lui avait

promis[225].

[225] Poggi à Théodore, Zicavo, le 8 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

Le 8 juin, cinq navires parurent au large; la joie fut grande dans le

peuple. Les voilà donc, enfin, les munitions attendues depuis si

longtemps. Hélas! les bateaux étaient passés sans rien débarquer[226].

Sa Majesté devait se hâter de faire venir la felouque avec quelques

armes. Le moindre secours suffirait à ranimer le courage du peuple, dont

la foi commençait à faiblir. Le vice-roi craignait qu'il ne la perdît

bientôt complétement. Chacun voulait de l'argent, mais il n'y en avait

pas. L'absence du roi causait un grand préjudice. Les Génois avaient

publié un placard infâme contre lui. Devant Saint-Florent, après un

combat assez vif, les Corses avaient été mis en déroute, en infligeant

des pertes à l'ennemi. Devant San Pellegrino les mules manquaient pour

transporter le canon. Personne ne voulait obéir[227].

[226] Costa à Théodore, Orneto, le 9 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

[227] Costa à Théodore, Orneto, le 13 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

Le 15 juin, Costa envoya un exprès à Sa Majesté pour lui notifier que si

elle tardait encore deux jours à revenir tout était perdu. Il en coûtait

au malheureux vice-roi de faire cette déclaration, mais la discorde

régnait dans les villages. Non seulement on ne pouvait lever aucune

compagnie nouvelle, mais celles qui existaient s'étaient dissoutes. Le

bruit courait que le roi allait partir après avoir pris de l'argent à

l'un et à l'autre, que les secours n'arriveraient pas, qu'on ne pourrait

jamais vaincre les Génois et mille autres infamies[228].

[228] Costa à Théodore, Orneto, le 15 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

Et cependant, si on avait du monde, on pourrait faire de grandes choses;

chaque jour des soldats, allemands pour la plupart, s'échappaient du

camp ennemi, sans leurs fusils malheureusement. Ils disaient que les

Génois étaient dans la consternation, car tous leurs gens, y compris les

Corses à leur service, déserteraient si la moindre barque apportait des

armes aux patriotes. Seul avec seize hommes, sans force et sans

autorité, Costa, entouré de périls, ne savait que devenir. Les médisants

triomphaient. Sa Majesté écrivait de donner de l'argent au camp, mais la

monnaie n'en faisait pas. On avait «sué la sueur de la mort» pour payer

les soldats. Le vice-roi avait encore donné, le 18 juin, deux cent

vingt-quatre livres en pistoles de ses deniers; il ne lui restait plus

rien[229]. Les journées passées sans nouvelles du roi, semblaient, au

malheureux Costa, longues comme des siècles. Il fallait absolument que

Sa Majesté fît venir Gaffori pour la monnaie. Buongiorno avait du cœur,

mais il ne réussissait pas, il était trop libéral et puis il se mêlait

toujours des affaires du Tribunal. Pour ne pas le décourager, Costa ne

voulait lui faire aucun reproche. Il suppliait Sa Majesté de n'en rien

dire; s'il lui en parlait, c'est qu'Elle devait être instruite de

tout[230].

[229] Costa à Théodore, Orneto, le 19 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

[230] Costa à Théodore, Orneto, le 29 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

Le vice-roi envoya quelques jours plus tard Buongiorno en courrier

auprès de Théodore. Il lui faisait tenir en même temps une autre lettre

dans laquelle il disait que ce même Buongiorno avait distribué à tort et

à travers des balles et de la poudre, à tous ceux qui se disaient ses

amis ou qui le flattaient, sans songer que certains Corses «voleraient

jusque dans le ciel». Ce qu'il disait des munitions pouvait également

s'appliquer aux vivres. Sa Majesté verra ainsi le «bel état» dans lequel

il se trouvait[231].

[231] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin 1736: _loc. cit._

Archives d'État de Turin.

Les gens qui composaient la cour de Théodore se jalousaient tous entre

eux. Leur correspondance était une suite de médisances, de bruits

rapportés. Si on blâmait Buongiorno, celui-ci se plaignait des autres,

mais il exaltait ses propres mérites. En adressant au roi son habit neuf

et trois bandages, il faisait son apologie, se confondait en humbles

respects. Un autre jour, il demandait à Sa Majesté en termes indignés de

châtier ses calomniateurs[232].

[232] Cristoforo Buongiorno à Théodore, Orneto, les 13 et 22 juin

1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

De tous les côtés la délation s'insinuait. «La Souveraine Majesté de

Théodore premier, roi de Corse» reçut une lettre anonyme. L'écrivain

donnait à Neuhoff des conseils pour réussir dans son entreprise, et lui

recommandait de recourir souvent aux sacrements, parce que sur les

champs de batailles la mort guette les combattants. Mais le principal

but de cette lettre était de dénoncer un nommé Fabiani--le général

probablement--. Le roi devait se méfier de cet individu, qui ne méritait

aucune estime et qui personnifiait la bassesse et la lâcheté[233].

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 7 / 38 段