chargé, formaient le peloton d'exécution. Les gens du peuple se mirent à
genoux, et, les mains jointes, ils supplièrent le roi de pardonner.
Théodore fut inexorable et ordonna le feu. Le corps de Luccioni roula
jusqu'au seuil de la demeure royale[205].
[205] _Journal de Costa.--Mémoires de Rostini._
En livrant Porto-Vecchio aux Génois, Luccioni leur donnait la clef du
sud de l'île. Située au fond d'un golfe abrité, cette petite ville
pouvait être considérée comme un centre de ravitaillement. Il fallait
que Théodore possédât des notions de stratégie, et eût sérieusement
étudié la configuration de la Corse, pour avoir envoyé des troupes
occuper cette position. En cela ses vues étaient justes.
Luccioni avait pris Porto-Vecchio sans coup férir. Les Génois s'étaient
aperçus trop tard de l'avantage de cette position. Ils avaient tenté de
la reprendre, mais, plus habiles aux négociations qu'aux choses de la
guerre, ils avaient préféré acheter--pas cher d'ailleurs--le capitaine
avec ses plans et la personne du roi par dessus le marché.
Un chroniqueur corse a donné une autre version de la condamnation de
Luccioni. D'après lui, Théodore s'était un jour trouvé offensé des
propos ironiques que Luccioni tenait au sujet des secours sans cesse
attendus et n'arrivant jamais. Arrêté sur l'ordre de Neuhoff, le
railleur avait subi le dernier supplice, malgré les représentations des
chefs, témoins de la scène[206].
[206] Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 67.
Cette version est fausse. Il faut s'en tenir au témoignage de Costa et
de Rostini, dont la bonne foi ne saurait être suspectée. Je serai
d'ailleurs obligé de revenir sur cette affaire, à propos de l'assassinat
de Fabiani commis quelque temps après. Le testament politique de
Fabiani, rédigé par le chanoine Orticoni, l'âme de la révolte en Corse,
confirme la trahison de Luccioni.
La perte de Porto Vecchio, survenant dans le moment même où Paoli
abandonnait les opérations devant Bastia, dut sans doute abattre le
courage de Neuhoff.
Au surplus, l'exécution du traître lui créa beaucoup de difficultés. Il
eut d'abord contre lui toute la clientèle de Luccioni, qui, mettant la
question de personnes au-dessus de tout principe national, n'eut qu'un
désir: venger le mort, sans s'inquiéter si le châtiment n'avait pas été
inspiré par un intérêt patriotique. Les Corses, en dehors de la famille,
murmurèrent contre l'exécution du traître. Ils trouvèrent que la justice
du roi était trop sommaire et, dès ce moment, Théodore commença à
ressentir les effets de la _vendetta_[207].
[207] _Journal de Costa._
CHAPITRE III
Édit du Sénat de Gênes.--Réponse de Théodore.--Le roi dans le
Nebbio et en Balagne.--Tribulations de Costa.--Frappe de la
monnaie.
Affaire de Monte-Maggiore.--Théodore devant Corte.--Il prend la
ville sur ses généraux.--Assassinat de Fabiani.--Discours du roi à
Venzolasca.
Le ministre de Gênes en France.--Affaire Nayssen.--Les libelles
satiriques à Gênes.--Le roi et la paysanne.
Théodore a peur.--Départ pour Sartène.--Institution de _l'Ordre de
la Délivrance_.--Lois nouvelles.--Le dernier mensonge.--La
fuite.--Débarquement à Livourne.
I
A Gênes, les membres du gouvernement se demandaient ce qu'ils pourraient
faire pour détruire l'effet produit par le fâcheux débarquement de
Théodore en Corse. Cet événement avait redonné courage aux mécontents.
La république pressentait qu'elle aurait à soutenir de nouveaux combats
pour conserver la possession de l'île. Les Corses lui coûtaient déjà
beaucoup d'argent[208], il faudrait sans doute en dépenser encore. Le
Sénat s'assembla pour parer à cette triste éventualité. Après dix
longues séances, on se mit d'accord sur un moyen économique. Il fut
décidé qu'on publierait un édit contre le baron de Neuhoff. Cet édit
fut affiché dans les rues, et communiqué aux représentants des
puissances étrangères et à la presse[209].
[208] «Ce même abbé (l'abbé Michel Robert), qui a eu tout le
détail des dépenses pour la Corse, m'a assuré qu'actuellement
elles se montaient à soixante mille livres par mois, sans compter
les provisions de bouche, que la république n'était pas en état
de continuer cette dépense, qu'aussi délibérait-on d'abandonner
tout le plat pays pour ne garder que les quatre villes
fortifiées».
Campredon à Maurepas. Gênes, 2 mars 1736: Correspondance de Gênes,
vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. Cette
lettre a été publiée in-extenso par M. l'abbé Letteron,
_Correspondance_, p. 275.
Si au commencement de 1736 les dépenses de Gênes pour la Corse se
montaient à soixante mille livres par mois, elles durent
certainement s'élever à un chiffre supérieur après le débarquement
de Théodore.
L'abbé Michel Robert, prêtre français, était secrétaire de Félix
Pinelli. Cet ecclésiastique alla en Corse en 1735 avec son maître,
lorsque celui-ci fut nommé commissaire général de l'île. Campredon
avait eu soin de se ménager les confidences de cet abbé en toute
sûreté. «C'est une des meilleures acquisitions que j'eusse pu
faire en ce pays-là pour le service du roi, disait-il, et
j'espère, Monseigneur, que vous en reconnaîtrez l'utilité et le
mérite».
Campredon au ministre, le 16 juin 1736: Abbé Letteron,
_Correspondance_, p. 229.
[209] L'édit, signé par le doge Giuseppe Maria, est daté du 9 mai
1736. Il fut imprimé chez Franchelli. Ce placard porte en tête
l'écu de Gênes avec la croix et la couronne ducale soutenues par
deux griffons. Communiqué avec la lettre de Campredon du 17 mai:
Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des
affaires étrangères. Voir également: Abbé Letteron,
_Correspondance_, p. 287; Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 86;
_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 222 et suiv. La
traduction de cet édit parut dans les gazettes de Hollande (juin
1736).
Le factum génois était long. Il noircissait ce «personnage fameux
habillé à l'asiatique» de toutes les friponneries. Il passait en revue
le passé de «cet anonyme, qui quoiqu'inconnu avait trouvé le moyen de
s'insinuer auprès des chefs des soulevés». Il traitait Théodore de
vagabond, d'astrologue et de cabaliste. Il le montrait changeant de nom
et de nationalité dans chaque endroit où il passait; escroquant tout le
monde, sans cesse à court d'argent. Il l'accusait d'avoir eu commerce
avec des mahométans, et de n'avoir dans son entourage que des coquins.
Comme sanction, l'édit proclamait Théodore de Neuhoff «séducteur des
peuples, perturbateur de la tranquillité publique, coupable de haute
trahison au premier chef». Comme tel il tombait sous les rigueurs des
lois génoises. Quiconque entretiendrait correspondance avec lui serait
également puni.
Cet édit fut trouvé plaisant; mais on jugea que c'était un piètre moyen
pour arrêter la révolte en Corse[210].
[210] «L'abbé Michel me dit que les choses (en Corse) sont sans
remède..... Je ne vois cependant pas que le Sénat se donne
beaucoup de mal pour y en apporter. Il s'est contenté jusqu'à
présent de faire publier le manifeste ci-joint contre le sieur
Théodore de Neuhoff et cette belle pièce a été le fruit de dix
conseils tenus exprès pour délibérer si elle aurait lieu, en
sorte que l'on peut dire que c'est proprement dans le Sénat que
subsiste la guerre et la division».--Campredon à Chauvelin,
Gênes, le 17 mai 1736.
Le ministre répondit: «C'est une faible ressource contre les
progrès de Neuhoff que la pièce qu'on s'est déterminé à publier
contre lui».--Chauvelin à Campredon, le 29 mai 1736:
Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des
affaires étrangères.
En reproduisant l'édit du Sénat dans son numéro du mois de juin
1736, _le Mercure historique et politique de Hollande_ disait:
«_Qui nimis probat nihil probat_».
Neuhoff répondit par un manifeste. Il considérait les invectives
génoises comme les cris «des chiens qui aboient à la lune». Il se
sentait fort du choix librement fait par les Corses de sa personne, pour
les aider à secouer la tyrannie génoise. Il avait été élevé au trône par
la volonté spontanée et unanime du peuple. Il trouvait ridicule
l'accusation de perturbateur du repos public, puisque la révolte
existait en Corse bien longtemps avant son arrivée. C'étaient eux qui
avaient la responsabilité de tout le mal. Les Génois prétendaient qu'il
n'avait apporté que de faibles munitions et peu d'argent. Mais ces
ressources, si modiques fussent-elles, avaient «suffi pour racheter la
liberté d'un royaume» tyrannisé par eux. Il se déclarait «ministre du
Saint-Siège», dont les Corses et lui-même étaient «les enfants très
fidèles et très soumis». Il se confiait en la Divine Providence pour
mener à bien la tâche qu'il avait entreprise. Dieu l'inspirerait et
ferait de lui le libérateur d'un peuple à l'exemple de Moïse. David et
Tamerlan étaient d'une naissance fort au-dessous de la sienne. Condamné
par les Génois aux peines réservées aux traîtres, il les condamnait à
son tour à tous les justes châtiments, en vertu des pouvoirs qu'il
tenait des Corses. Il déclarait enfin les Génois bannis à tout jamais de
l'île, sous peine de vie et débiteurs du trésor du royaume pour les
revenus dont ils avaient joui[211].
[211] Fait au Patrimoine de Nebbio le 2 juin 1736. Ce manifeste,
publié par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 397, se
trouve dans la Correspondance de Gênes, vol. 97, aux archives du
Ministère des affaires étrangères. Les journaux de Hollande en
reproduisirent un texte approchant dans leur numéro de juin. Voir
également Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 93 et _Histoire des
révolutions de l'île de Corse_, p. 230.
Mais le fait de proclamer les Génois ses débiteurs ne mettait pas de
l'argent dans ses poches. Il continuait à faire miroiter aux yeux de ses
partisans l'espérance de prompts et puissants secours, pour les retenir
dans la poursuite de sa chimérique entreprise. Les procédés par lesquels
il essayait de les leurrer étaient de ceux qu'emploient les aventuriers
pour éblouir leurs dupes: un semblant d'action, les simulacres d'une
influence, un crédit imaginaire.
Parfois il observait la mer pendant de longues heures, scrutant
l'horizon, pour faire croire qu'il attendait des vaisseaux apportant des
munitions. Souvent il se renfermait chez lui pour dépouiller,
prétendait-il, une volumineuse correspondance avec les cours
étrangères[212]. Mais les secours n'arrivaient pas, et pour cause.
[212] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 209.
Le rêve, la chimère conduisent certains hommes, les laissant jusqu'au
bout insoucieux ou inconscients des contingences humaines. Ceux-là sont
souvent de grands esprits, dont le tort est de voir trop haut, trop en
dehors dans les choses de la vie. Avec sa pensée sans envergure, son
ambition têtue et son égoïsme naïf, le baron de Neuhoff n'était qu'un
visionnaire incorrigible auquel nulle leçon ne profitait. Il aurait
voulu faire partager ses illusions à ses sujets; mais les Corses étaient
trop pratiques pour s'adonner longtemps au rêve. Ils ne se laissaient
guère impressionner par la mise en scène de leur roi: elle était, il est
vrai, un pauvre expédient.
Théodore, cependant, résolut de quitter le camp établi devant San
Pellegrino. Il désirait faire une tournée dans l'île en commençant par
le Nebbio et la Balagne. Costa fut désigné pour continuer
l'investissement du fort génois et diriger les affaires du royaume. Il
reçut le titre provisoire de vice-roi[213].
[213] _Journal de Costa._
Mais les ressources personnelles de Neuhoff étaient fort diminuées. Il
lui fallait de l'argent. Il avait fait faire des démarches auprès de
certains curés de village qui passaient pour avoir quelques biens. Le 28
mai, il écrivit à son fidèle partisan, Xavier de Matra, auquel il avait
donné le titre de marquis, pour activer ces démarches. Le 30 mai, le
marquis répondit qu'il n'avait pas attendu la lettre de Sa Majesté pour
envoyer un archiprêtre à Ghisoni avec la mission d'attendrir le curé,
c'est-à-dire d'obtenir quelques fonds. Matra ne s'était pas borné à
cette démarche; il avait écrit dans le même but à plusieurs de ses amis.
Si respectueux fût-il de la volonté souveraine, le marquis n'approuvait
pas le déplacement projeté, à moins cependant que Fabiani et Arrighi
n'eussent donné des renseignements certains sur l'opportunité de ce
voyage. Matra craignait pour la vie du roi, car les Génois entretenaient
dans ces provinces plus de soldats et d'espions que dans les autres. Et
le prudent marquis ajoutait cette réflexion pleine de bon sens: «Si on
ne remporte pas là-bas quelque victoire, il pourrait en résulter un
grand trouble dans le royaume».
Sur l'ordre du roi, Matra avait envoyé le commandant de sa _pieve_ dans
les cantons voisins à la recherche d'or, d'argent et de cuivre[214]. Le
chef était revenu chez le marquis les mains vides. «Ce sont des pas
jetés au vent». L'émissaire n'avait trouvé partout qu'une grande misère
et les quelques habitants qui possédaient un peu de cuivre ne voulaient
pas s'en dessaisir. Mais Matra se hâtait d'ajouter que le commandant
allait entreprendre une nouvelle tournée, «parce que Sa Majesté doit
être servie selon ses très vénérés commandements[215]».
[214] Les gens de Bastia étaient tellement affolés qu'ils
prétendaient que Théodore payait argent comptant le métal qu'on
recherchait. Il fallait le connaître bien mal pour faire une
supposition pareille! Ils exagéraient du reste singulièrement son
butin.
«Il prend toute la vaisselle d'argent ou monnaie, de même que le
cuivre, dont il paie la valeur comptant en or et fait ensuite
marquer toute cette monnaie à son coin; en un mot il est obéi et
respecté comme pourrait l'être le plus légitime monarque; cela
passe l'imagination. Cependant nous sommes ici sans forces et sans
provisions de bouche, sans espérance de récolte, tout le plat pays
étant au pouvoir des rebelles. Dans les seuls districts de
Vescovato et de Procoli, ils ont pris ou confisqué pour plus de
six cent mille livres d'effets, jugez du reste et de notre
situation. Dieu le pardonne à ceux qui en sont la cause». Lettre
de Bastia, du 30 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97.
Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M.
l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 295.
[215] Xavier Matra à Théodore, Matra, le 30 mai 1736: _Materie
politiche--Negoziazione colla Corsica--Carte diverse relative al
regno di Teodoro Neuhoff in Corsica_, mazzo 3, inserto II.
Archives d'État de Turin.
Avant son départ, Théodore avait songé à exercer l'une des principales
prérogatives du pouvoir royal: la frappe des monnaies. Mais la matière
première manquait et c'était pour s'en procurer, qu'il avait fait faire
les démarches, dont Matra lui mandait l'insuccès. Néanmoins un couvent
de Corte envoya des candélabres et des crucifix pour être convertis en
pièces[216].
[216] _Journal de Costa._
Le roi fit écrire au curé de Rostino, Don Matteo d'Ortiporio, pour lui
demander de venir frapper les sous et les écus. Cet ecclésiastique avait
déjà, disait-on, «battu monnaie pour son bon évêque Saluzzi[217]». Selon
d'autres, il était connu comme faux monnayeur et «n'avait pas honte de
l'avouer[218]».
[217] _Mémoires de Rostini._
[218] _Journal de Costa._
Malgré son absence, Gaffori fut nommé président de la monnaie, poste
appelé à devenir une sinécure.
Le roi parti[219], Costa eut bien des tribulations. Presque
journellement il écrivait au roi[220] pour lui rendre compte de ce qui
se passait. Il éprouvait un grand chagrin du départ de Sa Majesté,
cependant il devait s'incliner devant ses volontés. L'habit du roi était
prêt, mais on le conservera jusqu'au retour du monarque dans le Nebbio.
Tous les jours on expédiait des provisions et quelques munitions au
camp[221], mais l'argent manquait, et Costa donna quatre sequins de sa
poche aux soldats. Il s'efforçait, avec le concours de Matra, de lever
des compagnies. Il écrivait, à cet effet, dans plusieurs endroits, mais
il se heurtait à des «difficultés insurmontables», car les paysans
faisaient leurs moissons. Le curé de Rostino ne répondait pas à ses
lettres, et Gaffori, malade dans son village, ne pourrait pas se mettre
en route avant quelques jours[222]. Costa, en faisant des miracles,
parvint à embaucher six ouvriers. Tout le voisinage était rempli de
_Vittoli_[223], embusqués par les Génois, ce qui rendait presque
impossible le recrutement parce que chacun voulait se garder
personnellement et défendre les siens. Chaque jour les mêmes difficultés
renaissaient. Les gens des plaines disaient qu'ils étaient prêts à
servir après les montagnards, qui faisaient leurs récoltes plus tard.
Mais Costa était obligé d'avouer son impuissance à remédier à toutes ces
choses[224].
[219] D'après une lettre de Bastia du 7 mai 1736, Théodore serait
allé dans le Nebbio dès le commencement de mai. Il aurait logé
«dans la maison du feu comte Masimo qui est située entre La
Bastie et San Fiorenzo»: Correspondance de Gênes, vol. 97.
Archives du Ministère des affaires étrangères. Cette lettre a été
publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 287.
Sur une adresse de la main de Théodore à Costa, qui se trouve à la
bibliothèque municipale de Turin (collection Cossila), figure un
petit cachet en cire rouge qui représente un écusson coupé. D'un
côté, d'argent, le buste d'un homme; de l'autre, de sable, un
dessin qui semble représenter le monogramme du roi.
[220] Costa, comme la plupart des lieutenants de Théodore,
commence toutes ses lettres selon les règles du protocole par le
mot _Sire_.
[221] Un nommé Pietri de Tavagna expédiait lui aussi des bestiaux
et des denrées au camp établi devant San Pellegrino.--Pietri à
Théodore, Tavagna, le 31 mai 1736: _loc. cit._ Archives d'État de
Turin.
[222] Costa à Théodore, Orneto, le 6 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
[223] On appelait ainsi, en Corse, les traîtres et les assassins
soudoyés par les Génois, du nom de Vittolo, qui, le 17 janvier
1567, à l'instigation de Gênes et moyennant, dit-on, cent
cinquante écus, assassina Sampiero, le héros corse, dont il était
écuyer. Voir la chronique d'Anton Pietro Philippini traduite et
publiée par M. l'abbé Letteron, dans le _Bulletin de la Société
des sciences historiques et naturelles de la Corse_, Bastia,
1890. _Histoire de la Corse_, t. III, p. 230-236.
[224] Costa à Théodore, Orneto, le 7 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
Le comte Poggi, à Zicavo, s'occupait à lever des soldats. Mais dans la
montagne cela était aussi difficile que dans la plaine. Il mandait au
roi qu'il pourrait mettre seulement cent hommes à sa disposition sans
compter quelques Corses au service de Gênes et revenus à de meilleurs
sentiments. Il se répandait en protestations dévouées. Lui, au moins, il
n'était pas comme les autres, qui jouaient double jeu. Sa vie ne
comptait pour rien; il ne demandait que des armes. Et pour prouver sans
doute sa sincérité, il envoyait à Sa Majesté le fromage qu'il lui avait
promis[225].
[225] Poggi à Théodore, Zicavo, le 8 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
Le 8 juin, cinq navires parurent au large; la joie fut grande dans le
peuple. Les voilà donc, enfin, les munitions attendues depuis si
longtemps. Hélas! les bateaux étaient passés sans rien débarquer[226].
Sa Majesté devait se hâter de faire venir la felouque avec quelques
armes. Le moindre secours suffirait à ranimer le courage du peuple, dont
la foi commençait à faiblir. Le vice-roi craignait qu'il ne la perdît
bientôt complétement. Chacun voulait de l'argent, mais il n'y en avait
pas. L'absence du roi causait un grand préjudice. Les Génois avaient
publié un placard infâme contre lui. Devant Saint-Florent, après un
combat assez vif, les Corses avaient été mis en déroute, en infligeant
des pertes à l'ennemi. Devant San Pellegrino les mules manquaient pour
transporter le canon. Personne ne voulait obéir[227].
[226] Costa à Théodore, Orneto, le 9 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
[227] Costa à Théodore, Orneto, le 13 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
Le 15 juin, Costa envoya un exprès à Sa Majesté pour lui notifier que si
elle tardait encore deux jours à revenir tout était perdu. Il en coûtait
au malheureux vice-roi de faire cette déclaration, mais la discorde
régnait dans les villages. Non seulement on ne pouvait lever aucune
compagnie nouvelle, mais celles qui existaient s'étaient dissoutes. Le
bruit courait que le roi allait partir après avoir pris de l'argent à
l'un et à l'autre, que les secours n'arriveraient pas, qu'on ne pourrait
jamais vaincre les Génois et mille autres infamies[228].
[228] Costa à Théodore, Orneto, le 15 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
Et cependant, si on avait du monde, on pourrait faire de grandes choses;
chaque jour des soldats, allemands pour la plupart, s'échappaient du
camp ennemi, sans leurs fusils malheureusement. Ils disaient que les
Génois étaient dans la consternation, car tous leurs gens, y compris les
Corses à leur service, déserteraient si la moindre barque apportait des
armes aux patriotes. Seul avec seize hommes, sans force et sans
autorité, Costa, entouré de périls, ne savait que devenir. Les médisants
triomphaient. Sa Majesté écrivait de donner de l'argent au camp, mais la
monnaie n'en faisait pas. On avait «sué la sueur de la mort» pour payer
les soldats. Le vice-roi avait encore donné, le 18 juin, deux cent
vingt-quatre livres en pistoles de ses deniers; il ne lui restait plus
rien[229]. Les journées passées sans nouvelles du roi, semblaient, au
malheureux Costa, longues comme des siècles. Il fallait absolument que
Sa Majesté fît venir Gaffori pour la monnaie. Buongiorno avait du cœur,
mais il ne réussissait pas, il était trop libéral et puis il se mêlait
toujours des affaires du Tribunal. Pour ne pas le décourager, Costa ne
voulait lui faire aucun reproche. Il suppliait Sa Majesté de n'en rien
dire; s'il lui en parlait, c'est qu'Elle devait être instruite de
tout[230].
[229] Costa à Théodore, Orneto, le 19 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
[230] Costa à Théodore, Orneto, le 29 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
Le vice-roi envoya quelques jours plus tard Buongiorno en courrier
auprès de Théodore. Il lui faisait tenir en même temps une autre lettre
dans laquelle il disait que ce même Buongiorno avait distribué à tort et
à travers des balles et de la poudre, à tous ceux qui se disaient ses
amis ou qui le flattaient, sans songer que certains Corses «voleraient
jusque dans le ciel». Ce qu'il disait des munitions pouvait également
s'appliquer aux vivres. Sa Majesté verra ainsi le «bel état» dans lequel
il se trouvait[231].
[231] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin 1736: _loc. cit._
Archives d'État de Turin.
Les gens qui composaient la cour de Théodore se jalousaient tous entre
eux. Leur correspondance était une suite de médisances, de bruits
rapportés. Si on blâmait Buongiorno, celui-ci se plaignait des autres,
mais il exaltait ses propres mérites. En adressant au roi son habit neuf
et trois bandages, il faisait son apologie, se confondait en humbles
respects. Un autre jour, il demandait à Sa Majesté en termes indignés de
châtier ses calomniateurs[232].
[232] Cristoforo Buongiorno à Théodore, Orneto, les 13 et 22 juin
1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
De tous les côtés la délation s'insinuait. «La Souveraine Majesté de
Théodore premier, roi de Corse» reçut une lettre anonyme. L'écrivain
donnait à Neuhoff des conseils pour réussir dans son entreprise, et lui
recommandait de recourir souvent aux sacrements, parce que sur les
champs de batailles la mort guette les combattants. Mais le principal
but de cette lettre était de dénoncer un nommé Fabiani--le général
probablement--. Le roi devait se méfier de cet individu, qui ne méritait
aucune estime et qui personnifiait la bassesse et la lâcheté[233].