[173] Copie d'une lettre de Cornejo à Trévino, 4 juin 1736,

communiquée par Campredon: Correspondance de Gênes, vol. 97.

Archives du Ministère des affaires étrangères.

Mais on se demandait d'où venait l'argent qui avait servi à Théodore

pour son équipée. On reconnaissait à l'aventurier de l'esprit, de la

hardiesse, mais on savait qu'il ne possédait rien «et que les Corses,

épuisés par une longue guerre, également pillés par les Génois et par

les Allemands», n'avaient aucune ressource. Campredon s'obstinait à voir

les Anglais ou les Espagnols sous le baron. L'envoyé impérial,

Guicciardi, partageait aussi cette manière de voir[174].

[174] Campredon à Chauvelin. Gênes, le 14 juin 1736:

Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Voilà, en quelques mots, d'un côté l'état d'esprit des Corses et celui

du baron, de l'autre les préoccupations de l'Europe au début de cette

aventure. Mais les craintes des diplomates étaient vaines; pour

l'instant, aucune puissance ne protégeait Théodore. Il avait tout

simplement filouté des trafiquants européens en Tunisie et quelques

mahométans crédules, comme plus tard il filoutera des juifs hollandais.

III

Le lendemain du sacre, le roi se trouva très fatigué. Il se sentait

fébricitant et ce fut de son lit qu'il remplit les premiers devoirs de

sa royauté. Il réunit les chefs dans sa ruelle, forma son ministère et

distribua avec générosité des titres et des emplois.

Il nomma Paoli et Giafferi généraux et premiers ministres. L'avancement

était médiocre. Nous savons, en effet, qu'en faisant des lois

républicaines, ils avaient pris les titres de primats et d'altesses

royales. Costa devint grand chancelier, secrétaire d'État et garde des

sceaux. Giappiconi fut nommé secrétaire de la guerre[175].

[175] _Journal de Costa._

Un historien fait remarquer que «beaucoup de comtes et marquis émanèrent

de cette première promotion»[176].

[176] Abbé de Germanes, _Histoire des révolutions de l'île de

Corse_.

Le roi avait écrit cette liste de sa main. Quand il notifia ces

nominations aux intéressés, ceux-ci, nous dit Costa, se montrèrent très

touchés. Théodore tint ensuite réception dans sa chambre à coucher.

«Pendant cette réception, des tasses de chocolat furent passées à la

ronde et beaucoup de personnes vinrent pour s'incliner devant le

souverain et boire le délicieux breuvage»[177].

[177] _Journal de Costa._

Paoli et Giafferi ne furent pas contents des titres et des situations

donnés aux autres; ils voulaient tout pour eux. En sortant de la chambre

royale, ils allèrent sur la place pour examiner de plus près le décret

que le roi avait fait placarder devant sa porte. Cette longue liste

d'honneurs octroyés les mit en fureur. Ils déchirèrent l'arrêté royal.

Théodore, informé du fait, sortit immédiatement. Il était fort en colère

et exigea des excuses publiques. Costa reçut l'ordre d'écrire une copie

du décret et de l'afficher à l'endroit même où l'autre avait été

lacéré[178].

[178] _Ibidem._

Paoli créa au roi de nouvelles difficultés avec les exigences de son

ambition inquiète. Théodore avait conféré à Fabiani les fonctions de

vice-président du conseil de guerre. Paoli convoitait cette position

pour concentrer toute l'autorité entre ses mains. Il rassembla ses

hommes et, allant trouver le roi, il lui manifesta son mécontentement.

Il ajouta que si satisfaction ne lui était pas donnée sur le champ, il

se retirerait dans la montagne. Neuhoff essaya de le calmer tout en

restant inébranlable. Paoli ne partit pas et la nomination de Fabiani

fut maintenue[179].

[179] _Ibidem._

Le soir, à table, avec beaucoup d'à-propos et un sourire aimable aux

lèvres, le roi fit «tomber la conversation sur la faiblesse de certains

hommes, qui se laissent emporter par de vaines susceptibilités, et avait

expliqué que certaines dignités sont inséparables du titre de

comte»[180].

[180] _Mémoires de Rostini._

Aussitôt après avoir créé les grands dignitaires de la couronne, le roi

avait signé un décret ordonnant aux cantons d'Ampugnani et de

Casacconi, sous peine d'être déclarés rebelles, de rassembler tous les

hommes armés à Casinca, le 20 avril, afin de traiter une affaire

importante pour le bien public. Chaque homme devait apporter des vivres

pour quatre jours au moins. Il enjoignait aux chefs de lui signaler tous

ceux qui n'obéiraient pas. Sa volonté était que le décret fût lu dans

les villages et affiché à la porte des églises paroissiales.

A la fin, l'édit portait: «On doit savoir que le sceau du dit roi est

formé d'une chaîne à trois cercles seulement»[181].

[181] Décret donné à Alesani, le 16 avril 1736. Abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 281.

Après que le bâtiment anglais, commandé par le capitaine Dick, eut

débarqué Théodore à Aléria et déchargé quelques munitions, il avait

repris la mer, faisant voile vers Livourne. Il y arriva au commencement

du mois d'avril.

L'envoyé anglais en Toscane, Fane, se trouvait alors à Livourne. Le

consul de Gênes se rendit aussitôt chez lui pour protester, au nom de

son gouvernement, contre les secours apportés aux révoltés par ce

navire. Le diplomate anglais répondit que certainement le capitaine Dick

avait enfreint les ordres du roi, et qu'il en écrirait à l'Amirauté.

Fane, pour terminer, conseilla au consul génois «de ne pas faire

beaucoup de bruit de cette contravention qui était la première.»

D'abord, le capitaine pourrait facilement se justifier en alléguant que

le mauvais temps l'avait forcé à aborder en Corse, ensuite, parce qu'on

donnerait à l'affaire une trop grande importance. Rentré à Florence, le

résident anglais alla trouver le comte Lorenzi, envoyé de France en

Toscane, et lui dit que le capitaine Dick affirmait que Théodore avait

une lettre du roi d'Angleterre; mais Fane se hâta d'ajouter qu'il n'y

croyait absolument pas[182].

[182] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 14 avril 1736:

Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

L'envoyé anglais avait conseillé au capitaine de ne pas retourner dans

l'île. Il appuya cet avis de la défense que le roi d'Angleterre avait

faite à ses sujets d'aider en quoi que ce soit les rebelles de Corse.

Mais Dick persuadé que la cour de Londres prenait une part active dans

les affaires de Théodore, malgré les dénégations diplomatiques de Fane,

était parti pour la Corse avec quelques maigres munitions dans la cale

de son navire[183].

[183] «L'on m'écrit de Florence et de Livourne que le capitaine

de cette nation (anglais), qui a fait un second voyage en Corse,

après y avoir débarqué Neof, sur la défense que M. Fane, ministre

d'Angleterre lui a faite d'y retourner, a produit une lettre du

roi de la Grande Bretagne qui l'y autorise et c'est apparemment

ce qui a causé la mission de M. François Brignole à Londres, où

il s'est rendu en poste. Ces circonstances jointes à celles de

l'examen des ports de la Corse par un bâtiment anglais donnent

des soupçons fondés...».--Campredon à Chauvelin. Gênes, le 24 mai

1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères. Cette lettre a été publiée par M. l'abbé

Letteron, _Correspondance_, p. 293-294.

Cette fois les plaintes des Génois furent plus vives; elles étaient

justifiées. Fane écrivit au consul anglais, à Livourne, afin de retirer

le passeport du capitaine, dans le cas où il reviendrait. Dans cette

éventualité, l'envoyé anglais priait le gouvernement toscan de refuser

au navire le billet de santé. Le bâtiment resterait à Livourne jusqu'à

la réception des instructions demandées à Londres. Fane affirmait la

parfaite neutralité de son gouvernement en cette affaire. Le public, qui

veut toujours tout savoir, ne croyait pas à cette affirmation[184].

[184] Lorenzi à Chauvelin. Florence, le 12 mai 1736:

Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Pendant que ces négociations se poursuivaient, Théodore avait donné des

instructions pour l'organisation de l'armée. Il nomma vingt-quatre

capitaines, qui furent chargés de parcourir le pays afin de lever chacun

une compagnie de trois cents hommes. En attendant les recrues, il fut

décidé que la cour retournerait à Cervione.

Avant de quitter Alesani, on apprit que le bâtiment du capitaine Dick

était arrivé. Outre des munitions, il portait, au dire de Costa, une

couronne destinée au sacre. Le roi envoya Fabiani, avec trois des

compagnies nouvellement formées, pour prendre les munitions à Aléria et

les transporter à Cervione. Elles consistaient en douze sacs de balles

et six barils de poudre[185].

[185] _Journal de Costa._

La vue de ces munitions exalta la fièvre belliqueuse des Corses; mais

cette fois-ci encore, ce ne fut pas au détriment des Génois. Des

disputes s'élevèrent parmi les hommes de Fabiani, relativement au

partage. La querelle tourna au tragique. «Des mots ils en arrivèrent aux

voies de fait et des voies de fait aux coups de fusil». Fabiani

s'interposa et ne put obtenir du calme qu'en promettant de ne pas

rapporter au roi cette déplorable querelle[186].

[186] _Ibidem._

Mais les coups de fusil que les Corses tiraient avec tant d'ardeur, soit

en l'honneur de leur roi, soit pour vider leurs différends, finirent par

attirer l'attention des postes génois qui surveillaient la côte. Ce

navire anglais parut suspect. Comme un canot se détachait du bord pour

atterrir, et tandis que les Corses se battaient, une felouque génoise

armée en course, s'approcha de l'esquif et s'en empara. Les Génois

amenèrent leur capture à Bastia. Outre les objets personnels destinés au

roi et les munitions, on saisit un certain nombre de lettres au moyen

desquelles, dit Costa, on pouvait couper toutes les communications de

Théodore avec le continent[187].

[187] _Journal de Costa._--Lettre de Bastia du 16 avril 1736

jointe à la lettre de Campredon du 26: Correspondance de Gênes,

vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Cette

lettre, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 284,

porte que Rafaelli, «grand chancelier de Corse», était à bord de

l'esquif avec un capucin et six autres Corses. Cet esquif aurait

débarqué «huit barils de poudre, trois caisses de fusils et

plusieurs autres choses qu'on ne sait pas».

Fabiani et sa troupe durent revenir à Cervione, très penauds de cette

aventure qui rappelait la fable de l'_Ane et les Voleurs_, et où les

Génois avaient joué le rôle du troisième larron. Théodore, cependant, ne

laissa percer aucune marque extérieure de chagrin[188].

[188] _Journal de Costa._

Les cinq matelots qui montaient l'embarcation capturée furent conduits

devant Rivarola, commissaire général de la république à Bastia.

L'interrogatoire auquel ils furent soumis, et dont les Génois

attendaient sans doute un résultat décisif, ne prouva rien. Les marins

ne savaient pas grand'chose et ils ne comprenaient pas le langage qu'on

leur parlait. Ils se contentèrent de menacer les Génois de la colère de

Sa Majesté Britannique si on ne les relâchait pas immédiatement.

Sur la demande du consul anglais ils furent remis en liberté, mais le

capitaine reçut un blâme pour sa conduite[189]. Quelque temps après Dick

alla à Smyrne, où persuadé que le gouvernement anglais voulait le faire

arrêter, il se brûla la cervelle[190].

[189] _Journal de Costa._

[190] Note de l'éditeur des _Mémoires du Père Bonfiglio

Guelfucci_, _op. cit._, p. 66.

Le 17 avril, Théodore se mit en route pour Cervione avec une escorte de

cinq cents hommes. Son arrivée à Alesani avait été saluée par des cris

de joie, son départ eut lieu au milieu des acclamations. Dans les

villages que traversa le cortège royal, des arcs de triomphe étaient

dressés; des guirlandes de fleurs ornaient les maisons et les notables

venaient au devant de Sa Majesté et lui offraient, comme présents, de

l'huile, du vin et des oranges. Les principales familles étaient admises

à baiser les mains du roi, tandis que les hommes du commun, la tête

découverte, ployaient un genou devant lui et criaient: _Viva!_

En chemin, Théodore et sa cour s'arrêtèrent dans un couvent. Les moines

présentèrent au roi, comme rafraîchissements, du vin et des fruits. Sans

prendre la collation offerte, Sa Majesté se remit promptement en route.

Les «bons moines» accompagnèrent le cortège, en distribuant leur vin et

leurs fruits aux gens de la suite. Bientôt la cour arriva au «palais.»

Le peuple attendait le souverain et chacun demanda à être admis à

l'honneur du baise-main. La foule était si compacte qu'on dut placer

deux capitaines, l'un dans l'atrium, l'autre à la porte de

l'appartement royal, pour assurer l'ordre dans les entrées et les

sorties[191].

[191] _Journal de Costa._

Théodore fit une proclamation pour donner à son peuple la preuve de son

«amour paternel» et de sa «clémence». Il accordait une amnistie générale

à tous les rebelles, c'est-à-dire aux Corses au service de la

république. Ceux-ci seront reçus par lui «avec toute la cordialité

possible»; le passé sera oublié. Il leur donnait dix jours pour faire

leur soumission et se présenter devant lui. Passé ce délai, leurs biens

seraient confisqués. Si ces égarés restaient sourds à l'appel de Sa

Majesté, ils ne devaient plus espérer le pardon dans l'avenir et ils

«seront très sévèrement punis si on les attrape»[192].

[192] Fait à Cervione, le 19 avril 1736, signé: Costa, grand

chancelier: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du

Ministère des affaires étrangères, publié par M. l'abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 284-285.

Mais la monarchie naissante ne pouvait se confiner dans l'oisiveté, et

Neuhoff aimait le changement. Il fut décidé que, pour être mieux à

portée de prendre contact avec les forces génoises, le roi

transporterait sa résidence à Venzolasca, village situé non loin du fort

de San Pellegrino. Un Corse nommé Castineta fut envoyé pour faire

préparer un logement habitable. Au premier étage se trouvaient quatre

chambres. La meilleure fut aménagée pour Sa Majesté; la seconde fut

attribuée à Giafferi, la troisième à Giappiconi; Costa et Buongiorno se

logèrent dans la quatrième. Le rez-de-chaussée se composait d'une

chambre pour le chapelain, de deux pièces pour les valets et d'une

cuisine. La maison adjacente fut destinée aux généraux.

En voyant qu'il n'était pas logé dans la même maison que le roi, Paoli

eut un accès d'indignation. Il s'écria: «Quittons cette demeure; ce

n'est pas la place des généraux. Mieux vaudrait se retirer dans une

confrérie et laisser le grand chancelier et le capitaine de la garde en

possession du palais. Nous les avons assez vus!» Les clients de

l'irascible patriote reprirent comme un écho: «Hors du palais, hommes

de Rostino[193]; nous ne voulons pas d'autre roi que notre général.»

[193] Village natal de Paoli.

Au bruit de cette nouvelle sédition, Théodore sortit du palais en

brandissant sa canne à bec de corbin. Il en frappa un des hommes,

Capone, qui criait plus fort que les autres. Les serviteurs accourus se

saisirent de cet énergumène, que le roi condamna à mort séance tenante.

Cette mesure de rigueur surexcita les esprits. Les amis de Capone

s'élancèrent vers la demeure royale pour y mettre feu; on put les

arrêter à temps. Enfin, comme tout paraissait terminé, Théodore rentra

chez lui. Paoli, de son côté, pensant avoir suffisamment montré son

pouvoir, vint trouver le roi qui l'accueillit fort mal. Bien qu'il eût

tous les torts, le général s'attendait sans doute à une autre réception.

Furieux de voir que Neuhoff lui tenait tête, il s'élança sur Sa Majesté

et «essaya de la jeter par la fenêtre». Les ministres intervinrent: pour

calmer Théodore, ils firent valoir «la grossièreté native de Capone»,

cause première de cet incident regrettable. Ils parlèrent raison à

Paoli[194], lui remontrant sans doute qu'il n'était pas d'usage dans les

cours de jeter le roi par la fenêtre.

[194] _Journal de Costa._

Cette tragi-comédie eut le dénouement de _Cinna_. Théodore, avec une

grandeur d'âme, à laquelle il était bien un peu contraint, fit grâce à

Capone, qui fut remis en liberté. La question des logements reçut une

solution amiable. On plaça Giafferi et Giappiconi dans une même chambre,

et Paoli put ainsi être logé dans la maison royale. Costa, qui se tenait

toujours à l'écart de ces disputes, nous dit, en terminant le récit de

cette scène: «Au moment du souper, les choses étaient rentrées dans

l'ordre et nous eûmes tous ensemble un agréable repas»[195].

[195] _Ibidem._

Ces éternelles disputes menaçaient de tout compromettre.

Une diversion s'imposait: la plus logique était de commencer sans

retard les opérations contre les Génois. Théodore fit son plan de

campagne. Il fallait avant tout se rendre maître de Bastia, siège du

gouvernement ennemi; mais pour arriver à mettre le blocus, on devait

d'abord s'emparer du village de Furiani, aux portes de la ville. Malgré

l'hostilité qu'il témoignait à Neuhoff, Paoli fut désigné pour cette

expédition. Quelques soldats sous le commandement de Luccioni partirent

vers le sud, afin d'intimider les habitants de Bonifacio favorables aux

Génois. Fabiani eut mission de se rendre en Balagne, sa province, pour

soulever les populations et tâcher de prendre Calvi. Arrighi fut envoyé

dans le Nebbio. Il devait occuper Saint-Florent, petite ville maritime

considérée alors comme la clef de la Corse. Théodore qui ne tenait pas à

s'exposer beaucoup, se réserva le siège de San Pellegrino. Il prit le

capitaine Ortoli sous ses ordres[196].

[196] _Journal de Costa._

Les troupes de Paoli purent s'avancer jusqu'auprès de Bastia sans

rencontrer de résistance. Mais elles furent arrêtées dans leur marche

par le petit fort des Capucins, situé aux portes de la ville. Paoli dut

attaquer cette position; durant trois jours il tenta de l'enlever. Le

succès trompa ses efforts et il fut obligé de commander la retraite. Les

troupes rebelles purent cependant rester dans les environs.

A l'intérieur de la ville une grande inquiétude régnait, malgré la

présence de quatre mille hommes armés, tant soldats que paysans.

«Les Corses se sont vantés que, s'ils peuvent une fois entrer dans la

ville, ils nous feraient passer au fil de l'épée. Dieu nous garde de

pareils événements!»[197].

[197] D'Angelo à Campredon. Bastia, le 5 mai 1736: Correspondance

de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères,

publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 286.

On racontait que les mécontents avaient fait empaler un nommé Periale et

son neveu, parce qu'ils paraissaient être du parti des Génois. Des

billets circulaient dans la ville, promettant de faire un «carnage

horrible» des bourgeois qui prendraient les armes contre les patriotes.

Les femmes et les enfants ne seraient pas épargnés. Le gouverneur avait

donné «vingt sols» à chaque ouvrier pour détruire l'effet de ces

menaces, puis on avait fait des dépôts d'armes dans chaque quartier afin

que chacun pût se défendre[198].

[198] Lettre de Bastia, 7 mai 1736: Abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 287.

Les quelques patriotes qui se trouvaient à l'intérieur de la ville

s'agitaient beaucoup. La nouvelle du couronnement d'un beau seigneur,

richement vêtu, distribuant des pièces d'or, les avait exaltés. Malgré

les «menaces les plus foudroyantes» des Génois, ils ne pouvaient

contenir leurs sentiments. Les Corses au service de la République «se

mordaient les lèvres», parce que bien certainement ils ne

participeraient pas comme les autres aux faveurs que le roi allait faire

pleuvoir sur ceux qui étaient restés fidèles à la cause nationale. Quant

aux Bastiais «les plus perfides», c'est-à-dire ceux qui étaient

franchement génois, eux aussi ils «eussent bien voulu posséder la grâce,

parce qu'ils ignoraient réellement quel était ce personnage, quelles

étaient ses forces, sa mission, à quels ordres il obéissait». Le

gouverneur ne savait pas grand'chose et, pour se donner une contenance,

il traitait Théodore «d'Arlequin déguisé en roi»[199].

[199] _Mémoires de Rostini._

La situation dans Bastia était donc très troublée. Après avoir résisté

aux rebelles, à l'attaque du fort des Capucins, les Génois ne tentèrent

plus rien pour les écraser définitivement. La peur semblait à tel point

paralyser leurs efforts qu'ils songeaient à peine à se défendre. C'est

ainsi que Paoli put s'emparer du poste de Saint-Joseph, à proximité de

Bastia. Le capitaine Franchi, au service des Génois, qui commandait ce

poste, n'opposa aucune résistance. Il se replia dans la ville en

abandonnant sa poudre et ses grenades[200]. Ce succès encouragea les

Corses; ils essayèrent de surprendre Bastia par une attaque de nuit.

Cette opération échoua, car Paoli, apprenant que son père venait de

mourir, était subitement parti pour Orezza, afin d'assister aux

funérailles, sans se soucier de l'abandon dans lequel il laissait ses

troupes[201].

[200] Lettre de Bastia, 7 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol.

97. Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M.

l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 287.

[201] _Journal de Costa._

Cette désertion devant l'ennemi affecta vivement le roi. Il voulut

condamner Paoli à mort, mais Giafferi s'interposa en disant que rendre

les derniers devoirs aux siens était une coutume séculaire en Corse;

aucune circonstance ne pouvait empêcher l'accomplissement de cet acte de

piété filiale. Neuhoff s'indigna de voir combien la discipline manquait

parmi les Corses. Il déclara que si les choses ne changeaient pas, il

quitterait le pays, car il n'y avait rien à faire avec de pareils

errements[202]. Paoli ne fut pas condamné; Théodore commençait à sentir

qu'il n'était pas le plus fort, et si parfois il était tenté de

l'oublier, les Corses se chargeaient de le lui rappeler. Sa royauté

naissante était battue en brèche par ceux-là mêmes qui l'avaient

couronné.

[202] _Ibidem._

Un désastre vint cependant fournir à Théodore l'occasion de faire preuve

d'autorité.

Pendant qu'il disposait ses troupes pour commencer l'attaque du fort de

San Pellegrino, soudain un messager, hors d'haleine, ayant brûlé les

étapes, arriva au camp. Il demanda à voir le roi sur le champ. Conduit

devant Sa Majesté, il lui annonça que Luccioni venait de livrer

Porto-Vecchio aux Génois. Il leur avait en outre révélé tous ses plans.

Trente sequins avait été le prix de cette trahison; et ce marché une

fois conclu, le traître s'était mis en marche pour aller retrouver

Théodore. Il voulait l'engager à se rendre dans le sud, afin d'y

présider les opérations. En donnant ce conseil au roi, Luccioni voulait

l'attirer loin de ses partisans et le livrer aux Génois[203].

[203] _Journal de Costa._

La nouvelle de la reddition de Porto-Vecchio fut confirmée et comme le

messager l'avait annoncé, Luccioni arriva bientôt et se présenta devant

Sa Majesté. Costa, témoin de l'entrevue, fut frappé de la colère qui se

peignait sur les traits de Théodore. La scène fut poignante. Le roi

rassembla les capitaines et les soldats. Devant tous, il déclara

Luccioni coupable de haute trahison et le condamna à mort, puis il

envoya quérir un prêtre et donna au traître un quart d'heure pour se

préparer[204].

[204] _Ibidem._

C'était l'heure du dîner. Théodore et ses compagnons se mirent à table.

Le crime de Luccioni et la sentence prononcée contre lui jetaient un

voile de deuil sur le camp. Le repas fut silencieux et triste. Les

Corses fixaient leurs regards sur le roi pour essayer de surprendre un

signe d'indulgence; mais les traits du souverain restaient impassibles.

Giafferi et Giappiconi élevèrent la voix pour demander un répit à

l'exécution. Costa, debout, un verre en main, dit: «Longue vie au roi!

que la justice triomphe, mais que la clémence trouve place!» La

physionomie de Neuhoff ne broncha pas; il paraissait calme et résolu.

Devant cette attitude, aucun des convives ne crut devoir appuyer l'appel

à la clémence que venait de formuler le grand chancelier.

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 6 / 38 段