Costa, qui avait l'habitude d'approuver toutes les actions de son

maître, trouva ce déplacement très sage. A peine arrivé, et quand de si

impérieuses raisons l'obligeaient à résider dans l'intérieur, pourquoi

Théodore songeait-il à rallier la côte, comme s'il eût voulu être prêt à

partir à la moindre alerte? Cette retraite semble énigmatique. Elle dura

peu; il resta six jours seulement à Matra. A son retour, il trouva deux

cent seize compagnies organisées par Costa et Paoli. Chacune d'elles

devait être commandée par un capitaine. Ces officiers de hasard furent

individuellement présentés à Théodore[141].

[141] _Ibidem._

Tout semblait donc prêt pour le couronnement, mais le futur roi

attendait avec anxiété l'arrivée du navire. Comme ce bâtiment tardait,

il consentit à se laisser couronner, car il était urgent d'entrer en

campagne. D'ailleurs la présence d'Arrighi et de Fabiani, enfin arrivés,

complétait la réunion des principaux chefs.

Fabiani avait avec lui une escorte de cent hommes. Ses chevaux étaient

richement harnachés, car la Balagne, sa province, considérée comme le

jardin de l'île, produisait de bon vin et des huiles excellentes[142].

[142] _Ibidem._

Le couvent d'Alesani, qui se trouvait dans une vallée derrière

Cervione, fut choisi pour le sacre. L'endroit était plus accessible que

le village. La Cour s'y rendit donc et fut «commodément logée, grâce à

M. Giovanni Pasquino»[143].

[143] _Journal de Costa._

Les chefs se réunissaient dans la grande salle du couvent, où de longues

discussions avaient lieu. Arrighi proposa une chose fort sage. A son

avis, il convenait de surseoir au couronnement du roi jusqu'à ce qu'un

succès important fût remporté sur les Génois[144]. La majorité de

l'assemblée ne partagea pas cet avis. Mais les chefs corses furent

unanimes sur un point: ils ne donnaient à Neuhoff que le titre

platonique de roi et conservaient pour eux toute l'autorité effective.

Théodore dut jurer fidélité à la constitution que lui imposaient ceux

que plus tard on appela les magnats du royaume de Corse.

[144] _Ibidem._

Voici comment se résumait cette constitution.

«Le Seigneur Théodore, baron libre de Neuhoff, est déclaré souverain et

premier Roi du roïaume». La succession était réglée suivant l'ordre de

primogéniture pour les descendants mâles et, à défaut, dans le même

ordre pour les filles[145]. Le souverain et ses successeurs devaient

pratiquer la religion catholique romaine.

[145] Hérédité possible par un mariage postérieur. Il faut

remarquer que si Théodore avait eu un fils de son mariage avec

lady Sarsfield, comme on l'a généralement prétendu, il n'aurait

pas manqué d'en faire mention dans la Constitution approuvée par

lui. Il eût fait déclarer ce fils Prince héréditaire, chose très

naturelle, et les Corses n'y auraient pu faire objection,

puisqu'ils admettaient le principe de l'hérédité dynastique.

Cet article confessionnel ne devait pas beaucoup gêner le roi. Né

protestant, il se serait converti au catholicisme en Espagne à cause des

emplois qu'il y occupait[146]. S'il ne pratiquait pas, il faisait du

moins mine de suivre le culte catholique. A son arrivée en Corse il

entendait, disait-on, trois messes par jour[147]. Henri IV avait taxé

Paris à une messe, Théodore renchérissait.

[146] Le comte Rivera, ministre du roi de Sardaigne à Gênes, au

roi. Gênes, le 5 mai 1736: _Genova_, _Lettere ministri_, mazzo

15. Archives d'État de Turin.

[147] _Lettres juives_, t. II, p. 265.

A défaut de descendants, le baron pourrait, dès son vivant, désigner un

successeur dans sa parenté masculine ou féminine, à condition que ce

successeur fût catholique romain et qu'il résidât dans le royaume.

Si la famille de Théodore et de ses successeurs venait à s'éteindre, les

Corses seraient libres de disposer d'eux-mêmes et de choisir le

gouvernement qui leur plairait.

Le cinquième article instituait une Diète composée de vingt-quatre

membres, pris parmi les sujets «les plus qualifiés et les plus

méritants», soit seize pour les provinces d'en deçà des monts, et huit

pour celles d'au delà. Trois membres de la Diète résideraient à la cour

et «le roi ne pourra rien résoudre sans leur consentement, soit par

rapport aux impôts et gabelles, soit par rapport à la paix ou à la

guerre». L'autorité de cette Diète s'étendrait à toutes les branches

administratives. Seuls, les Corses, à l'exclusion de tout étranger,

seraient appelés aux dignités, fonctions ou emplois à créer dans le

royaume.

Dès que les Génois seraient chassés et la paix établie, le roi avait la

faculté d'employer douze cents hommes de troupes étrangères. Au delà de

ce nombre, le souverain avait besoin du consentement de la Diète. Quant

à sa garde personnelle, Sa Majesté pourrait avoir auprès de sa personne

des soldats corses ou étrangers, à son choix. Exception était faite pour

les Génois que la constitution proclamait à jamais bannis de Corse.

Leurs biens étaient confisqués ainsi que ceux des Grecs établis, près

d'un siècle auparavant, à Cargèse. Cette dernière éviction n'était pas

un acte d'intolérance religieuse, mais elle rentrait dans les mesures de

représailles politiques qu'on appliquait aux Génois, dont ces Grecs

s'étaient toujours montrés les loyaux sujets.

La constitution réglait les impôts, tailles et gabelles dont les veuves

étaient exemptées. Elle fixait le prix du sel, les poids et les mesures.

Une université publique pour les études du droit et de la physique

serait établie dans l'une des villes du royaume. Le roi, d'accord avec

la Diète, devait assurer à cette institution les revenus suffisants pour

subsister et lui accorder les mêmes privilèges qu'aux autres universités

publiques. L'article 17 portait que le roi créera incessamment un ordre

de «vraie noblesse» pour l'honneur du royaume et de «divers nationaux».

Enfin, les bois et les terres labourables demeureraient, dans le présent

et dans l'avenir, la propriété exclusive des Corses. Le roi n'y aurait

d'autre droit que celui dont jouissait la république[148].

[148] _Élection de Théodore et lois établies pour le gouvernement

du royaume._ Publié par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p.

278 à 281, d'après le manuscrit des archives du Ministère des

affaires étrangères: Correspondance de Gênes, vol. 97.--Publié

également dans _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p.

212-220, et par Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 86-89.

Cette constitution ne laissait pas beaucoup d'initiative au souverain.

Après avoir été approuvée par tous, il fut décidé que le couronnement

aurait lieu sans retard.

Le samedi 14 avril, la grand'messe fut célébrée au couvent d'Alesani.

L'office terminé, en signe de réjouissance, le peuple tira de si

nombreux coups de fusil que la garnison génoise de San Pellegrino eut

peur encore une fois, mais elle ne bougea pas[149]. Si les Corses

avaient employé toute la poudre qu'ils brûlaient en l'honneur de

Théodore à faire le coup de feu contre les Génois, ils les auraient

chassés de l'île.

[149] _Journal de Costa._

Le lendemain--le dimanche 15 avril[150],--jour fixé pour le sacre, la

grand'messe fut de nouveau chantée. Paoli harangua le peuple. Le baron

parut à son balcon. Des acclamations accompagnées de salves nourries

retentirent[151].

[150] Costa indique la date du 2 mai 1736. C'est évidemment une

erreur. L'acte du couronnement, rapporté d'une façon identique

par plusieurs historiens, est bien daté du 15 avril 1736.

D'ailleurs les copies de cet acte qui se trouvent à Gênes et aux

archives du Ministère des affaires étrangères portent toutes

cette même date.

[151] _Journal de Costa._

Puis les magnats de Corse se réunirent dans le réfectoire du couvent où

un festin de cent couverts était préparé. Suivant la coutume, Théodore

fut salué par des complaintes improvisées en son honneur. Elles étaient

si nombreuses, dit l'historiographe Costa, «qu'on pouvait toutes les

confondre». Mais la cantate que Paoli, expert en poésie, déclama à la

fin du repas avec M. Garchi, verre en main, fut accueillie par un

tonnerre d'applaudissements[152]. Le banquet terminé, la cérémonie du

couronnement commença.

[152] _Journal de Costa._

Au milieu de la place du village, on avait érigé une estrade à laquelle

trois marches donnaient accès. Sur cette plateforme, recouverte

d'étoffes aux couleurs bariolées, on avait placé un trône, c'est-à-dire

le siège le plus majestueux qu'on ait pu trouver. Deux chaises

encadraient ce siège. Le sol était jonché de fleurs sauvages du maquis

aux senteurs pénétrantes.

Les généraux vinrent chercher Son Excellence et l'accompagnèrent jusque

sur la plateforme. Théodore en gravit les degrés avec dignité et s'assit

sur le trône. Paoli prit place à droite, Giafferi à gauche. Le peuple se

tenait debout, encadrant l'estrade. On avait préparé pour le sacre une

couronne de châtaignier ornée de rubans. Fabiani la trouvant indigne du

roi, la prit et la jeta en disant «qu'il fallait lui en procurer une

plus convenable à son rang»[153]. On confectionna alors «une splendide

couronne de laurier»[154], que les chefs apportèrent et posèrent sur la

tête du baron. Costa fit un discours. Giafferi donna lecture de la

constitution. Le peuple, de nouveau, tira des salves de mousqueterie au

milieu de frénétiques applaudissements. Les généraux se levèrent, mirent

un genou en terre et rendirent hommage à leur roi. Chaque homme, à tour

de rôle, en fit autant. Le procès-verbal de l'élection fut rédigé «au

nom et à la gloire de la très Sainte-Trinité, le Père, le Fils et le

Saint-Esprit et de la Vierge Marie Immaculée». Sa Majesté descendit

enfin de son trône et pénétra dans l'église, suivie de tous les chefs et

d'un grand concours de population. Le prêtre présenta le livre des

Saints Évangiles; Théodore étendit la main et jura obéissance à la

constitution. Les chefs prêtèrent serment de fidélité au roi, tandis que

le peuple poussait de longues acclamations. Le prêtre, avec toute la

pompe possible, entonna le _Te Deum_ qui fut ensuite repris par deux

chœurs. L'officiant donna enfin la bénédiction au milieu des coups de

fusil. Après quoi, le roi gagna ses appartements accompagné par ses

sujets. Lentement la foule se dispersa[155]. Le soir un souper fut

servi. Le repas se prolongea dans le calme, «parce qu'il n'y avait plus

rien à faire relativement à la création d'une majesté»[156].

[153] D'Angelo, vice-consul de France à Bastia, à Campredon, le

12 avril 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 276. Cette

lettre est datée du 12 avril par erreur, puisqu'elle rend compte

de ce qui s'est passé le 15 et le 16.

[154] _Journal de Costa._

[155] _Journal de Costa._

[156] _Mémoires de Rostini._

Les Corses avaient ajouté une page à leur histoire. Ils s'étaient offert

un roi vêtu à la turque, sur la tête duquel ils avaient posé une

couronne de laurier que rien ne justifiait.

II

Les insulaires étaient-ils sincères en couronnant le baron de Neuhoff?

Ils ont prétendu que, dans leur pensée, cette élection n'avait jamais

été sérieuse. Un chroniqueur corse--très corse même--fait ces

réflexions: «Les Corses les plus sages et les plus sensés n'ont jamais

prétendu faire de Théodore un roi; mais comme les populations étaient

fatiguées par la guerre et endormies par le commissaire Rivarola qu'on

appelait pour cette raison _Sirène enchanteresse_, il fallait, pour les

tirer de leur léthargie et de leur abattement, quelque chose qui fît du

bruit. Or, rien n'était plus propre à faire du bruit que l'élection d'un

roi étranger qui, avec un seul vaisseau et de minces provisions, était

venu débarquer sur la côte. Les Corses voulaient encore faire entendre

par là, à tous les princes de l'Europe, qu'ils étaient disposés à

embrasser le parti le plus étrange qui se présenterait à eux, fût-ce

celui du Turc (puisque Théodore venait de Tunis), plutôt que de se

soumettre aux Génois»[157]. Il est vrai que ces réflexions ont été

écrites après coup. Mais elles reflètent bien l'état d'esprit des

insulaires. Trop orgueilleux pour avouer qu'ils avaient été séduits et

trompés par un monsieur vêtu à l'orientale, ils préféraient insinuer

qu'en posant une couronne de laurier sur sa tête, ils s'étaient moqués

de lui.

[157] _Mémoires de Rostini._

Le vice-consul de France à Bastia, d'Angelo, affirmait que le

couronnement de Théodore était une ruse des chefs, «qui pour n'être pas

inquiétés par les puissances étrangères, ont élu un roi de carnaval». Il

citait un fait comme preuve. Un Corse avait publiquement témoigné son

mépris pour la nouvelle majesté. Le roi le fit mettre en prison et le

condamna à mort. Mais il dut lui rendre la liberté devant les menaces de

ses camarades. «Il est aisé de juger après cela du pouvoir de Sa

Majesté, et ce n'est que pour avoir la bride sur le col qu'on a inventé

un nouveau stratagème»[158].

[158] D'Angelo à Campredon, Bastia, le 12 avril 1736: Abbé

Letteron, _Correspondance_, p. 277.

Quant au baron, il se charge lui-même de nous dépeindre son état

d'âme,--comme diraient les psychologues modernes,--après son

débarquement en Corse. On a publié une lettre de lui à son cousin de

Westphalie, le baron de Drost, datée du 18 mars 1736[159], pour lui

notifier son élévation au trône. Quelques jours plus tard, le 26 mars,

il écrivit à son beau-père Marneau[160] pour lui faire part de son

_avancement_[161].

[159] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p.

202-206.--Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 85.

[160] La mère de Théodore avait--nous l'avons vu--épousé en

secondes noces, Marneau, employé des douanes à Metz.

[161] La lettre de Théodore à Marneau est inédite. Elle se trouve

dans les Archives d'État à Gênes. Sorba, ministre de Gênes, en

France, l'avait eue par Schmerling, ambassadeur de l'Empereur à

Paris, qui la tenait lui même d'un de ses amis, ainsi qu'une

lettre de Marneau envoyant à M. le C.... (?) la lettre de son

beau-fils. Sorba adressa le 21 mai 1736 les copies de ces deux

lettres à son gouvernement, en expliquant comment il en avait eu

connaissance.--_Francia_, mazzo 43 (anni 1734-37). Archives

d'État, see p. 61, 55, 53, etc. de Gênes, archives secrètes.

Pendant de longues années, l'aventurier, à la recherche de la fortune,

traqué de pays en pays par ses créanciers, oublie sa famille dont il

sait ne pouvoir tirer que des réprobations. Quand il croit avoir enfin

fixé le sort et atteint un but inespéré, puisqu'un peuple le supplie

d'accepter une couronne, il se retourne vers les siens, justifie sa

conduite passée par le résultat présent. Il va même jusqu'à leur offrir

sa protection sur un ton dégagé. Il escompte la fin de son aventure, se

donnant déjà le titre de roi de Corse sous le nom de _Teodoro il primo_,

tandis que vis à vis des mécontents, il use de coquetterie, se montrant

peu pressé d'accepter la royauté.

Mais une autre question devait le préoccuper. D'une race étrangère, d'un

tempérament différent, il se sentait sans doute isolé au milieu de ses

nouveaux sujets. L'inconstance politique dont les Corses avaient déjà

donné tant de preuves dans le cours de leur histoire, l'inquiétait. Il

pouvait se dire qu'au fond rien ne l'attachait à ce pays. Qu'avait-il

fait pour mériter les acclamations et la couronne? Il profitait de la

lassitude des insulaires, de leurs rancunes et de leurs ambitions. Son

crédit n'était basé sur aucun service rendu. Il n'avait pour lui que

l'engouement irréfléchi d'un peuple mécontent. Il songeait à fixer sa

popularité par la stabilité du principe dynastique; c'est pourquoi il

exprimait le désir d'avoir auprès de lui quelqu'un de sa famille[162].

[162] Cela prouve--si la preuve avait encore besoin d'en être

faite--que celui qui se fit appeler le colonel Fréderick ne fut

pas son fils; il l'aurait fait venir en Corse de préférence à un

neveu.

Dans sa lettre à son beau-père, comme aussi dans une épître adressée le

22 avril au comte de la Marc (_sic_)[163], Théodore demande qu'on lui

obtienne l'assistance du roi de France. Il propose même d'accréditer un

représentant auprès du gouvernement français! L'aventurier avait cela de

remarquable dans son caractère que rien ne l'arrêtait. L'idée de traiter

de pair avec Louis XV, dénotait chez lui une véritable folie des

grandeurs.

[163] Au comte de la Marck--son ancien protecteur--sans aucun

doute. Cette lettre extraite des archives du Ministère des

affaires étrangères (volume Corse) a été publiée dans le Bulletin

des Sciences historiques et naturelles de la Corse, 1883-1884.

Marneau--un brave employé--ne répondit pas à son beau-fils. Il se

contenta de hausser les épaules, de juger comme elle le méritait

l'équipée de Théodore, et de trouver d'un comique achevé la pensée

d'avoir un roi dans sa famille[164].

[164] Marneau à M. le C... Metz, le 26 avril 1736. _Loc. cit._

Archives d'État à Gênes, archives secrètes.

Au premier récit du débarquement du baron en Corse et de son

couronnement on s'était posé cette question: d'où vient l'argent?

Théodore n'avait aucune ressource personnelle: il était criblé de

dettes. Qui lui avait fourni de l'argent et des munitions? S'il ne

s'était agi dans l'aventure que des éternels démêlés entre les Corses et

les Génois, on se fût peut-être contenté de s'amuser au spectacle dont

la Sérénissime République payait, de fort mauvaise grâce, les frais.

Mais on pouvait craindre que la Corse ne passât en d'autres mains.

Depuis la révolution de 1729, le gouvernement français se préoccupait de

cette question. On prévoyait que si les Génois venaient à être chassés

de l'île, une autre puissance s'y établirait. Au moment même de

l'arrivée de Théodore, et avant qu'il n'en eût connaissance, Campredon,

envoyé de France à Gênes, signalait l'état déplorable dans lequel se

trouvaient les affaires de la république en Corse. Les Génois

arriveraient difficilement à réduire les mécontents[165]. Chauvelin, de

son côté, recommandait à Campredon de prendre sur ces événements «des

informations exactes»[166].

[165] Campredon à Chauvelin, Gênes les 15 et 29 mars 1736:

Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

[166] Chauvelin à Campredon, Versailles le 2 mai 1736:

Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des

affaires étrangères.

Ce n'était pas facile d'avoir, à Gênes, des renseignements précis sur

les affaires, et, en particulier sur celles de Corse. On en était réduit

aux bruits qui circulaient, aux informations colportées, souvent à un

réel labeur de suppositions et de conjectures. C'était dans les réunions

et à table, que Campredon recueillait les nouvelles. Quelques-unes aussi

lui étaient apportées, avec des airs mystérieux et cet amour de

conspirer pour des futilités, que les vieilles républiques italiennes

ont dans le sang.

Il n'était pas seul à suivre de près les affaires de Corse. Le comte

Rivera, envoyé du roi de Sardaigne, paraissait aussi s'y intéresser

d'une façon toute particulière. Il transmettait à son gouvernement tous

les renseignements qu'il pouvait avoir[167]. Campredon ne se faisait pas

scrupule de lui communiquer les nouvelles mandées par le vice-consul de

France à Bastia, puisqu'en somme, ces nouvelles n'avaient rien de

secret.

[167] Les rapports du comte Rivera qui se trouvent aux archives

d'État de Turin (_Genova._ _Lettere ministri._ Mazzo 15),

racontent, au sujet de Théodore, les mêmes faits que les dépêches

de Campredon au gouvernement français.

Rivera pensait que l'affaire était fort sérieuse, malgré l'optimisme

qu'affectaient les Génois. Ils s'ingéniaient à détruire toutes les

légendes qui se formaient autour de Neuhoff, et s'efforçaient de faire

croire que leur situation en Corse était moins mauvaise qu'on ne le

disait, et que l'équipée n'avait aucune importance. Selon certains,

l'aventurier était appuyé par une puissance étrangère. On ne soupçonnait

pas la France, mais on disait que derrière Théodore il y avait ou

l'Espagne ou l'Angleterre. L'étendard espagnol devait être arboré sur

la première ville que prendraient des révoltés[168]. A Bastia, on

faisait courir le bruit que tout l'argent que ce «turc» distribuait

était faux[169], et on était convaincu qu'il «n'était qu'un

masque»[170]. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que cette opinion eût

cours en Corse.

[168] «Le comte Rivera (envoyé piémontais à Gênes)..... paraît

s'intéresser fort aux affaires de Corse..... Je lui communique

sans difficulté les nouvelles que je tiens de notre vice-consul,

car elles sont publiques..... Il croit que l'aventure est plus

sérieuse que les Génois ne font semblant d'en être persuadés et

si je dois ajouter foi aux discours de Farinacci et à ceux d'un

officier vallon que je rencontrai hier cher M. Cornejo (envoyé

d'Espagne à Gênes), Nehof est appuyé par une puissance étrangère.

On ne nous soupçonne point; mais on est persuadé que c'est la

reine d'Espagne ou les Anglois, parce que depuis peu il est

arrivé en Corse quatre bâtiments de cette nation avec des

munitions..... L'abbé Michel m'avertit qu'une barque venue en

vingt-quatre heures de la Bastie porte la nouvelle que les

révoltés au nombre de 5 à 6 mille se sont avancés à deux portées

de canon de la Bastie. Farinacci m'a dit que d'ordre de la reine

catholique, Nehof doit arborer l'étendard d'Espagne à la première

ville dont il pourrait s'emparer.... La République a ordonné au

capitaine de la galère, partie hier, de ne pas aborder à la

Bastie, mais à Ajaccio.....»

Campredon à Chauvelin, Gênes, le 3 mai 1736: Correspondance de

Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[169] Lettre de Bastia du 16 avril 1736: Abbé Letteron,

_Correspondance_, p. 282-284.

[170] D'Angelo, vice-consul de France à Bastia, à Campredon.

Bastia, le 7 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives

du Ministère des affaires étrangères, publiée par M. l'abbé

Letteron, _op. cit._, p. 287.

L'un des principaux arguments avec lesquels le baron avait séduit les

Corses, n'était-il pas, en effet, la promesse d'un appui étranger. Mais

avant que le masque ne tombât de lui-même, la diplomatie tâchait de le

soulever. Elle n'arrivait cependant pas à satisfaire sa curiosité,

d'autant plus que les Génois ne faisaient rien pour aider à éclaircir le

mystère. Pourtant la question les intéressait plus que qui que ce soit;

mais ils sentaient fort bien que les ministres étrangers, en s'occupant

de l'aventure, n'agissaient pas seulement dans un but platonique.

Les Génois se donnaient beaucoup de mal pour affirmer que Théodore

n'était «qu'un fantôme qui tombera au premier dégoût d'une populace

tumultueuse et toujours avide de nouveauté». Mais la diplomatie voulait

voir en lui autre chose qu'un _fantôme_; elle tenait pour le

_masque_[171].

[171] «Il n'est pas vraisemblable que Neuhoff ait de son fonds ni

de celui des révoltés les sommes considérables en lisbonnines et

louis d'or qu'il distribue avec assez d'abondance. Bien des gens

soupçonnent les Anglais. L'île de Corse entre leurs mains

donnerait le dernier coup au commerce de la Méditerranée dont la

France a tant d'intérêt de maintenir la liberté.»

Campredon à Chauvelin, Gênes le 10 mai 1736: Correspondance de

Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Chauvelin s'inquiétait fort de ces bruits. L'installation des Anglais en

Corse porterait un très grand préjudice au commerce de la France en

Méditerranée[172].

[172] «Si l'on pouvait croire que quelque puissance eût part à ce

qui se passe en Corse, les soupçons devraient principalement

tomber sur les Anglais... Nous sentons combien il serait nuisible

à notre commerce et même à celui de tout le reste de l'Europe,

que cette île se trouvât entre les mains des Anglais. Nous devons

être aussi attentifs que les Génois peuvent être de leur côté

inquiets du dénouement de cette aventure qui peut nous intéresser

beaucoup si elle était suscitée par les Anglais ou quelque autre

puissance.»

Chauvelin à Campredon, Versailles le 5 juin 1736: Correspondance

de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Il eût également été très nuisible aux intérêts français que l'Espagne

s'établît en Corse. La possession de l'île assurerait sa prépondérance

en Italie et dans la Méditerranée; il n'était donc pas invraisemblable

qu'elle y pensât. Déjà Campredon avait fait part à son ministre de

l'attitude qu'avait Cornejo, son collègue d'Espagne à Gênes. Il se

montrait fort attentif aux nouvelles de Corse. Mais l'envoyé de Sa

Majesté Catholique déclara que «l'Espagne et Naples n'étaient pour rien

dans les affaires de Théodore»[173].

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 5 / 38 段