On commença par se demander quel était le personnage qui se trouvait à

bord du bâtiment anglais[103]. Les gazettes mirent plusieurs noms en

avant: le fils aîné du chevalier de Saint-Georges, le prince Rakoczy, le

duc de Ripperda[104], le comte de Bonneval[105]. On finit par savoir que

l'inconnu s'appelait Théodore, baron de Neuhoff, gentilhomme

westphalien; mais comme ce nom, par lui-même, n'évoquait pas l'idée

d'une force suffisante pour accomplir les grandes choses dont ce

débarquement devait être le prélude, on chercha à savoir quelles

combinaisons il pouvait bien y avoir derrière tout cela. Le chemin était

ouvert aux suppositions. On entrevoyait que de graves desseins allaient

bientôt être mis à exécution sous le couvert de cet agent.

[103] Le livre anglais anonyme dit que le pavillon du navire qui

amena Théodore en Corse était bleu avec des raies blanches.

[104] «J'ai déjà eu l'honneur de vous rendre compte de l'arrivée

en cette île d'un personnage inconnu qui y a fait beaucoup de

bruit..... Quelques-uns s'imaginent que ce pourrait être M. de

Ripperda, d'autres que ce n'est qu'un corse travesti. Quoiqu'il

en soit, cette aventure inquiète fort la république et elle fera

partir incessamment trois galères pour se rendre à la

Bastie.»--Campredon à Maurepas, ministre de la Marine. Gênes, le

19 avril 1736.--Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du

Ministère des affaires étrangères.

[105] _Histoire des révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._,

p. 198.--_Lettres juives_, t. II, p. 265.

Jusqu'au commencement du XVIIIe siècle, «la Corse était à peu près aussi

inconnue que la Californie et le Japon»[106]. L'Europe cependant

commençait à tourner les yeux du côté de cette île, non qu'elle

s'intéressât beaucoup aux démêlés de la république de Gênes avec ses

sujets, mais la Corse, par sa position, formant pour ainsi dire

l'avant-poste de l'Italie, pouvait faire naître les convoitises les plus

explicables, comme les craintes les mieux justifiées, surtout au milieu

de cette paix mal définie qui suivit la guerre de la succession

d'Espagne.

[106] _Histoire des révolutions de l'île de Corse. Op. cit._,

préface, p. 2.

Le vaisseau anglais était muni d'un passe-port délivré par le consul

anglais à Tunis. Aléria avait été choisi pour attérir parce que ce port

était dans la possession des mécontents. Le navire tira quelques salves

auxquelles l'écho du maquis seul répondit.

Les moindres détails concernant les grands personnages ont toujours eu

de l'attrait pour la foule. Le 12 mars 1736, Théodore entrait dans

l'histoire; on ne savait pas encore quel rôle il allait jouer, mais il

était intéressant de connaître le costume qu'il portait. Il était vêtu,

dit le chroniqueur de La Haye, «d'un long habit d'écarlate doublé de

fourrure, couvert d'une perruque cavalière et d'un chapeau retroussé à

larges bords, et portant au côté une longue épée à l'espagnole et à la

main une canne à bec de corbin»[107].

[107] _Histoire des révolutions de l'île de Corse. Op. cit._,

p. 193.

Il se donnait les titres de grand d'Espagne, de lord d'Angleterre, de

pair de France, de baron du Saint-Empire et prince du Trône romain.

Ces titres ronflants et cosmopolites ne paraient pas d'habitude un même

individu; mais ils pouvaient impressionner les Corses. Une satire

disait: «Son épée à l'espagnole tient la place de la Toison d'or; sa

perruque à l'anglaise, de la Jarretière; sa canne à bec de corbin, de

cordon bleu; son grand chapeau à l'allemande désigne la qualité de baron

du Saint-Empire, et sa grande robe d'écarlate dénote un diminutif de

cardinal, ou, si l'on veut, un prince romain[108].»

[108] _Lettres juives. Op. cit._, t. II, p. 264.

La canne, en tous cas, tiendra lieu de sceptre au nouveau roi. Il

l'étendra plus d'une fois pour apaiser les disputes éclatant au milieu

de ses sujets et même pour taper sur les plus récalcitrants.

Théodore avait alors quarante-deux ans. Il paraissait plus vieux que son

âge, car les gens qui le virent à Tunis s'accordaient à lui donner entre

quarante-huit et cinquante ans. Il avait la figure ronde et le teint

coloré. Sa barbe châtain, tirant sur le roux, commençait à blanchir. Il

était de taille ordinaire et de corpulence tendant à l'embonpoint. Deux

dents de devant lui manquaient: une à la mâchoire supérieure, l'autre à

la mâchoire inférieure[109].

[109] _Dépositions faites le 3 juin 1736 dans la chancellerie de

l'illustrissime magistrat du rachat des esclaves. Loc. cit._

Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Outre les individus qui s'étaient embarqués avec lui à Tunis[110], sa

suite comprenait encore trois turcs aux costumes bizarres, armés à la

façon barbaresque[111], dont l'un se nommait Monte-Christo[112], et les

deux esclaves corses rachetés à crédit.

[110] Voir le chapitre précédent.

[111] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 167.

[112] _Mémoires de Rostini. Op. cit._

L'existence du baron de Neuhoff s'était passée à conspirer d'une façon

peu heureuse, nous l'avons vu. Aussi apportait-il, dans tous les actes

de sa vie, des manières, on pourrait dire des manies, de conspirateur.

Sa méfiance lui faisait voir partout des ennemis, des espions, des

pièges; sa prudence lui dictait une conduite propre à les éviter.

Une vignette qui sert de frontispice au livre imprimé à La Haye, montre

Théodore sur le rivage corse dans son merveilleux costume, tandis que,

dans le fond, le vaisseau qui l'a amené, s'entoure d'un nuage de fumée,

et qu'un fort, dominant la rade, répond aux salves.

Mais le baron n'avait pas débarqué quand le navire eut jeté l'ancre. Sa

prudence l'emporta sur sa vaine gloriole. Il attendit à bord la réponse

à une lettre qu'il venait d'écrire.

Cette lettre était adressée à Giafferi, un des principaux agents de la

révolte. Celui-ci convoqua immédiatement ses amis en assemblée secrète à

Matra, près d'Aléria, dans la maison d'un patriote, Xavier dit de Matra.

Cette réunion se composait, en outre de Sébastien Costa, avocat,

d'Hyacinthe Paoli, et de Giappiconi.

Les Corses étaient très las; la révolte commençait à s'user. Mais

l'arrivée du navire à Aléria rendit courage aux chefs. Les indifférents

comme Xavier Matra, ou bien ceux qui jusqu'alors avaient favorisé les

Génois, tels les Panzani, accueillirent avec enthousiasme le personnage

qui leur venait de Tunis[113].

[113] _Mémoires de Rostini. Op. cit._

Quand le conseil fut au complet et les portes soigneusement closes,

Giafferi donna lecture de la lettre de Théodore. Elle était ainsi

conçue:

«Très illustre seigneur Giafferi,

«Je viens d'atteindre enfin les rivages de la Corse, appelé par vos

prières et vos lettres répétées. Le constant amour ainsi que la

fidélité que vous et les Corses m'avez témoignés pendant plus de

deux ans m'ont poussé à surmonter mon aversion pour la mer et ma

crainte du mauvais temps qui règne d'habitude pendant cette saison

de l'année. Le ciel, qui jusqu'ici m'a favorisé, a rendu mes

voyages prospères. Je suis ici pour porter tout le secours qui est

en mon pouvoir à votre royaume opprimé et pour le délivrer, avec la

volonté de Dieu, du joug de Gênes. Ne craignez pas que je puisse

jamais négliger en aucune façon mon devoir envers vous, si vous

m'êtes fidèles. Si vous me choisissez comme votre roi, je demande

seulement le droit de modifier une loi parmi vous, c'est-à-dire

d'accorder la liberté de conscience aux hommes des autres

nationalités et des autres croyances qui pourraient venir ici pour

nous assister dans nos entreprises. Venez tous tant que vous êtes,

à Aléria, sans délai, Costa, Paoli et les autres, afin que nous

puissions nous concerter et établir notre base d'action.

«Votre dévoué,

«THÉODORE»[114].

[114] Cette lettre est tirée du _Journal de Costa_.--Extraits

traduits en anglais et publiés par M. Theodore J. Bent dans _The

historical review_.--Janvier 1886.

Rostini, dans ses mémoires, reproduit cette lettre dans des termes

identiques, sauf qu'il indique Paoli comme le destinataire au lieu

de Giafferi.

Je préfère m'en tenir à la version de Costa, parce que: 1º Costa a

été témoin oculaire des faits; 2º Giafferi figurait, on l'a vu,

parmi les prisonniers détenus à Gênes en 1733. C'était eux que

Théodore avait connus, et non pas ceux qui étaient restés dans

l'île, tels que Paoli.

Cette lecture provoqua dans l'assemblée un vif enthousiasme. Les

patriotes s'écrièrent: «Vive Théodore notre Roi!»

«On commençait à appeler le baron allemand Théodore, parce que la lettre

était signée de ce nom», dit naïvement Rostini dans ses _Mémoires_. Des

présents destinés à Mme Matra, accompagnaient le message: «des dattes,

des boutargues et des langues»[115].

[115] _Mémoires de Rostini. Op. cit._

Il y avait aussi pour les patriotes «des bouteilles de véritable vin du

Rhin»[116].

[116] _Journal de Costa. Op. cit._

Ce vin, chose inconnue alors en Corse, réjouit les chefs et

particulièrement le bon Costa, qui s'attendrira toujours devant des mets

succulents ou de fines boissons.

Il y eut cependant, au milieu de ce concert d'enthousiasme, une note

discordante. Ce fut Hyacinthe Paoli qui la fit entendre; il sera

coutumier du fait.

«Paoli, nous dit Costa, était un homme jaloux qui aurait voulu avoir

pour lui seul la confiance de l'étranger et dominer ainsi les autres. Il

déclara qu'il n'aimait pas la liberté de conscience que demandait ce

personnage[117].»

[117] _Ibidem.--Mémoires de Rostini. Op. cit._

A première vue, cette question de liberté de conscience pouvait paraître

superflue dans un pays où il n'y avait pas de cultes dissidents, sauf le

rite orthodoxe observé par la colonie de grecs maïnotes établie en 1676

à Cargèse, petite ville sur la côte occidentale de l'île.

Théodore reviendra souvent sur cette question, avec une insistance qui

étonne de la part d'un homme plus porté à user d'expédients qu'à agir en

vue d'un principe; mais cette apparence de principe rentrait dans la

catégorie de ses expédients. La liberté de conscience était, sans doute,

pour lui, le mandat impératif auquel ses bailleurs de fonds l'avaient

contraint. Neuhoff, seul, n'eût pas songé, en arrivant en Corse, à

faire cet _Édit de Nantes_.

Cependant, la déclaration de Paoli avait jeté le trouble dans les

esprits. L'assemblée eut recours aux lumières du chanoine Albertini, un

parfait théologien, qui se trouvait justement à Matra[118].

[118] _Journal de Costa. Op. cit._

Le chanoine se prononça sans l'aide d'aucun livre de théologie. Il fit

d'abord remarquer que le Pape accordait, aux Juifs dans Rome, la liberté

de conscience et le libre exercice de leur culte. Il déclara ensuite que

les Corses devaient accepter le personnage quel qu'il puisse être, car

il était envoyé par le ciel, pour que la Corse ne pérît dans la détresse

où elle se débattait. La main de Dieu était visible dans cet événement.

Il fallait considérer cette arrivée comme un miracle. Le seigneur

Théodore atteignait, en effet, les rives de Corse «dans les jours où

l'Eglise célèbre l'Annonciation de la Vierge Marie, laquelle avait été

le fondement de la Rédemption universelle»[119].

[119] _Ibidem.--Mémoires de Rostini. Op. cit._

Ces paroles répondaient au sentiment de la majorité. Elles furent

accueillies avec enthousiasme, et la voix de l'opposant fut étouffée

sous les applaudissements. Paoli dut se résigner. Dans ce nouveau régime

auquel il fait mine d'adhérer, son ambition inquiète et envieuse lui

fera jouer un rôle d'opposition continuelle, pour ne pas dire de

trahison.

L'assemblée décida que les chefs iraient à Aléria souhaiter la bienvenue

au seigneur Théodore. Mais, dans la crainte de quelque tentative des

Génois, on résolut d'opérer dans le plus grand secret.

Les corses passèrent la nuit à Matra. A l'aube, ils se mirent en route.

Ces gens qui s'en allaient au devant de leur messie, chantèrent en

cheminant des chansons patriotiques. Paoli lui-même chantait. Il était

poète et avait composé la plupart de ces _ballate_ vibrantes[120].

[120] _Journal de Costa. Op. cit._

Son Excellence reçut les chefs à merveille. Neuhoff se rendit avec eux

dans une maison du village où un souper fut préparé. Ce repas «réjouit

les cœurs» des patriotes. Le linge était d'une blancheur irréprochable,

les dattes exquises, les vins parfaits. Théodore racontait fort bien, et

ses «charmantes histoires de voyages rendirent la boisson plus agréable

et les viandes plus savoureuses»[121]. Après le repas, Neuhoff dut

paraître au balcon. Il se montra au peuple entouré des chefs corses et

escorté de ses esclaves maures portant des lumières. La foule l'acclama.

Puis, il passa toute la nuit avec ses nouveaux amis, continuant la

narration de ses aventures ébauchée au souper, d'une façon plus

favorable à sa cause, assurément, que conforme à la vérité. Sous le

rapport de la parole, il était doué et il éblouissait ses auditeurs. Les

manières affinées de l'ancien page de Versailles étaient faites pour

impressionner les natures frustes de ces insulaires. L'aube interrompit

ces entretiens. Giafferi et ses amis se retirèrent enthousiasmés,

laissant leur messie s'endormir sous la garde des sentinelles.

[121] _Ibidem._

En venant, dans la matinée, rendre hommage à Son Excellence, les

patriotes la trouvèrent au lit, encore fatiguée de la veillée et des

libations de la nuit précédente[122]. Neuhoff, qui avait l'habitude des

cours, les retint dans sa ruelle pour son petit lever. Il s'entretint

longuement avec ceux qui déjà lui constituaient une cour.

[122] _Ibidem._

Théodore demanda aux chefs quelques détails sur la situation et les

engagea à formuler leur avis. Ils répondirent: «Il ne reste rien à faire

à Votre Excellence que de notifier ces faits au peuple et vous serez élu

roi d'un consentement universel[123].»

[123] _Ibidem._

Le baron les interrompit; dès son arrivée il entendait parler en

maître[124].

[124] _Mémoires de Rostini._

«Il ne faut rien précipiter, dit-il, nous devons, d'ailleurs, attendre

l'arrivée d'Arrighi et de Fabiani, de Corte et de la Balagne. Je leur ai

déjà écrit et si leur opinion est pareille à la vôtre, nous

continuerons, alors, à parler des affaires d'état. Pour l'instant,

prenons deux jours de repos et de plaisirs pour nous préparer à la

lourde tâche qui nous incombe»[125].

[125] _Journal de Costa._

Les patriotes admirèrent cette prudence.

Il entrait évidemment dans les vues de Théodore d'avoir, avec lui, tous

les chefs reconnus des mécontents, pour s'assurer le concours unanime

des insulaires. Ne mettait-il pas aussi une certaine coquetterie à se

faire prier d'accepter une couronne dont il ne voulait, disait-il, que

pour le bonheur du peuple corse dont les malheurs l'avaient si ému?

Après son discours, Neuhoff se leva, et «une demi-heure après, dit le

fidèle chroniqueur de cette arrivée à sensation, Son Excellence parut

devant les généraux et leurs amis. Le baron avait grand air dans son

vêtement écarlate et sous sa majestueuse perruque. Il portait une épée

au côté et tenait sa fameuse canne en main. Six intendants, un

chambellan et trois esclaves l'accompagnaient.» Les chefs étaient

assemblés sur son passage; il les salua avec cette grâce un peu hautaine

dont usent les princes. Puis il manifesta le désir de sortir de la ville

pour admirer la belle et vaste plaine qui s'étendait aux alentours[126].

[126] _Ibidem._

Dans son journal, le bon Costa se montre d'un enthousiasme débordant

pour les moindres actions du seigneur Théodore. Il les relate heure par

heure avec les plus minutieux détails. Un peu naïf comme écrivain, mais,

par cela même, d'une sincérité qui rend son témoignage historique

précieux, il fut, dès les premiers jours, entièrement dévoué à Neuhoff.

Garde des sceaux, grand chancelier de ce royaume éphémère, il est le

fidèle serviteur de l'aventurier dans les heures lumineuses où tous

acclament cet étranger qui semblait personnifier les suprêmes

espérances; il restera son compagnon dévoué dans les jours misérables,

quand, la désillusion venue, chacun abandonnera le maître qui n'a pas

réussi. S'il fut le Blondel d'un Richard peu grandiose, Costa n'en est

pas moins une figure touchante.

Les deux premiers jours furent employés en promenades.

Pendant ces visites aux environs, on débarquait la cargaison du navire.

Le baron fit faire une distribution de sequins, de fusils et de

chaussures au peuple[127]. Ces chaussures de bon cuir étaient, a-t-on

dit, «une magnificence ignorée en Corse»[128]. Il est vrai que les

insulaires n'avaient pas l'habitude de porter des bottes à l'orientale.

[127] _Journal de Costa._

[128] Voltaire, _Œuvres_, t. XXV. _Précis du siècle de Louis

XV_: De la Corse, ch. XL, p. 458.

Neuhoff, du reste, laissait planer, sur les munitions et sur l'argent

qu'il apportait, un mystère favorable aux suppositions les plus

avantageuses; mais les ressources dont il disposait étaient très

modestes. Les Corses devaient bien vite s'en apercevoir, et ils le lui

firent sentir.

Tandis qu'on faisait ces petites distributions, Paoli et les autres

chefs haranguaient le peuple. Et quand Théodore paraissait, on

commençait déjà à crier: _Viva il nostro Re!_[129].

[129] _Journal de Costa._

Cependant Arrighi et Fabiani n'arrivaient pas. Il fut décidé que

Théodore et ses conseillers se rendraient dans la montagne, au village

de Cervione. C'est là que le couronnement devait avoir lieu[130]. Et

puis, la prudence commandait ce déplacement. Les côtes de l'île

n'étaient pas à l'abri d'un coup de main des Génois. Le fort de San

Pellegrino, où ils tenaient garnison, se trouvait près d'Aléria.

L'intérieur des terres, avec ses hauteurs, ses villages retranchés et

ses maquis, offrait toute la sécurité désirable pour préparer l'entrée

en campagne.

[130] _Ibidem._

On allait se mettre en route lorsqu'une querelle s'éleva entre les

partisans de Paoli et ceux de Giafferi, pour une question de préséance.

La dispute s'éloigna bientôt des vaines subtilités du protocole pour

dégénérer en bataille; des coups de fusils furent échangés. Théodore se

précipita au milieu des combattants en brandissant sa fameuse canne à

bec de corbin. «Que prétendez-vous par cette folie? s'écria-t-il. Si je

dois être le chef parmi vous, je réglerai les honneurs et la préséance

suivant les mérites. Si les agresseurs, dans cette dispute, ne viennent

pas immédiatement faire leur soumission, demain je retournerai à mon

bord et je mettrai à la voile pour le continent»[131]. Ce discours fit

tout rentrer momentanément dans l'ordre; mais cet incident avait retardé

le départ. Le cortège ne put se mettre en marche qu'à la tombée du jour.

Neuhoff ne voulait pas arriver pendant la nuit à Cervione; son effet

aurait été manqué. La cour s'arrêta sur les bords de la Bravona. Une

cabane de berger se trouvait là; on s'y installa tant bien que mal pour

y attendre le jour. La cahute fut réservée à Son Excellence; la suite

resta au dehors, «tandis que les horreurs de la nuit étaient dissipées

par la multitude des feux qui avaient été allumés»[132].

[131] _Journal de Costa._

[132] _Ibidem._

Vers midi, Théodore et ses vaillants compagnons arrivèrent à Cervione.

Le peuple était assemblé sur la place; de longues acclamations

retentirent. On salua le personnage de salves de mousqueterie si

nourries que l'écho en arriva jusqu'au fort génois de San Pellegrino. Le

commandant se demanda avec anxiété ce que tout ce tapage voulait bien

dire. Et comme les coups de fusil ne s'arrêtaient pas, paraissant au

contraire augmenter, il eut peur. Il fit mettre une felouque à la mer et

l'envoya à Bastia pour informer du fait Rivarola, le gouverneur

génois[133].

[133] _Journal de Costa._

Mais, de part et d'autre, c'est-à-dire entre gens de Cervione et soldats

de San Pellegrino, les hostilités se bornèrent là. L'Iliade de la Corse

abonde en traits de ce genre.

Neuhoff fut solennellement conduit au palais épiscopal abandonné par

l'évêque d'Aléria depuis plusieurs années[134]. Ce prélat, Mgr Mari,

issu d'une famille génoise, avait sa résidence à Cervione à cause du

mauvais air des basses terres. Il y a lieu de croire que l'air, en ce

moment, ne lui semblait pas meilleur sur les hauteurs, car il restait à

Gênes.

[134] _Ibidem._

Tandis qu'on préparait le souper, les moines du couvent se rendirent

auprès de Son Excellence et la remercièrent de venir de si loin pour les

assister. Des Franciscains suivirent, portant comme présents de

bienvenue quelques produits indigènes: des oranges, des citrons et «des

flacons de vin vieux de deux ans». Théodore eut une parole aimable, un

encouragement pour chacun; tous se retiraient sous le charme[135]. De

son côté, il dut être satisfait de l'accueil des Corses.

[135] _Ibidem._

On continuait à décharger la cargaison du navire anglais. Quelques

pièces de canon furent débarquées, et Théodore envoya quarante hommes de

Cervione avec des mulets pour effectuer le transport de cette artillerie

jusqu'au village. Les plus grosses pièces furent laissées pour la nuit

au bas de la colline, les plus petites, au nombre de quatre, furent

placées devant la demeure de Son Excellence avec des sentinelles, ce qui

donna un certain air de grandeur à l'ancien évêché, qui allait bientôt

devenir palais royal. Au matin, toute la population se rendit au bas de

la colline pour assister au transport des canons.

Neuhoff éprouvait de grandes difficultés suscitées par la jalousie des

chefs. Il y avait eu des tiraillements lorsqu'il s'était agi d'assigner

les chambres dans le palais épiscopal. Paoli voulait occuper la pièce

contiguë à l'appartement de Son Excellence. Giafferi la désirait

également, d'où des disputes que Théodore apaisa en menaçant les Corses

de partir de suite pour le continent. L'ordre se rétablit; Paoli eut la

chambre qu'il convoitait; Giafferi se calma. Quant au doux Costa, comme

il ne demandait rien, il partagea le logement de Giappiconi. Puis, eut

lieu une autre aventure qui faillit tourner au tragique.

Un des maures, venus de Tunis, avait donné un soufflet à un Corse qui,

pour se venger, administra une raclée au Turc sous les yeux du baron qui

était à sa fenêtre. Celui-ci fit enfermer l'insulaire. A grands cris,

ses compatriotes réclamèrent sa mise en liberté; un tumulte violent

s'éleva; Théodore se vit entouré d'une foule hostile. Il prit une torche

allumée, monta sur un baril de poudre, prêt à se faire sauter plutôt que

de se laisser molester par ses futurs sujets. Les chefs arrivèrent

heureusement et purent apaiser la fureur du peuple. Neuhoff consentit à

descendre de son baril et tout rentra dans l'ordre[136].

[136] Lettre d'Angelo, vice-consul de France à Bastia, à

Campredon, Bastia, le 12 avril 1736, communiquée avec la lettre

de Campredon du 10 mai: Correspondance de Gênes, vol. 97.

Archives du Ministère des affaires étrangères.--Cette lettre a

été publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 278.

Il s'occupa ensuite de l'organisation militaire. Cinq jours furent

consacrés à ce travail; tous les soldats enrôlés reçurent une avance de

solde. Théodore nomma Paoli trésorier en chef; son emploi consistait à

distribuer la monnaie d'or apportée de Tunis, et, comme entrée en

fonctions, il reçut un présent de deux cents sequins[137]. Sa fidélité

était assurée pour quelque temps.

[137] _Journal de Costa._

Ces préparatifs étaient insuffisants pour entamer une action sérieuse,

d'autant plus qu'Arrighi et Fabiani ne donnaient pas signe de vie. Aussi

le baron déclara-t-il à son entourage qu'il voulait attendre le retour

de son navire qu'il avait envoyé à Livourne. Un de ses lieutenants

devait en effet, disait-il, revenir avec de nouvelles munitions[138] et

une couronne pour le sacre[139]. Mais en attendant, il annonça aux chefs

qu'il avait l'intention d'aller passer quelques jours sur la côte, à

Matra, pour se reposer de son voyage. Il leur déclara que si, à son

retour, l'armée était organisée et si les patriotes n'avaient pas changé

d'avis, il se laisserait couronner roi. Il partit avec Giafferi et

Giappiconi[140].

[138] _Mémoires de Rostini._

[139] _Journal de Costa._

[140] _Ibidem._

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 4 / 38 段