Italie. Ces religieux, rejetés d'un couvent, réfugiés dans un autre qui
ne les gardait pas, vagabonds allant de cloître en auberge, étaient de
tristes hères qui formaient ce que l'on pourrait appeler la bohême de
l'église. Beaucoup étaient des détraqués tombés dans la magie noire, le
grand œuvre et l'escroquerie.
Mais Théodore était l'homme des résultats positifs, tangibles et
immédiats. Il avait bien pu s'en aller, le soir, dans les ruelles
sombres, enveloppé d'un long manteau, retrouver son moine alchimiste.
Tous deux, penchés sur les fourneaux mal éclairés d'une cire jaune, ils
avaient pu épier le mystérieux travail de l'athanor et des cornues, au
milieu de vieux grimoires à demi-rongés par les rats et couverts de fils
d'araignée. Mais, comme la transmutation était lente, l'impatient baron
se lassa. Il dit adieu au moine alchimiste et à la pierre philosophale
et courut à Florence, toujours inquiet, furetant, combinant.
En 1727, Théodore se trouvait de nouveau à Paris. Un décret de prise de
corps pour dettes fut rendu contre lui[78]. Il s'enfuit assez à temps
pour éviter la prison.
[78] Sorba, ministre de Gênes en France, au Sérénissime Collège.
Paris, le 30 avril 1736. _Francia_, mazzo 45, anni 1734-1737.
Archives d'État à Gênes, archives secrètes.
Vers la même époque, il parut à Londres. Il aurait pris logement _aux
Armes d'Ipswich_, dans Cullum Street, puis dans un café où il se serait
tenu caché. Jamais il ne sortait, restant au lit, sous prétexte de
maladie[79]. Craignait-il encore la poursuite de créanciers? C'est
probable. Un rapport de police rapporte qu'il aurait filouté des
marchands de Londres et qu'il aurait été obligé de fuir en toute
hâte[80].
[79] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 30.
[80] _Ibidem._--L'auteur ne croit pas à la sincérité de ce
rapport de police. Il estime que ces histoires auraient été
fabriquées après coup par des espions génois pour noircir
Théodore. Les rapports de police valaient à l'époque ce qu'ils
valent de nos jours; on pouvait y trouver tout ce qu'on voulait
pour perdre quelqu'un. On avait du reste beau jeu à accuser
Théodore de filouterie; il était maître en cet art.
Le baron de Neuhoff reparut bientôt en Italie. On a prétendu qu'alors il
aurait trouvé de puissants protecteurs à la cour du grand-duc de Toscane
et qu'il aurait été «sur le point de lever un régiment pour le compte de
l'Empereur[81]». Comme état de services, il faut avouer que cette quasi
mission mérite peu d'être signalée. Mais ce n'est pas sans surprise
qu'on lit dans le même auteur qu'en 1732 Théodore était résident de
l'empereur Charles VI, à Florence[82]. Le fait est matériellement faux.
Ce qui est plus vraisemblable, c'est l'histoire qui, vers la même
époque, aurait signalé son passage à Livourne. Ce fut un coup de
commerce, avatar assez naturel dans lequel réapparaissait le petit fils
du drapier liégeois. En réalité, il fit une nouvelle dupe. Il y eut
quelque mérite. Sa victime fut un banquier de Livourne, nommé Jabach.
[81] Varnhagen, _op. cit._, p. 11.
[82] _Ibidem._
Les historiographes de Théodore ont dit que les Jabach étaient juifs. Il
n'en est rien. Ils appartenaient à une famille de riches banquiers de
Cologne, véritable dynastie financière qui donna, entr'autres, le fameux
Everhard Jabach, qui fut connu à Paris comme banquier et collectionneur,
au XVIIe siècle[83]. Les membres de cette famille, disséminés en France
et en Italie, étaient catholiques. Quelques-uns d'entre eux avaient fait
leurs études chez les jésuites de Cologne. Jean Engelbert Jabach fut
chanoine capitulaire de l'archevêché de Cologne, chancelier de
l'Université de cette ville, et le Pape lui conféra la dignité de
protonotaire. François-Antoine fut banquier à Livourne où il mourut en
1761[84].
[83] M. le vicomte de Grouchy, dans les _Mémoires de la Société
de l'Histoire de Paris et de l'île de France_, t. XXI, 1894,
donne la généalogie de cette famille dans une intéressante notice
consacrée à Everhard Jabach.
[84] Vicomte de Grouchy, _op. cit._
Ce fut avec ce dernier, sans doute, que Théodore eût des rapports dont
la maison Jabach ne paraît pas avoir eu à se louer.
Neuhoff, dont la famille avait des attaches à Cologne (son cousin Drost
y était grand commandeur de l'Ordre Teutonique), avait dû trouver des
facilités pour nouer des relations avec ses riches compatriotes établis
à Livourne.
A cette époque, un banquier était déjà un personnage important et
méfiant, peu accessible aux entreprises chimériques. Mais le baron avait
un talent particulier d'insinuation. Soit qu'il se laissât prendre aux
belles paroles de l'aventurier, soit qu'il y fut poussé par d'anciens
souvenirs de famille, Jabach avança à Théodore des sommes importantes
sous prétexte d'affaires commerciales. Le banquier s'aperçut vite qu'il
était trompé, et, ne pouvant rentrer dans ses découverts, il fit mettre
son client en prison. Celui-ci tomba malade et on dut le transférer à
l'hôpital.
Comment désintéressa-t-il son créancier? Il est probable que Jabach eût
pitié de lui et qu'il ne poursuivit pas la contrainte. Toujours est-il
qu'au sortir de l'hospice, Théodore ne réintégra pas la prison. Il
continua sa vie errante à la poursuite de la fortune.
C'est ainsi qu'il arriva à Gênes.
Le livre anglais, auquel j'ai déjà fait plusieurs emprunts, nous dit que
Neuhoff était chargé par la cour impériale de prendre des renseignements
aussi précis que possible sur l'état de la Corse. Charles VI, après être
intervenu dans les affaires de l'île, recevait de ses agents des
rapports bien différents et inexacts. Le baron ayant appris que les
représentants des Corses étaient Ceccaldi et Raffaelli, se serait
abouché avec eux. Ce fut à la suite d'un rapport de Théodore, adressé à
Vienne, que l'Empereur aurait ordonné au prince de Wurtemberg de
conclure avec la république un traité qui, tout en laissant la Corse aux
Génois, donnerait quelques libertés aux insulaires[85].
[85] _The history of Theodore I, King of Corsica._
Il est plus vraisemblable de penser que Théodore à ce moment-là était un
agent secret du duc François de Lorraine, gendre de Charles VI. L'époux
de Marie-Thérèse se commettait volontiers avec les aventuriers, qu'il
recevait dans les pièces les plus intimes de ses appartements. Il
écoutait les propositions les plus extraordinaires. Il avait une
politique à lui, qui s'élaborait en secret avec des agents interlopes.
Ayant des vues de mesquine ambition sur la Corse, il était entré en
rapports avec le baron[86]. Il nous faudra revenir sur les projets
louches de François de Lorraine.
[86] _Correspondances de Corse_, vol. I. Archives du ministère
des affaires étrangères.
Il est d'ailleurs certain que les entrevues de Neuhoff avec les Corses
n'eurent pas le caractère presque officiel que leur donne le livre
anglais. Elles furent au contraire entourées du plus grand mystère.
III
Théodore changeait souvent de déguisement; c'était une nécessité pour
lui. Il laissait des dettes partout où il passait, et il lui fallait
s'ingénier à dépister des créanciers assez indiscrets pour chercher à le
découvrir. En 1732, à Gênes, il s'était transformé en milord anglais.
Un certain Ruffino, corse, natif de Farinole, frère lai franciscain, de
l'ordre appelé Observantin dans l'île, habitait Gênes depuis longtemps.
C'était un de ces moines chirurgiens comme on en voyait beaucoup alors.
Praticiens peu habiles et ignorants, ils gagnaient leur misérable
existence à faire quelques menues opérations, apprises par routine.
Ruffino se rendait souvent au Grand Hôpital où il exerçait son art
rudimentaire.
Un jour il rencontra le milord. Le hasard fut-il la seule cause de cette
rencontre? Y eut-il d'un côté ou de l'autre un calcul? On ne saurait le
dire. Toujours est-il que le moine et l'_Anglais_ se plurent. Ils
parlèrent politique et la conversation tomba fort à propos sur les
affaires de Corse[87].
[87] _Mémoires de Rostini_, publiés et traduits par M. l'abbé
Letteron.--Bulletin de la Société des Sciences historiques et
naturelles de la Corse, 2 vol.
Sans prendre aucune précaution oratoire, le milord déclara au religieux
qu'il avait les moyens et le pouvoir de délivrer l'île de l'oppression
génoise; mais Gênes était un mauvais endroit pour parler politique et
surtout des choses de Corse, «de même qu'à Babylone on ne chantait pas
les cantiques sacrés et que les chefs du peuple élu n'étaient pas libres
pour traiter». Théodore conseilla donc à Ruffino d'aller à Livourne. Il
se rendit également dans cette ville[88]. Ils purent désormais causer à
l'aise, à l'abri des espions dont les rues de Gênes étaient remplies.
[88] _Mémoires de Rostini. Op. cit._
Le moine s'aboucha avec Ceccaldi, Giafferi et Aitelli. Ces corses, qui
sortaient des prisons de la Sérénissime République, était animés d'un
vif ressentiment à l'égard des Génois. Ruffino leur parla du milord avec
enthousiasme. Théodore l'avait complètement convaincu, et il le
représenta aux chefs comme le «Rédempteur» du peuple corse. Les
insulaires attendaient un Messie; le milord arrivait à propos. Le moine
le mit en rapport avec ses amis; Neuhoff fit sans doute connaître,
alors, sa véritable identité. Il eut avec les chefs de nombreuses et
longues conférences. Quels arguments fit-il valoir? Par quels artifices
parvint-il à persuader aux Corses qu'il avait le pouvoir de délivrer
leur pays? On l'ignore[89]. Toujours est-il qu'ils furent bien
convaincus que le moine ne les avait pas trompés, et qu'ils tenaient,
enfin, un «Rédempteur».
[89] _Ibidem._
Théodore possédait une grande facilité d'élocution; il était insinuant
et il savait mentir avec cet aplomb et cette force de persuasion qui en
impose. Arrivé à ce degré, le mensonge est un art; il y était maître. Et
puis, les Corses se trouvaient dans une disposition d'esprit où ils ne
demandaient qu'à être convaincus. Le baron leur parla, sans doute, des
secours qu'il se faisait fort d'obtenir de certaines puissances. C'était
toucher la corde sensible; car les insulaires avaient cette idée fixe:
obtenir l'aide d'un grand état quelconque. Il leur promit aussi
probablement des canons, des fusils, de la poudre et des balles. Les
Corses possédaient un goût très prononcé pour toutes sortes d'engins de
guerre; du reste, ils avaient besoin de munitions pour faire la guerre
aux Génois et les chasser de l'île. Il dut encore laisser entrevoir à
ses nouveaux amis qu'il avait beaucoup d'argent à sa disposition; c'est
un argument qui a toujours été décisif. Bref, il n'oublia rien de ce
qui constituait son rôle de sauveur. Il se montra ému des malheurs du
peuple corse; il parut, aux chefs, généreux, grand, superbe. Et comme
ils étaient arrivés à un moment où ils avaient besoin de croire en
quelqu'un et d'espérer en quelque chose, ils crurent en ce faux milord;
ils espérèrent qu'il leur donnerait la liberté.
Les conférences de Théodore avec les Corses peuvent vraisemblablement se
résumer ainsi. Il est probable encore que ces réunions ne se terminèrent
pas sans que, de part et d'autre, on eût pris «certains
engagements»[90].
[90] _Mémoires de Rostini._ _Op. cit._
Quand il fut décidé que la Corse serait sauvée par le baron de Neuhoff,
on annonça la chose au comte de Charny, commandant des troupes
espagnoles arrivées quelque temps auparavant avec l'infant Don Carlos.
On fit croire au général que le baron agissait pour le compte de
l'Angleterre[91]; mais en attendant que la Corse fût délivrée, le pauvre
frère Ruffino fut arrêté et mis en prison. Il est toujours dangereux de
vouloir sauver un peuple. Théodore jugea prudent de ne pas insister; il
partit pour Florence[92].
[91] _Ibidem._
[92] _Ibidem._
Il est vraisemblable de supposer que, dès cette époque, il ait été en
relation à Livourne avec le chanoine Orticoni et avec Dominique
Rivarola[93], tous deux agents des Corses en Italie.
[93] Il ne faut pas confondre Dominique Rivarola avec le
gouverneur génois de Bastia, du même nom. Voici d'ailleurs les
détails biographiques que donne l'abbé Rostini sur ce personnage:
«Ce Rivarola, originaire de Chiavari, de l'État de Gênes, et,
semble-t-il, d'une bonne famille (puisqu'il obtint un arrêt
favorable à propos de quelques places dans certain collége de
Sienne, destinées aux descendants d'une bonne famille, des
Rivarola de Gênes), s'était établi depuis longtemps à Bastia, et,
par une double parenté, s'était uni à la maison Frediani.
Plusieurs fois il avait participé à des gains illicites, à des
ventes par autorité de justice, comme en font les commissaires
génois, comme il y en eut particulièrement sous le gouvernement
de Nicolò Durazzo. Il était consul d'Espagne lorsque l'infant Don
Carlos passa en Toscane, et que les galères qui le conduisaient
ayant été dispersées par la tempête, celle sur laquelle était
monté le marquis de Monte-Allegro, aujourd'hui duc de Sales,
arriva à Bastia. Le marquis eut avec Rivarola plusieurs
conférences, et s'éclaira, dit-on, sur ce qu'on pensait des
affaires de la Corse. Ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis
cette époque, Dominique Rivarola se montra toujours ouvertement
dévoué aux intérêts de la Corse. Soit hasard, soit politique, il
fut relevé de sa charge de consul; il restait à Livourne, où il
s'occupait spécialement de faire venir de Corse des recrues,
surtout pour le régiment corse au service de l'Espagne, dans
lequel était lieutenant-colonel, Francisco, son fils, jeune homme
de grand talent emporté à Naples par une mort prématurée. Nous
retrouvons ce même Dominique Rivarola, colonel, au service de S.
M. sarde, et commandant du siége lorsque les Anglais bombardèrent
Bastia.»--_Mémoires de Rostini. Op. cit._
Que fit réellement Neuhoff pendant les quatre années qui suivirent les
entrevues de Livourne? Il les employa évidemment à préparer son
débarquement en Corse. On a prétendu que le grand-duc de Toscane,
Jean-Gaston de Médicis, lui aurait donné quelques sequins et une lettre
de recommandation pour un certain Buongiorno qui exerçait la médecine à
Tunis[94]. Il est vrai que Théodore a connu ce Buongiorno à Tunis, soit
sous les auspices de Jean-Gaston de Médicis, soit de toute autre façon.
[94] _Mémoires de Rostini. Op. cit._
On a prétendu aussi que le baron, en quittant la Toscane, serait allé à
Constantinople où il aurait été en rapport avec François Rakoczy, prince
de Transylvanie, et avec le comte de Bonneval, un aventurier fameux qui,
après avoir couru le monde, finit par prendre le turban et le nom
d'Achmet-Pacha. On a échafaudé tout un roman sur les relations de
Théodore avec ces deux personnages[95]. Il était digne d'être l'ami de
Bonneval, ce grand agité, qui fut enterré dans un couvent de derviches
tourneurs!
[95] Varnhagen, _op. cit._, p. 21.
On a dit encore que Neuhoff avait été reçu presque solennellement par le
bey de Tunis. Le gouvernement ottoman aurait même ordonné au bey, non
seulement d'encourager les projets du baron, mais encore de lui fournir
des armes et des munitions, de mettre enfin un trésor à sa
disposition[96]. L'entreprise se présente ainsi sous un aspect
imposant. Il y aurait eu là un effort considérable pour chasser les
Génois de l'île, et très certainement cet effort eut pu être couronné de
succès. Mais tout cela rentre dans le domaine de la légende. Théodore ne
fut jamais officiellement accrédité à Tunis. Il ne vit pas le bey.
Celui-ci ne lui fournit aucun secours. Il est certain que le
débarquement théâtral du baron de Neuhoff, à Aléria, fut machiné à
Tunis; ce fut de Tunis qu'il partit; mais les préparatifs de
l'entreprise n'eurent pas cette envergure qu'on leur prête.
[96] _Ibidem_, p. 24.
Grâce à un document qui se trouve dans les archives d'État à Gênes, nous
avons des renseignements précis sur le séjour de Théodore à Tunis et sur
ses intrigues[97]. Les faits rapportés sont tellement conformes à sa
manière d'agir qu'il faut nous en tenir à ce document.
[97] Cette pièce n'a été citée par aucun des historiens qui se
sont occupés de Théodore de Neuhoff. C'est la déposition faite
sous serment, à Gênes, le 3 juin 1736, par deux esclaves
rachetés: Michel Varalzi et Pierre Varsi, natifs de Bonifacio.
Cette pièce est cotée sous ce titre:
_Copia delle deposizioni fatte nella cancelleria del illustrissimo
magistrato del Riscatto de' schiavi._--_Ribellione de' Corsi_, filza
11/3009. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Un bâtiment français, provenant de Livourne, débarqua, un jour à Tunis,
un personnage étranger. Ce personnage était le baron de Neuhoff, qui
alla, dès son arrivée, loger chez Léonard Buongiorno[98]. Fidèle à ses
habitudes de prudence, Théodore conserva l'incognito pendant un certain
temps. Il fit répandre le bruit qu'il était venu à Tunis pour racheter
tous les Corses qui y gémissaient dans l'esclavage. Ce rachat devait se
faire avec de l'argent qu'il tenait d'un legs pieux. Il eut de longues
et sécrètes conférences avec Buongiorno, avec le Père administrateur de
l'hôpital espagnol et avec le trésorier du bey.
[98] Les déposants n'indiquent pas l'année où aurait eu lieu
cette arrivée; ils se contentent de dire que le personnage arriva
vers le milieu du mois de mars et qu'il resta chez Buongiorno
jusqu'à la fin d'avril. Comme les esclaves rachetés ont fait
leurs dépositions en 1736, il semble résulter qu'ils paraissent
indiquer cette année-là comme celle où Théodore serait arrivé à
Tunis. Or, le 12 mars 1736, il jetait l'ancre devant Aléria. Ou
les esclaves rachetés se sont trompés de mois, ou ils ont voulu
parler d'une année antérieure.
Le but avoué de ces conférences était de débattre le prix des esclaves.
Mais comme on pouvait s'étonner de ne jamais voir le charitable
personnage donner le moindre argent, il déclara n'être venu à Tunis que
pour fixer le prix des Corses prisonniers. Les fonds étaient déposés à
Livourne. Quand on se serait mis d'accord, il irait chercher l'argent
qu'il rapporterait plus tard. Il aimait sans doute à marchander, car les
entrevues se multiplièrent. Mais Théodore et ses trois compères
parlaient certainement de toute autre chose que des esclaves.
Buongiorno était sicilien. Il habitait Tunis avec sa famille depuis
plusieurs années. Chargé par sa nation de racheter des esclaves, il
avait conservé pour lui l'argent destiné à ce rachat. Après cette belle
action, il s'était bien gardé de retourner dans son pays. Les malheureux
siciliens avaient continué leur dur esclavage. Mais lui, il avait ouvert
un cabinet de médecin et il jouissait à Tunis d'une certaine
considération. Dans ce cabinet, on ne s'occupait pas seulement de guérir
les malades: on y faisait un peu de tout. Pour l'instant, chez
Buongiorno, entre un allemand, un sicilien, un espagnol et un tunisien,
s'élaborait le grand dessein d'arracher la Corse à la tyrannie génoise!
Ripperda, alors réfugié au Maroc, aurait également trempé dans le
complot en essayant d'entraîner les Marocains dans une alliance avec les
Tunisiens pour favoriser l'entreprise de Neuhoff[99].
[99] Gabriel Syveton, _Une Cour et un Aventurier au XVIIIe
siècle--Le baron de Ripperda_, p. 230.--Paris, 1896.
Théodore n'avait pas d'argent. Il essaya d'emprunter aux Français
quarante à cinquante mille francs; mais les Français ne se laissèrent
pas faire. Buongiorno aboucha son ami avec des marchands grecs. Sous la
caution du médecin et sous celle du Révérend Père espagnol, il obtint
diverses marchandises et munitions: trois caisses de canons de fusils;
deux caisses de lames de sabres; plusieurs barils de poudre et de
balles; mille cinq cents bottes turques, dont la tige montait à
mi-jambe. Le consul anglais, à Tunis, se serait également porté garant
du payement de ces marchandises. Ces munitions furent embarquées sur un
navire battant pavillon britannique et commandé par le capitaine Dick,
fils naturel du consul.
Théodore racheta, également à crédit, deux esclaves corses, promettant
sur son honneur de les payer plus tard. Ce mode de règlement était dans
ses habitudes. Les deux corses se nommaient Quilico Fascianello,
d'Aléria, et Patrone Francesco, du Cap Corse. Ils furent embarqués sur
le bâtiment. Le frère du médecin, Cristoforo Buongiorno, et un certain
Bigani, fils du capitaine du bagne de Livourne, faisaient aussi partie
de l'expédition. Quand tout fut prêt, Neuhoff monta sur le navire. Avant
de s'embarquer, il donna son véritable nom.
A peine le navire eut-il pris le large que le médecin Buongiorno fit une
déclaration dont le bruit se répandit bientôt à Tunis. Le baron Théodore
faisait voile vers la Corse avec armes et munitions pour assister les
insulaires. L'infant Don Carlos, d'Espagne, lui avait promis son aide
afin de délivrer l'île. Bientôt on devait voir arriver, sur les côtes
corses, plusieurs navires destinés à empêcher l'accès de l'île aux
Génois[100]. Ceux qui y demeureraient, n'ayant plus aucun secours,
seraient aisément chassés.
[100] _Dépositions faites le 3 juin 1736 dans la chancellerie de
l'illustrissime magistrat du rachat des esclaves._ _Loc. cit._
Archives d'État à Gênes, archives secrètes.
Pour un si grand projet, Neuhoff ne possédait que des moyens très
restreints: un peu d'argent et quelques munitions extorquées à des
trafiquants trop confiants; mais il avait confiance dans son étoile. Il
allait ceindre une couronne, et, pour la circonstance, il s'était revêtu
d'un beau costume oriental.
[Illustration: Gravure reproduite d'après le livre: «_Histoire des
Révolutions de l'Île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le
trône de cet État._» (La Haye, 1738.)]
CHAPITRE II
Débarquement du baron de Neuhoff à Aléria.--Il est proclamé roi de
Corse.--Son couronnement.--Théodore Ier notifie son élévation à sa
famille.--Opinions et inquiétudes des diplomates.--Le roi nomme les
grands dignitaires de la Cour.--Jalousies et querelles des chefs
corses.--Premières opérations contre les Génois.--Trahison de
Luccioni.--Sa condamnation et son exécution.
I
Si certaines parties de la vie de Théodore sont restées dans une
obscurité d'où il est bien difficile, pour un historien scrupuleux, de
les faire sortir, par contre, je n'ose dire par compensation, les
détails abondent sur son arrivée en Corse.
A la nouvelle du débarquement d'un étranger à Aléria, la république de
Gênes, très alarmée, mit en mouvement tout son personnel diplomatique et
administratif pour avoir des renseignements sur cet inconnu et sur sa
famille. On peut facilement se rendre compte des craintes qui
s'emparèrent du gouvernement génois en compulsant les volumineux
dossiers concernant Théodore dans les archives d'État à Gênes. Les
inquisiteurs, le grand et le petit Conseil, la junte de Corse, toutes
ces différentes branches du gouvernement s'occupèrent de lui. Sorba,
ministre de Gênes à Paris, eut, au sujet du baron, des conférences avec
le cardinal Fleury, Chauvelin et Maurepas.
L'opinion publique s'intéressa à l'aventure. Les gazettes publièrent des
articles sur cet événement à sensation. Un livre anonyme[101], imprimé à
La Haye, en 1738, chez Pierre Paupie[102], publia une _Relation de la
descente d'un étranger en l'île de Corse_. Cette relation donna des
détails qui furent d'accord avec les rapports des agents génois.
[101] _Histoire des révolutions de l'île de Corse et de
l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État, tirée des
Mémoires tant secrets que publics. Op. cit._
[102] Pierre Paupie était l'éditeur de la _Gazette d'Amsterdam_.