l'arrivée d'un gentilhomme titré et riche. Il se mit à faire une cour
assidue à Marianne. Théodore était lui-même amoureux de cette jeune
personne, mais il soupirait en silence. Les assiduités du comte
exaspèrent Neuhoff. Bien qu'il n'eût jamais déclaré sa flamme et que sa
position ne lui permît pas de rivaliser avec le seigneur, il n'en
ressentit pas moins une violente jalousie. Un soir, après une fête de
famille, pour l'anniversaire de Marianne, Théodore provoqua le comte et
le tua. Au milieu du trouble, causé par ce drame, Neuhoff s'était enfui
«par une porte de derrière». Ce sera son habitude.
Mais il n'est guère possible d'ajouter foi à cette sombre histoire
d'amour. Théodore devait avoir alors dix-huit ans, puisqu'au dire de son
compagnon il aurait été mis chez les jésuites de Munster à dix ans,
qu'il y serait resté six ans, et qu'il aurait séjourné deux ans chez le
professeur de Cologne. Or, à l'âge de quinze ans, en 1709, Théodore se
trouvait à Versailles parmi les pages de Madame, duchesse d'Orléans[44].
La preuve est formelle; c'est bien du futur héros de Corse dont il
s'agit. Les détails que la princesse donne sur lui dans sa
correspondance ne peuvent laisser aucun doute à cet égard.
[44] Princesse palatine, seconde femme de Monsieur, frère de
Louis XIV, mère du Régent.
«.....Je vous remercie bien des gazettes. Elles me divertissent
fort, et quand je les ai lues, je les donne à deux pages allemands
que j'ai, un Neuhoff et un Keversberg, pour qu'ils conservent
l'habitude de l'allemand et n'oublient pas leur langue.....»
_Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ Traduction et
notes par Ernest Jaeglé. 3 vol., Paris, 1890, t. II, p. 96.
Neuhoff est également porté sur l'_État de la France_, parmi les
pages de la princesse.
D'après Madame, le jeune Théodore avait une tournure agréable, une jolie
figure et l'esprit éveillé. Il savait «causer»[45]. Il fut vite initié à
la vie et aux intrigues de la cour. Il acquit une grande souplesse et de
la rouerie; le mot est de l'époque. La princesse n'eut qu'à se louer du
service de son page[46]. Sans doute elle regrettait de trouver chez lui
la trace des qualités françaises plutôt que ces grosses vertus
germaniques, qu'elle mettait au-dessus de tout, comme elle eut donné
toutes les «délicatesses» de la cuisine française, pour une bonne soupe
au lard ou une choucroute largement garnie. Très allemande, elle
s'efforçait d'inculquer à Neuhoff des goûts allemands. Mais le petit
page prit surtout ce qu'il y avait de mauvais à la cour. La farouche
vertu de Madame ne lui laissa aucune empreinte.
[45] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._,
t. III, p. 85.
[46] _Ibidem._
Quand Neuhoff fut en âge de servir, il vint en Bavière[47] où, sur la
recommandation de la princesse, l'Electeur lui donna une bonne
compagnie. Mais Théodore était joueur; sa passion l'entraîna à commettre
des indélicatesses; il contracta des dettes et fit son apprentissage
dans l'art de ne pas les payer. Il devint «un coquin, un _excrocq_».
Deux chevaliers de Malte lui prêtèrent un jour de l'argent; pour les
tranquilliser, Théodore leur dit: «J'ai encore un oncle et une tante
chez Madame. Mon oncle, c'est M. de Wendt[48], et ma tante, Mme de
Rathsamhausen[49]; je vais vous donner une lettre pour l'un et l'autre;
ils vous payeront immédiatement.»
[47] Marneau, le second mari de la mère de Théodore, prétend que
son beau-fils aurait servi dans les régiments de Navarre et de
Courcillon avant de prendre du service en Bavière. (Marneau à M.
le C..., Metz, le 26 avril 1736. _Loc. cit._, Archives d'État à
Gênes. Archives secrètes). Mais il faut s'en tenir à l'assertion
de Madame, puisque c'est elle-même qui recommanda, à l'Electeur
de Bavière, son page Neuhoff.
[48] Ecuyer de la duchesse d'Orléans.
[49] Léonore de Rathsamhausen était une amie d'enfance de la
princesse. Elle faisait chaque année de longs séjours auprès
d'elle.
Il leur remit, en effet, des plis cachetés; les chevaliers arrivèrent à
Versailles et présentèrent à M. de Wendt et à Mme de Rathsamhausen les
lettres de leur neveu Neuhoff. «Nous connaissons fort bien Neuhoff,
répondirent-ils; il a été page de Madame, mais il n'est pas notre
parent.» On ouvrit les paquets: ils ne contenaient que du papier blanc.
Les deux chevaliers étaient volés; ils s'adressèrent à Madame: «Cet
homme, dit-elle, n'est plus à mon service. Faites en ce que vous
voudrez.....[50]».
[50] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._,
t. III, p. 85.
Harcelé par ses créanciers, Théodore quitta la Bavière et vint à Paris
auprès de son beau-frère et de sa sœur, le comte et la comtesse de
Trévoux. Ses parents voulurent lui faire de la morale; mais le «gentil
enfant», prenant fort mal la chose, «tenta d'assassiner» son beau-frère.
Sur le point d'être arrêté, il s'enfuit et gagna l'Angleterre[51].
[51] _Ibidem._
Il y a lieu de croire, quoiqu'en dise Madame, que cette tentative de
meurtre ne fut pas bien caractérisée. Elle n'empêchera pas Neuhoff de
revenir plus tard à Paris où personne ne songera à l'inquiéter; il sera
même reçu chez Trévoux.
Le séjour de Théodore, en Angleterre, reste mystérieux. Madame a
reproché à son ancien page d'avoir épousé une jeune anglaise éprise de
lui, alors qu'il s'était déjà marié en Bavière[52].
[52] _Ibidem._--J'ignore sur quoi est basé ce nouveau
réquisitoire de la Palatine. Si le baron de Neuhoff a contracté
plusieurs mariages au cours de son aventureuse existence, il n'en
a jamais avoué qu'un: celui avec lady Sarsfield qu'il épousa en
Espagne quelques années plus tard.
Cette éclipse ne fut pas de longue durée. On retrouve bientôt après
l'ingénieux baron mêlé à la conspiration de Goertz et Gyllenborg.
La Suède avait un roi qui ne s'occupait que de guerre et un ministre qui
ne faisait que de la politique. On aurait pu s'attendre à voir le
petit-fils du compagnon de Bernard de Galen servir Charles XII. Il
préféra se mettre sous les ordres de Goertz qui avait rêvé d'être
Richelieu et qui finit comme Cinq-Mars.
Quel fut exactement le rôle de Théodore auprès du ministre suédois?
En réalité, rien de bien défini. Au service de Goertz, comme après en
Espagne, comme aussi plus tard dans sa grande aventure de Corse, Neuhoff
fut un courtier marron de la politique internationale, un de ces agents
secrets qu'on emploie, qu'on paye, mais qu'on désavoue et qu'on remercie
quand ils sont brûlés. Ce rôle convenait bien à ce baron allemand
intrigant et besogneux, qui, à l'obstination massive de ceux de sa race,
mêlait les grâces persuasives, les manières insinuantes, tout le
raffinement vicieux d'un page de Versailles, devenu un _roué_ de la
Régence.
On trouve quelques détails sur cette partie de sa vie dans un livre
publié à Londres en 1743[53], à l'époque où Théodore, réfugié en
Toscane, était presque ouvertement un agent de l'Angleterre. Cet
ouvrage, écrit dans le but de favoriser les intrigues de Théodore, à ce
moment-là, m'a paru être plus sérieusement documenté sur les antécédents
politiques de Neuhoff que ses biographes du XIXe siècle, trop pressés de
s'en rapporter aux mémoires du colonel Frédéric, un faussaire avéré.
[53] _The history of Theodore I, King of Corsica, containing
genuine and impartial memoirs of his private life and adventures
in France, Spain, Holland, England, etc. The rise and consequence
of the troubles in Corsica, and the resolution of its inhabitants
to shake off the government of the Genoese. The interposition of
the Imperialists and French in favour of the Republic and the
causes of their quitting the Island and also the true spring of
this last revolution, and the motives of King Theodore's present
expédition._--Londres, 1743.
D'après l'auteur du livre de 1743, le baron, avant de quitter Paris,
poursuivi par l'anathème de Madame, aurait rendu à certains ministres
étrangers des services importants que ceux-ci lui payaient; même, il ne
serait pas impossible qu'il fut, dès cette époque, entré en rapport avec
Goertz, qui se trouvait à Paris au commencement de 1717[54].
[54] Gabriel Syveton, _L'erreur de Goertz_. Revue d'histoire
diplomatique, 1896, no 2, p. 244.
Quand il fut obligé de quitter la France, Neuhoff, d'après le livre
anglais, n'aurait eu d'autres ressources que dans les intrigues
auxquelles il fut mêlé. Goertz, alors ministre du roi de Suède en
Hollande, avait été arrêté à Arnheim, sur la demande du roi
d'Angleterre. Les Anglais accusaient Goertz de conspirer avec les
jacobites afin d'amener une révolution en Angleterre. Le comte de
Gyllenborg, ministre de Suède à Londres, fut arrêté en même temps. Le
duc d'Orléans obtint, par ses démarches, la mise en liberté des
ministres suédois[55]. Le Régent affectait de ne pas croire à ce
complot; il persuada à Georges Ier que le roi de Suède n'y avait pris
aucune part. En réalité, la présence de Goertz, en Hollande, était
motivée par une négociation délicate; il s'agissait de traiter avec le
tzar Pierre Ier, qui se trouvait dans les Pays-Bas, d'une paix séparée
entre la Suède et la Russie. Le baron de Neuhoff aurait été chargé de
porter à Goertz des dépêches relatives à cette négociation[56]. Malgré
sa jeunesse,--il avait alors 24 ans--Théodore remplit si bien sa mission
et sut se rendre si agréable au ministre, que celui-ci le prit pour
secrétaire et bientôt après pour son «principal confident[57]».
[55] Goertz et Gyllenborg restèrent emprisonnés pendant cinq
mois.
[56] Ces négociations aboutirent au congrès d'Aland. L'auteur du
livre, publié à Londres en 1743, ne dit pas par qui Neuhoff fut
chargé de porter des dépêches à Goertz après son emprisonnement.
Comme cette mission coïncide avec son départ de France, il est à
peu près certain que Théodore porta à Gyllenborg, en Angleterre,
et à Goertz, en Hollande, les dépêches du comte Erik Sparre,
ministre de Charles XII, en France.
[57] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._
Dans les derniers mois de 1718, Goertz envoya Neuhoff en mission auprès
d'Alberoni. A peine avait-il entamé les négociations que le roi de Suède
mourut[58]. Bientôt après, Goertz était décapité[59]. Théodore se
«trouva donc sans ressources dans un pays dont il ignorait la langue, et
privé de l'appui de la maison d'Orléans, puisqu'il était entré dans des
plans qui portaient préjudice aux intérêts de cette famille[60]».
[58] Le 30 novembre 1718.
[59] Le 2 mars 1719.
[60] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._
Cependant Théodore devait encore surnager après ce nouveau naufrage.
La Cour d'Espagne, remplie d'intrigues d'antichambre, avec une dynastie
nouvelle et étrangère qu'entourait une foule d'aventuriers cosmopolites,
constituait bien le milieu voulu pour l'ambition inquiète et peu
scrupuleuse du petit baron de Westphalie. Ripperda, qui, plus tard,
devait devenir premier ministre, commençait à jouir d'une grande faveur
à l'Escurial. Fidèle à ses ondoyants principes, l'intrigant habile
qu'était Neuhoff ne manqua pas d'aller lui faire sa cour. Ils se
plurent. Ripperda, dit-on, lui fit obtenir le grade de colonel avec une
pension de six cents pistoles[61].
[61] Percy Fitzgerald, _King Theodore of Corsica_, p.
28.--_Histoire des Révolutions de l'île de Corse et de
l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État_, p. 206.
Mais Neuhoff n'avait pas renoncé à ses goûts dispendieux. Il était
souvent gêné, et Alberoni dut, à plusieurs reprises, lui venir en aide.
La fortune cependant lui sourit encore. Sur les conseils de Ripperda et
grâce à son appui, il épousa une des demoiselles d'honneur de la reine
d'Espagne, lady Sarsfield, fille de lord Kilmallock, jacobite réfugié à
Madrid, parent du duc d'Ormond[62].
[62] _Histoire des révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._, p.
208.--Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 203.--Percy Fitzgerald,
_op. cit._, p. 28.
Ce mariage, qui aurait dû fixer Théodore, paraît avoir été une déception
pour lui. Il fut quelque chose de plus pour sa femme. Lady Sarsfield
était laide et vaniteuse; l'ancien page de Madame était volage, et
milady n'avait rien de ce qu'il fallait pour retenir l'humeur
inconstante de son mari. Cela fit un déplorable ménage.
Rostini, dans ses _Mémoires_, dit ceci: «Théodore épousa, dit-on, une
parente du duc de Sales actuel, alors marquis de Monte Allegro.»
Or, en 1738, nous verrons le ministre du roi de Naples, le marquis de
Montalègre, accorder, à Théodore, sa protection d'une façon absolue,
surtout lors d'un incident touchant des vaisseaux hollandais affretés
par le baron. La protection qu'exerça à ce moment Montalègre vis-à-vis
de Théodore, est d'autant plus extraordinaire que le bon droit n'était
certes pas du côté de l'aventurier.--Les dépêches diplomatiques de
Montalègre, en 1738, sont, la plupart du temps, signées: _El marques de
Salas_.
Alberoni était tombé du pouvoir, méprisé de l'Europe entière. Neuhoff
perdait en lui un protecteur puissant. Ripperda, cependant, lui restait;
mais Théodore, qui ne pouvait s'astreindre à un genre de vie en rapport
avec ses moyens, eut encore des besoins d'argent qui le perdirent.
On raconte que Ripperda lui ayant confié des sommes importantes pour le
règlement de fournitures militaires, il les détourna pour ses dépenses
personnelles[63].
[63] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 29.
Quoiqu'il en soit, Neuhoff, à cette époque, quitta l'Espagne
subrepticement, abandonnant sa femme, grosse alors. La baronne mourut à
Paris en 1724, ainsi que sa fille née de ce mariage[64].
[64] _Mercure historique et politique de Hollande_, avril 1740.
Généalogie publiée à Cologne par Théodore de Neuhoff.
L'aventurier avait profité du séjour de sa femme à l'Escurial avec la
cour, pour quitter Madrid la nuit, en emportant tous ses bijoux. Il
s'embarqua à Carthagène pour la France, et bientôt il arriva à
Paris[65].
[65] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 29--_Histoire des
révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._, p. 209.
A la chute d'Alberoni, Théodore, ne sachant que devenir, avait écrit à
la duchesse d'Orléans, pour la prier de le reprendre à son service.
Madame ne répondit pas; mais à peine débarqué à Paris, l'aventurier
sollicita de nouveau son ancienne protectrice. Celle-ci lui fit défendre
de se présenter devant elle. La princesse, un jour, se rendait aux
Carmélites; son carrosse croisa une voiture dans laquelle se trouvait
Théodore. Madame s'écria: «Voilà cet honnête garçon de Neuhoff!» Il
entendit l'apostrophe, baissa les yeux et pâlit[66].
[66] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._,
t. III, p. 86.
Paris était alors en pleine fièvre de spéculation. Law faisait merveille
avec son _Système_.
La fureur de l'agiotage avait pénétré dans toutes les classes de la
société. Il y avait là de quoi tenter l'esprit aventureux de Neuhoff,
toujours harcelé par les besoins d'argent; mais il est peu probable,
comme certains l'ont prétendu, que Théodore soit entré en relations
directes avec Law. L'Ecossais d'origine obscure, devenu le grand
financier, dispensateur des deniers de l'État et de la fortune publique
en France, dont l'antichambre était encombrée de ducs, dont la femme
parlait toilette avec les princesses, dont le fils, qu'on appelait le
_Chevalier Système_[67], fréquentait la jeunesse dorée de la cour,
n'avait pas le temps de se commettre avec le baron westphalien. Les
aventuriers, quand ils sont _arrivés_, dédaignent leurs semblables. Que
Théodore ait spéculé, comme tout le monde, à l'époque, c'est très
probable, mais non pas avec Law lui-même, alors à l'apogée de sa
puissance. Peut-être, en intrigant habile, sût-il se faufiler dans
l'entourage du financier. Madame rapporte, en effet, que la rumeur
publique accusait son ancien page d'avoir pris un million au frère de
Law[68].
[67] _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publié par M. de
Lescure, 4 vol. Paris, 1864, t. I, p. 264.
[68] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._,
t. III, p. 86.
Le livre anglais, que j'ai déjà cité, dit qu'il eût à Paris plusieurs
aventures étranges. Il avait rompu avec la plupart de ses anciens amis
qui le connaissaient trop, mais il parvint à entrer en rapports avec
quelques personnes de distinction qui le connaissaient moins. Ses
relations avec Alberoni et Ripperda, les ennemis de la famille
d'Orléans, lui fermaient les portes de la cour. Il ne s'attarda pas à
rentrer en grâce auprès de Madame, qui, du reste, l'avait rejeté de la
façon la plus formelle. Il aima mieux devenir un courtier marron de la
diplomatie. C'était un emploi qui lui convenait à merveille. La
délicatesse ne l'embarrassait pas; aucun principe ne le gênait; il
n'avait qu'un but: se procurer de l'argent.
Le baron qui, de bonne heure, avait été à l'école des Goertz, des
Alberoni et des Ripperda, trouva le moyen de donner à quelques ministres
étrangers des renseignements qui lui furent très bien payés. Il entra
également en correspondance avec des diplomates du dehors. Sans lui
créer une position définie, ni surtout avouable, ces manœuvres lui
fournirent les moyens de subvenir à ses besoins toujours fort grands.
Mais ces choses-là ne peuvent pas durer; on se lasse vite d'un agent
louche. Théodore savait que tout ce qu'il faisait pouvait le mener en
prison, et l'ombre de la Bastille le hantait. Il résolut donc de quitter
Paris, et, d'après le livre anglais, il serait parti deux jours
seulement avant que ses intrigues ne fussent découvertes. Il aurait
gagné la Hollande en emportant divers secrets surpris dans les
antichambres diplomatiques qu'il fréquentait, entr'autres toute la trame
d'une mystérieuse négociation engagée à Turin et dont il comptait se
servir auprès de la cour impériale pour en tirer profit[69].
[69] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._
Madame, qui avait l'âme d'un greffier, donne une autre version du départ
de Théodore; les motifs en sont encore moins honorables. Neuhoff, dans
un moment de détresse, ne sachant que devenir, aurait fait un sérieux
retour sur lui-même. Désirant rentrer en grâce auprès de sa famille, il
confessa ses erreurs passées et promit de mener, à l'avenir, une vie
régulière, plus conforme à son rang de gentilhomme. Durant un certain
temps, il se conduisit bien. Il était reçu chez sa sœur[70]. Un
lieutenant-colonel du régiment de La Marck, beau-frère de la comtesse
d'Appremont, rencontra plusieurs fois Théodore à dîner chez Mme de
Trévoux[71].
[71] Lettre à la comtesse d'Appremont, communiquée au Sérénissime
Collège, par J.-B. de Mari. Turin, le 27 juin 1736. _Ribellioni
de' Corsi_, filza 14/3012. Archives d'État à Gênes, archives
secrètes.--Cette lettre a été publiée par M. Antonio Battistella,
_Re Teodoro di Corsica. Ritagli e scampoli._ Voghera, 1890, p.
167.
[70] _Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans._
Édit. Brunet, t. II, p. 278.
Varnhagen, le trop partial biographe de Théodore, dit que Mme de
Trévoux aida son frère, avec l'aide de «l'ambassadeur suédois, le
comte de La Marck». Il y a là une erreur évidente. Tout le monde
sait, en effet, que le comte de La Marck n'était pas le
représentant du roi de Suède en France, mais bien le ministre de
France en Suède.
Un jour, Théodore déclare qu'il a reçu des lettres lui annonçant que sa
femme, quittant l'Espagne, était en route pour Paris. Il lui paraît
convenable d'aller à sa rencontre. Sous ce prétexte, il part pendant la
nuit. «Le matin, on découvre qu'il a tout enlevé à sa sœur et à son
beau-frère. Il leur a pris deux cent mille livres. Personne ne sait de
quel coté il a passé. Sa sœur, Mme de Trévoux, est désespérée[72].»
[72] _Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans_,
édition Brunet, t. II, p. 279.
Je n'ai pu trouver nulle part la confirmation de ce vol.
Quoiqu'il en soit, il est certain que Théodore quitta Paris vers le
milieu de 1720, et arriva en Hollande. A La Haye, il se serait rendu
auprès du ministre impérial. Il lui remit un pli en le priant de le
faire tenir d'une façon sûre au comte de Zinzendorf, chancelier de
Charles VI. Les explications qu'il donna à l'ambassadeur autrichien
furent sans doute très explicites, car la réponse de Vienne ne se fit
pas attendre. Elle consistait en une lettre de change de cinq mille
florins. Les renseignements dérobés à Paris, au sujet de la mystérieuse
négociation entamée à Turin, auraient été reconnus exacts à Vienne et
seraient arrivés dans un moment opportun: d'où la récompense
immédiate[73]. Théodore était, ce qu'on pourrait appeler, un crocheteur
de la diplomatie.
[73] _The history of Theodore I, King of Corsica._ Op. cit.
Puis il se serait mis en rapport avec un personnage, de passage en
Hollande, et qui allait à Londres représenter une petite cour allemande.
Ce personnage passait pour un très habile homme, mais Théodore était
plus fin encore. Il ne tarda pas à reconnaître que les capacités qu'on
prêtait au diplomate étaient toutes en façade. Se sentant plus apte à
remplir les fonctions destinées au ministre allemand, Neuhoff aurait
tenté de le supplanter en allant lui-même à Londres; mais ses manœuvres
furent découvertes, et l'homme qu'il cherchait à léser partit pour
l'Angleterre après avoir raconté son histoire partout, ce qui fit du
tort à Théodore. Personne ne voulut plus l'employer.
La misère vint alors. L'argent fondait entre ses mains; partout il avait
des créanciers.
En attendant un emploi, il apprit l'anglais. L'historien anonyme nous
dit que «jamais, sauf M. de Voltaire, aucun étranger n'arriva aussi bien
ni aussi vite à comprendre l'anglais». Mais, malgré toute son
intelligence, il était à bout de ressource et de crédit. Pour se
procurer le pain quotidien, il se fit virtuose, chimiste, «_connoisseur
en painture_». Ces diverses tentatives ne furent pas couronnées de
succès. Ni la musique, ni les sciences, ni la critique d'art ne lui
donnèrent les moyens de subvenir à ses besoins[74]. Bien des hommes,
avant de trouver leur voie, se sont essayés dans les différentes
branches de l'activité humaine: professions, métiers ou arts. Je ne
crois pas qu'il s'en soit jamais trouvé un seul qui ait poussé ces
essais plus loin que Théodore, puisqu'il devait aller jusqu'à la
royauté, métier qui d'ailleurs ne lui donna pas de quoi vivre.
[74] _The history of Theodore I, King of Corsica._ Op. cit.
Si à Paris la Bastille troublait son sommeil, en Hollande il voyait se
dresser devant lui la prison pour dettes. La diplomatie lui fournit de
nouveau quelques ressources ou tout au moins lui permit de fuir ses
créanciers. Un personnage, établi dans les Pays-Bas, cherchait pour le
compte de l'Empereur un homme retors et habile, capable d'accomplir une
mission secrète en Italie. Il s'agissait de découvrir les intrigues que,
disait-on, la France et l'Espagne entretenaient dans la péninsule. Le
personnage trouva son homme en Théodore. Celui-ci partit. Il s'embarqua
dans l'île de Voorne, et deux ou trois mois après on le vit parcourant
l'Italie[75].
[75] _Ibidem._
Ce pays, partagé en petits États, livré à toutes les convoitises
étrangères, neuf pour lui, ouvrait un vaste champ à son ambition mal
équilibrée. Que fit-il réellement en Italie? La question est difficile à
résoudre. La renommée ne l'avait pas atteint encore et les certitudes
manquent sur cette période de sa vie. La mission dont il aurait été
chargé était sans doute peu importante, mais, pendant son séjour en
Italie, Théodore allait faire des relations qui devaient avoir une
singulière influence sur sa destinée.
On vit Neuhoff à Rome et on sut plus tard qu'il s'y faisait appeler le
baron Etienne Romberg[76]. Dans cette ville, il fit la connaissance des
dames Fonseca, religieuses au couvent des Saints Dominique et Sixte, qui
eurent toujours une foi aveugle dans l'aventurier et qui devaient le
soutenir avec le plus touchant dévouement dans l'adversité. Il connut
aussi à Rome un marquis, un comte, un docteur ès-lois, un simple
drapier, toujours en quête de nouvelles protections ou à l'affût de
dupes faciles. Son imagination, jamais à court, le poussa à se lier avec
un moine qui cherchait le secret de la pierre philosophale[77].
[76] _Mémoires historiques, militaires et politiques sur les
principaux événements arrivés dans l'isle et royaume de Corse
depuis le commencement de l'année 1738 jusque à la fin de l'année
1741_, par Jaussin, ancien apothicaire major des camps et armées
de S. M. très chrétienne, t. I, p. 296.--Lausanne, 1758.
[77] _Ibidem._