MÉMOIRES ET DOCUMENTS HISTORIQUES PUBLIÉS PAR ORDRE DE S. A. S. LE
PRINCE ALBERT Ier DE MONACO
THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
PAR
ANDRÉ LE GLAY
_Ouvrage couronné par l'Académie française._
[Illustration]
MONACO IMPRIMERIE DE MONACO Place de la Visitation PARIS LIBRAIRIE
ALPHONSE PICARD 82, rue Bonaparte 1907
[Illustration] Portrait de THÉODORE DE NEUHOFF. D'après une gravure du
Cabinet des Estampes à la Bibliothèque Nationale de Paris.
COLLECTION
DE
MÉMOIRES ET DOCUMENTS HISTORIQUES
PUBLIÉS
PAR ORDRE DE S. A. S. LE PRINCE ALBERT Ier
PRINCE SOUVERAIN DE MONACO
THÉODORE DE NEUHOFF
ROI DE CORSE
PAR
ANDRÉ LE GLAY
MONACO
IMPRIMERIE DE MONACO
Place de la Visitation
PARIS
LIBRAIRIE ALPHONSE PICARD ET FILS
82, rue Bonaparte
1907
AVANT-PROPOS
Théodore de Neuhoff n'est pas un aventurier de haute envergure. Les
combinaisons qu'il élabore dénotent un homme plus porté à l'intrigue
qu'à l'action. Il a de l'imagination; il est ambitieux; il ne voit les
choses que par en dessous. Il est insinuant; son intelligence est vive,
mais fausse. La bravoure lui manque. Ses plans ont pour base le mensonge
et s'écroulent. Il n'a pas l'énergie nécessaire pour les faire réussir.
Il se fait proclamer roi de Corse par les insulaires mécontents en leur
faisant des promesses; seulement il ne sait pas maintenir la couronne
sur sa tête. Il monte une affaire commerciale avec sa royauté. Prudent à
l'excès, il fuit quand il faut agir. Il se déguise et se cache. Il a
toujours la plume à la main, jamais l'épée. Il conspire: il se faufile
auprès de hauts personnages; on se sert de lui pour des entreprises
louches; tous les projets avortent. Il est l'homme des antichambres et
des cabinets secrets et non des champs de bataille. Quand il faudrait se
battre, il négocie. Il sait faire de belles phrases, mais pas le beau
geste qui en impose.
Né dans les dernières années du XVIIe siècle, Théodore de Neuhoff a fait
ses premières armes à la cour du Régent. Il a été employé par Goertz,
par Alberoni et par Ripperda. Il a bien la mentalité des aventuriers du
XVIIIe siècle, aptes à toutes les besognes, ayant le cerveau toujours en
ébullition, mal équilibré. Ce sont les courtiers marrons de la
diplomatie occulte qui se fait dans les pièces intimes des princes, en
dehors des bureaux officiels. Ils ont des plans ingénieux ou
extravagants, toujours dénués de scrupules. Ils se font écouter; on se
sert d'eux, on les paye, puis on les rejette. Cette diplomatie
s'enchevêtre dans un réseau des négociations obscures et de
compromissions.
L'histoire de Théodore de Neuhoff n'offrirait par elle-même qu'un
médiocre intérêt, si elle ne montrait aussi un côté curieux des mœurs
politiques et diplomatiques du XVIIIe siècle.
J'ai essayé de faire revivre la véritable figure de cet aventurier et de
retracer le tableau des intrigues qui se nouèrent autour de son équipée,
d'après des documents dont un grand nombre sont inédits et que leur
source permet de regarder comme véridiques. Ils sont, pour la plupart,
tirés des archives du Ministère des affaires étrangères et des archives
d'État de Gênes et de Turin.
A Paris, les correspondances de Gênes, de Corse, de Florence, de Naples,
de Rome, de Hollande, d'Angleterre et de Cologne m'ont fourni des
renseignements définitifs et complets sur les aventures et les menées de
Neuhoff en ces différents pays. Les dépêches des représentants de la
France auprès des divers gouvernements nous indiquent les inquiétudes
que souleva son débarquement en Corse. Elles nous font assister aux
négociations qui se poursuivirent entre Gênes et Versailles pour la
première expédition française en Corse. C'est, en quelque sorte, la
genèse de l'annexion de l'île à la France.
Les documents puisés à Gênes m'ont permis, non seulement de contrôler
les pièces françaises, mais aussi de suivre tous les mouvements de la
diplomatie génoise en cette affaire, mouvements tortueux et sombres,
parfois dramatiques, souvent amusants. La volumineuse correspondance
interceptée par les agents génois dévoile les marchés honteux proposés
par les fripons qui gravitaient autour de Neuhoff; elle met à nu les
ambitions malsaines que fit naître cette aventure. Les décisions prises
par les inquisiteurs d'État, par les différents conseils qui
s'occupaient des affaires de Corse précisent les sanctions données aux
offres faites à la république pour livrer les secrets de Théodore ou
pour le tuer.
J'ai trouvé aux archives d'État de Turin, classée sous ce titre: _Carte
diverse relative al regno di Teodoro Neuhoff in Corsica_, la
correspondance autographe des principaux chefs insulaires et ministres
du roi de Corse pendant son règne éphémère. Cette correspondance est
entièrement inédite. A Turin également, figure une relation de
l'arrestation de Théodore de Neuhoff en Hollande. Les cartons _Levata
truppe straniere_; _Lettere ministri Toscana_ contiennent les pièces
concernant les offres de service faites par l'aventurier au gouvernement
sarde et toutes les négociations qui se nouèrent à cette occasion.
Ce qu'on pourrait appeler la _Geste du roi Théodore en Corse_, fut
écrite par un témoin de sa vie, Sébastien Costa, qui fut son plus intime
confident et son grand chancelier. Un historien, M. Théodore J. Bent, a
traduit en anglais et publié dans _The historical review_[1], des
extraits du journal de Costa; il en avait pris connaissance à Bastia
sur le manuscrit original qui se trouve en la possession d'une famille
descendant du fidèle partisan de Neuhoff.
[1] Numéro du mois de janvier 1886.
La Société des sciences historiques et naturelles de la Corse qui, sous
l'intelligente direction de M. l'abbé Letteron, a réuni tant de
documents intéressants pour l'histoire de l'île, n'a pas,
malheureusement, publié ce document si important. Je suis donc contraint
d'emprunter à la version de M. Théodore J. Bent les citations que je
fais de ce récit, dont l'authenticité et la véracité n'ont jamais été
mises en doute, que je sache.
Les _Mémoires de Rostini_, traduits et publiés par M. l'abbé Letteron
(Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de la
Corse), confirment bien des faits contenus dans les extraits du journal
de Costa donnés par l'historien anglais. J'y ai puisé en outre des
renseignements utiles et quelques détails curieux.
M. l'abbé Letteron a publié, également dans le même Bulletin, deux
recueils qui m'ont grandement servi. Le premier: _Correspondance des
agents de France à Gênes avec le ministère_ depuis le commencement de
l'année 1730 jusqu'à la fin de 1741. Le second: _Pièces et documents
divers pour servir à l'histoire de la Corse pendant les années
1737-1739_, est tiré de la Correspondance de Corse aux archives du
Ministère des affaires étrangères et des archives du ministère de la
guerre.
Je citerai encore parmi les publications de la Société des sciences
historiques et naturelles de la Corse que j'ai consultées: _les Mémoires
du Père Bonfiglio Guelfucci_, dont le texte a été revu par MM. P.-L.
Lucciana, et _Théodore Ier, roi de Corse_, de Varnhagen, traduit de
l'allemand par M. Pierre Farinole. Ce dernier ouvrage, un peu trop
partial, contient des faits qu'il ne faut accepter qu'avec réserve.
J'ai complètement laissé de côté les _Mémoires pour servir à l'histoire
de Corse_, publiés à Londres en 1768 par le colonel Frédéric, qui disait
être le fils de Théodore de Neuhoff. Les historiens qui, de nos jours,
se sont occupés de l'aventurier ont trop facilement accepté les dires de
cet individu; Frédéric ne fut sans doute jamais colonel, mais ce qu'il y
a de bien certain c'est qu'il n'était pas le fils du roi de Corse. Je
donne dans l'appendice une note sur ce personnage, en révélant sa
véritable identité, d'après des documents tirés des archives d'État de
Gênes.
Un livre publié à La Haye en 1738, c'est-à-dire deux ans après le
débarquement du baron de Neuhoff en Corse, sous le titre: _Histoire des
révolutions de l'île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le
trône de cet État, tirée des mémoires tant secrets que publics_,
contient des détails dont j'ai pu contrôler la véracité au moyen des
rapports français et génois. L'ouvrage de Jaussin, apothicaire de
l'armée française d'expédition, intitulé: _Mémoires historiques
militaires et politiques sur les principaux événements arrivés dans
l'île et royaume de Corse depuis le commencement de l'année 1738 jusques
à la fin de l'année 1741_ (Lausanne, 1758), peut être consulté avec
fruit, non seulement en ce qui concerne l'expédition française en 1738,
mais aussi sur quelques-unes des intrigues de Théodore.
Je citerai encore parmi les ouvrages du XVIIIe siècle qui traitent de
l'histoire de la Corse: un livre publié à Londres en 1743 intitulé: _The
history of Theodore I, king of Corsica_.... et qui contient des
particularités intéressantes et très vraisemblables sur les antécédents
de Théodore de Neuhoff; l'_Histoire des révolutions de Corse_, par
l'abbé de Germanes (Paris, 1776); l'_Histoire de l'isle de Corse_, par
Pommereul (Berne, 1779); _Istoria del regno di Corsica_, par Cambiagi
(1771); l'_Histoire de l'île de Corse_, éditée à Nancy en 1749 et
attribuée à François-Antoine Chevrier. Le livre de Bosswel, _An account
of Corsica_, paru à Londres en 1768 et traduit en italien sous le titre
_Relazione della Corsica_, renferme peu de détails sur l'aventurier.
D'autres ouvrages de la même époque, sur la Corse, rapportent des faits
identiques, mais qui demandent à être sérieusement contrôlés. Le nombre
de ces livres, dont quelques-uns sont rédigés en forme de pamphlet,
permet d'affirmer que l'aventure du baron de Neuhoff intéressa ou amusa
ses contemporains. Tout en ne négligeant pas les manifestations de
l'opinion publique sous leurs diverses formes, je me suis principalement
attaché à rechercher la vérité parfois un peu embrouillée, en m'appuyant
sur les documents d'archives. Il y a, en effet, à côté des intrigues du
personnage, divers épisodes d'histoire diplomatique qu'il était
intéressant de mettre au jour.
M. Antonio Battistella, dans son livre _Ritagli e scampoli_ (Voghera,
1890), a consacré une étude bien documentée sur Théodore de Neuhoff: _Re
Teodoro di Corsica_. Ce travail, un peu restreint, a été fait
principalement d'après des papiers des archives de Gênes. Mais cet
historien n'a pas consulté tous les dossiers, d'ailleurs très nombreux,
qui se trouvent à Gênes.
L'ouvrage de M. Percy Fitzgerald: _Theodore of Corsica_, m'a fourni des
renseignements précieux sur les dernières années du baron de Neuhoff à
Londres.
L'étude de M. Giuseppe Roberti: _Carlo-Emmanuelle III_ _e la Corsica al
tempo della guerra di successione austriaca_, m'a donné d'utiles
indications sur les intrigues de l'aventurier à la cour de Sardaigne;
j'ai pu compléter le tableau avec les documents des archives d'État de
Turin.
Quelques notices, forcément très succinctes sur le même individu, ont
paru dans diverses publications périodiques. L'article le plus récent
est dû à M. Paul Gaulot (_Un Roi de Corse au XVIIIe siècle._ Supplément
littéraire du _Figaro_, du 17 novembre 1906).
Quelques reproductions de gravures: portraits ou pamphlets, un
fac-similé d'écriture, une planche de monnaies d'après des moulages,
complètent les documents que j'ai pu recueillir sur Théodore de Neuhoff.
S. A. S. le Prince Albert Ier de Monaco a daigné accueillir cet ouvrage
pour inaugurer la nouvelle _Collection de mémoires et documents publiés
par Son ordre_. Je souhaiterais que cette étude ne fût pas jugée trop
indigne de cet honneur. Je prie Son Altesse Sérénissime de vouloir bien
agréer l'hommage de ma plus respectueuse gratitude.
Mon ami, M. Gustave Saige, le regretté conservateur des archives du
Palais de Monaco, a été enlevé avant d'avoir vu l'achèvement
typographique de ce livre qu'il avait présenté au Prince. M. Saige fut
pour moi, non seulement un ami affectueux, mais encore un guide sûr et
éclairé. C'est avec un profond serrement de cœur que je donne ici à sa
mémoire pieusement conservée, le souvenir ému de ma reconnaissance.
J'ai trouvé auprès de son successeur, M. L.-H. Labande, le plus amical
accueil. Il a dirigé la plus grande partie de l'impression de cet
ouvrage auquel il a pris un bienveillant intérêt. Je suis heureux de lui
dire ici combien j'ai été touché de ses attentions et de ses conseils.
M. Louis Farges, chef de la section historique au Ministère des affaires
étrangères, a guidé mes recherches avec une cordiale obligeance. Il a
droit à ma reconnaissance et je ne saurais manquer à l'agréable devoir
de la lui témoigner.
J'ai rencontré auprès de MM. les directeurs des archives d'État de Gênes
et de Turin, et de leurs attachés, une complaisance qui a singulièrement
facilité ma tâche. Qu'ils me permettent de leur exprimer tous mes
remerciements.
THÉODORE DE NEUHOFF
ROI DE CORSE
CHAPITRE PREMIER
La Corse à l'arrivée de Théodore.--Révolutions.--Evénements de
1729.--Intervention allemande.--Le peuple corse attend un sauveur.
La famille de Neuhoff.--Les parents de Théodore.--Sa jeunesse.--A
la Cour de France.--Goertz, Alberoni et Ripperda.--Théodore en
Hollande et en Italie.--Sa rencontre avec les prisonniers
corses.--Il accepte d'être le sauveur.--Voyage et séjour à
Tunis.--Il s'embarque pour la Corse.
Le 12 mars 1736, un navire battant pavillon anglais jetait l'ancre
devant Aléria, sur la côte orientale de la Corse. Un homme en descendit
dans un accoutrement bizarre, qui faisait songer au costume de
mamamouchi dont M. Jourdain est affublé dans le _Bourgeois gentilhomme_.
Les informations des gazettes, les rapports que la Sérénissime
République de Gênes, souveraine de la Corse, reçut de ses espions,
donnèrent du mystérieux passager un signalement uniforme et exact. On
variait un peu au sujet de l'habit, variantes sans importance, une
question de nuance, tout au plus, et de coupe. Les uns l'habillaient «à
la turque»; d'autres «à la persane»; pour un certain nombre, il était
vêtu «à la franque», c'est-à-dire à la façon des chrétiens vivant dans
les États du Grand Seigneur.
Le déguisement eut du succès; le mystère appela l'attention. L'homme
devait être de ces gens qui s'entendent à emboucher les trompettes de la
Renommée,--comme on disait alors,--à manier la réclame, dirions-nous
aujourd'hui.
Les salves, dont ce turc de contrebande entoura son débarquement fait en
fraude, firent résonner des échos plus lointains que ceux des maquis
d'Aléria. Tout auprès, à San Pellegrino, il y avait un fort génois dont
la garnison ne bougea pas.
Bastia, centre de la domination génoise, fut dans la terreur; Gênes,
elle-même, trembla. La Sérénissime République crut que l'homme d'Aléria
allait lui ravir la Corse.
On ne tarda pas à savoir que cet oriental était tout simplement un baron
de la Westphalie, Théodore de Neuhoff.
L'histoire a conservé son nom et le souvenir de sa personnalité falote,
indécise et remuante. Voltaire lui a consacré une page dans _Candide_;
elle est classique: à Venise, dans une auberge, au moment du carnaval,
quelques rois en exil racontent leurs malheurs, et Théodore, le plus
piteux de tous, reçoit l'aumône de Candide. L'élève de Pangloss aurait
eu les meilleures raisons du monde pour secourir Neuhoff, car c'était
son compatriote.
Le sarcasme de Voltaire est ce qui a le plus fait revivre le nom de
Théodore, mais à la façon d'une belle caricature.
N'en déplaise au grand écrivain, il n'y avait pas là seulement matière à
simple plaisanterie. Les conjonctures qui avaient permis à une pareille
entreprise de se produire, pouvaient seules expliquer comment une aussi
extraordinaire équipée avait pu dégénérer en un gros événement
politique. Et cette observation se justifie puisque nous allons voir la
diplomatie des principales puissances européennes, celles
qu'intéressaient la domination de la Méditerranée et l'influence
politique ou commerciale dans le Midi de l'Europe, prendre sérieusement
position à propos d'un incident d'apparence si ridicule, après coup, aux
yeux de Voltaire.
I
Au moment du débarquement théâtral du baron de Neuhoff sur la plage
d'Aléria, la Corse subissait cette suite ininterrompue de révolutions,
de conquêtes et de luttes qui, depuis des siècles, caractérisait sa
destinée.
La prophétie légendaire rapportée par Giovanni della Grossa s'était
réalisée:
Le vieux chroniqueur corse raconte qu'en l'an mil, lorsque le comte
Arrigo, surnommé _il bel Messere_, périt assassiné avec ses sept fils,
une voix se fit entendre dans toute l'île:
«_E morto il conte Arrigo, Bel Messere,_ «_E Corsica sarà di male in
peggio._
«Il est mort le comte Arrigo, le beau Messire--et la Corse ira de mal en
pis[2]».
[2] Chronique de Giovanni della Grossa, publiée par la Société
des Sciences historiques et naturelles de la Corse. Traduction de
M. l'abbé Letteron.--Bastia, 1888, _Histoire de la Corse_, t. I,
p. 122.
La Corse, en effet, changea souvent de maîtres, mais elle ne trouva
jamais la paix. Tour à tour, elle avait appartenu au Saint-Siège, à
Pise, à Gênes, à la Maison de Saint-Georges, puis de nouveau à Gênes. La
haine entre les deux peuples avait grandi de siècle en siècle. Les
révoltes se renouvelaient; suivies de représailles implacables.
L'année 1729 marqua la recrudescence de cette hostilité, le point de
cristallisation, en quelque sorte, qui devait modifier complètement
l'état politique de ce petit peuple. Près de quarante ans devaient
s'écouler avant que l'annexion française ne vînt fixer cet état et lui
donner un commencement de paix civile. Il semblerait alors que le destin
se plaise à sceller l'incorporation de la Corse à la France par la
naissance de Bonaparte.
Alfieri a dit que cette époque de luttes, qui va de 1729 à 1768, était
l'Iliade de la Corse. Il y a là une de ces exagérations qui sonnent faux
pour quiconque étudie impartialement les événements. La discorde fut
obstinée, mais, du côté des Corses, comme du côté des Génois, on y
chercherait vainement quelque grandeur.
Ce soulèvement de 1729, qui aurait dû anéantir l'un des deux peuples, ne
ruina pas la Corse parce qu'elle n'avait pas de quoi être ruinée, mais
il plongea l'île dans cet état de détresse où tout changement vaut mieux
que ce qui existe. A ces moments, une nation appelle le sauveur, aspire
à l'inconnu; elle attend le miracle. Au commencement du XVIIIe siècle,
la Corse en était à cette époque d'attente messianique, comme la Judée
au temps des Macchabées et la France avant les voix de Jeanne d'Arc.
Il y avait une absolue incompatibilité d'humeur entre les Corses et les
Génois. La Sérénissime République était, avant tout, une vaste maison de
commerce; elle ne gouvernait pas la Corse, elle l'exploitait.
Les gouverneurs que Gênes envoyait dans l'île, avec un mandat de deux
ans seulement, étaient généralement des nobles ruinés, qui ne voyaient
dans leurs fonctions qu'un moyen de refaire leur fortune. Il fallait
agir rapidement avant l'arrivée d'un successeur pressé, lui aussi; «des
ministres de rapine», dit un prêtre corse, Bonfiglio Guelfucci, dans ses
mémoires.
C'est pourquoi au commencement du XVIIIe siècle, l'île était peu peuplée
et tout le pays «ne présentait qu'un horrible aspect de marais, de bois
et de forêts impénétrables dans les meilleurs terrains et les plus
féconds.» Les insulaires ignoraient tout en fait d'art et jusqu'aux
métiers les plus vulgaires et les plus utiles[3].
[3] _Mémoires du Père Bonfiglio Guelfucci de Belgodère_, publiés
par la Société des Sciences historiques et naturelles de la
Corse, p. 4.--Bastia, 1882.
La république craignait de voir la Corse devenir trop puissante si elle
favorisait dans l'île le développement intellectuel et le goût de
l'industrie; aussi l'écrasait-elle sous sa tyrannie fiscale, la plus
insupportable de toutes.
Un commissaire général qui avait les pleins pouvoirs du Sénat, des
collecteurs de tailles chargés de percevoir des impôts, dont la plus
grande partie n'arrivait pas dans ses caisses, enfin des barigels et des
sbires pour lui faire des rapports de police, tels étaient les éléments
au moyen desquels la république prétendait gouverner la Corse.
L'arbitraire seul régnait. Les Génois tenaient leurs sujets pour des
barbares indignes d'avoir des lois raisonnables et justes comme les
autres peuples.
Sous l'administration génoise aucun travail ne fut entrepris pour le
bien-être des insulaires. Des routes furent faites seulement dans l'île
par les Français quand ils y vinrent[4].
[4] Pommereul, _Histoire de l'isle de Corse. Description abrégée
de l'île de Corse_, t. I, p. 92.--Berne, 1779.
Les gouverneurs génois ne cherchaient pas à avoir le moindre contact
avec les insulaires pour connaître leurs besoins et leurs aspirations.
La citadelle de Bastia renfermait tout ce qui formait leur gouvernement,
et le château, résidence du commissaire général, était lui-même enclavé
dans un retranchement de la citadelle[5].
[5] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 81.
Ce triple camp retranché, au milieu duquel s'abrite le gouverneur,
symbolise bien l'administration génoise en Corse, se résumant en trois
mots: arbitraire, méfiance, exactions.
On peut s'étonner, avec Voltaire, de voir que les Corses n'arrivaient
pas à secouer un joug qui leur était odieux. «C'était plutôt aux Corses
à conquérir Pise et Gênes, qu'à Gênes et Pise de subjuguer les Corses,
car ces insulaires étaient plus robustes et plus braves que leurs
dominateurs; ils n'avaient rien à perdre; une république de guerriers
pauvres et féroces devait vaincre aisément des marchands de Ligurie,
par la même raison que les Huns, les Goths, les Hérules, les Vandales
qui n'avaient que du fer, avaient subjugué les nations qui possédaient
l'or. Mais les Corses ayant toujours été désunis et sans discipline,
partagés en factions mortellement ennemies, furent toujours subjugués
par leur faute[6]».
[6] Voltaire, t. XXV. _Précis du siècle de Louis XV._--De la
Corse, ch. XL, p. 452.--Ed. de 1785.
Les Corses, en effet, ne sont pas sans avoir quelques vertus; ils sont
sobres et courageux, ils pratiquent l'hospitalité et ont l'amour du sol
natal; mais ils ont, comme peuple, de terribles défauts. Les questions
de personnalité priment chez eux les questions de principes. «Le peuple
corse, écrivait Volney, ne conçoit pas l'idée abstraite d'un principe.»
Tout était--et restera longtemps--chez eux subordonné aux intérêts
particuliers de quelques petites collectivités remuantes. Ils forment
des clans qui se jalousent. Ce sont autant de partis politiques qui
rivaliseront d'influence et en viendront souvent aux mains pour exercer
quelques menues suprématies locales. De longues et sanglantes
dissensions éclatent pour des causes futiles entre les familles
dirigeantes. La clientèle la plus nombreuse ou la plus agissante donne
la victoire, et les vaincus ne songent qu'à la revanche.
Gênes laisse faire. Au lieu d'apaiser ces querelles, elle les attise;
pour mauvais et impolitiques qu'ils soient, la république a des
principes et elle s'y tient.
Napoléon, en 1796, écrivait, en parlant de la république de Gênes: «Elle
a plus de génie et de force que l'on ne croit.» Les Génois, en effet,
ont déployé une farouche énergie lorsqu'il s'est agi, en 1746, de
chasser les Autrichiens de leur territoire; mais ils ne se sont jamais
donnés la peine d'établir, en Corse, un gouvernement raisonnable destiné
à prévenir les révoltes, plutôt qu'à les réprimer, à protéger les
insulaires contre eux-mêmes, au lieu d'entretenir les inimitiés.
La république considérait la Corse comme une province de maigre rapport,
et elle était trop avare pour s'engager dans une voie civilisatrice qui
lui aurait coûté très cher sans rémunération immédiate. C'est cette
avarice qui la perdra ou qui, du moins, lui fera perdre la Corse.
Quels titres avait-elle à la possession de cette île? La question serait
peut-être oiseuse, même aujourd'hui, où, en fait d'occupation
territoriale, toute possession vaut titre. Mais les Corses contestaient
ces titres avec une âpreté qui ne se contredira jamais pendant des
siècles. Peut-être ici verrait-on poindre un principe chez eux, principe
d'une persistance telle qu'il constituerait toute l'éthique de leurs
rébellions. Ce serait, alors, l'éternel honneur des Corses d'avoir les
premiers revendiqué le droit qu'ont les peuples de disposer d'eux-mêmes.
Malheureusement leur incurable esprit de parti empêcha ce principe, qui
était une belle force, de produire un résultat.
Nous voyons, en effet, les Corses s'offrir tour à tour aux États dont le
crédit et l'importance en Europe paraissent devoir leur procurer le plus
d'éclat et de bénéfice, mais toujours à l'instigation de quelques
intérêts particuliers, pour suivre le parti qui, dans le moment, domine.
Offre purement platonique, d'ailleurs, et généralement sans écho!
A la suite de la grande révolution de 1729[7], la république de Gênes,
ne pouvant maîtriser ses sujets, entama des négociations auprès de
l'Empereur pour avoir des secours en munitions et en soldats. Les Génois
insinuèrent à Charles VI que l'Espagne et la France soutenaient les
rebelles, en lui procurant l'une des vaisseaux, l'autre des troupes[8].
L'insinuation porta ses fruits. L'Empereur avait tout intérêt à fermer
les portes de l'Italie aux Espagnols et aux Français. Il promit à la
république les secours nécessaires pour rétablir la paix en Corse[9].
[7] Voir pour toute la période qui suit la révolution de 1729:
_La Correspondance des agents de France à Gênes avec le Ministère
(ann. 1730 et suiv.)_ tirée des archives du Ministère des
affaires étrangères et publiée par M. l'abbé Letteron... Bulletin
de la Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse.
Bastia, 1902.
[8] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 169.
[9] Abbé de Germanes, _Histoire des Révolutions de
Corse_.--Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 167.--Cambiagi, _Istoria
del Regno di Corsica_, t. III, p. 30.--_Histoire des Révolutions
de l'isle de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le trône
de cet État_ (Anonyme), p. 151.--_Mémoires du Père Bonfiglio
Guelfucci._--Accinelli, _Compendio delle storie di Genova_, t.
II, p. 38.--Gênes, 1851.
Quelques régiments impériaux se trouvaient disponibles en Lombardie.
Charles VI proposa à Gênes de lui fournir huit mille hommes de troupes.
Par mesure d'économie, le Sénat n'en accepta que quatre mille[10].
[10] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 30.--_Histoire des
Révolutions de l'isle de Corse_, _op. cit._, p. 151.
Ces troupes débarquèrent à Bastia le 10 août 1731, sous le commandement
du général baron de Wachtendonck[11].
[11] La république payait à l'Empereur, pour ces troupes, 30,000
florins par mois et 100 écus pour chaque homme mort, disparu ou
déserteur.
Les rebelles furent obligés de lever le siège de Bastia, et tous leurs
dépôts, situés aux environs de la ville, furent brûlés. Les chefs de la
révolte adoptèrent alors le vieux plan de campagne de Sampiero, lorsque
celui-ci, deux siècles auparavant, avait entamé une lutte gigantesque
contre les Génois. Ce plan consistait à ramener la guerre dans
l'intérieur de l'île et à décimer le corps d'occupation par une série de
combats d'embuscade à laquelle se prêtait cette région montagneuse. Les
Allemands et les Génois subirent ainsi, sur différents points de l'île,
des échecs, qui leur occasionnèrent des pertes considérables[12].
[12] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 31.--Pommereul, _op. cit._,
t. I, p. 177.--Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 27.
La république de Gênes dut faire des sacrifices; elle prit tout l'argent
déposé dans la banque de Saint-Georges, établit des taxes et vendit des
titres de noblesse[13]. Puis elle demanda à Vienne de nouveaux secours.
Ceux-ci, se montant à six mille hommes environ, débarquèrent au
commencement d'avril 1732 sur les côtes de la Balagne, sous les ordres
du prince Louis de Wurtemberg. Ce dernier--suivant les instructions de
l'Empereur--devait employer tous les moyens de conciliation avant de
combattre les insulaires; mais il se heurta à l'énergique entêtement
corse. La nation ne voulait pas désarmer; les négociations échouèrent.
Le prince envoya son lieutenant, le comte de Schmetaw, occuper le Nebbio
avec cinq mille hommes[14].
[13] Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 39.
[14] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 41.--Pommereul, _op cit._,
t. I, p. 182.--Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 29.--De
Germanes, _op. cit._
Les Corses remportèrent quelques petits succès sur les troupes
allemandes, mais celles-ci, reprenant bientôt l'avantage, harcelèrent
les rebelles jusque dans leurs montagnes[15]. Le prince de Wurtemberg
fit alors publier un édit pour offrir aux Corses la paix reposant sur la
médiation impériale et sur une amnistie générale accordée par la
république[16].
[15] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 184.--De Germanes, _op.
cit._
[16] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 44.--Pommereul, _op. cit._,
t. I, p. 184.--De Germanes, _op. cit._--Bonfiglio Guelfucci, _op.
cit._, p. 30.--D'après Cambiagi et Guelfucci, l'édit du prince de
Wurtemberg porterait la date du 1er mai 1732.
Louis Giafferi et André Ceccaldi, deux des principaux parmi les chefs,
se présentèrent devant le prince. Ils étaient disposés à traiter. Il fut
décidé que des délégués allemands, génois et corses se réuniraient à
Corte pour discuter les bases de la paix. Ce congrès, sous la présidence
du prince de Wurtemberg, s'ouvrit le 8 mai 1732. Ses délibérations
durèrent plusieurs jours; l'évêque d'Aleria, Mgr Mari, assistait aux
séances, et, de part et d'autre, on échangea de longs discours[17].
Celui que prononça le corse Giafferi se terminait par ces belles
paroles: «L'exemple des peuples de Corse doit apprendre aux souverains à
ne point opprimer leurs sujets, mais à se souvenir que, partageant avec
eux la qualité d'hommes mortels, ils sont originairement égaux; la
distinction où le sort les a placés n'est point vaine; les souverains
sont élevés au-dessus des peuples par la force des lois, mais ils
doivent s'y soutenir par des sentiments de justice et d'humanité; la
modération est leur plus fort appui, la tyrannie, la chose la plus
contraire à leurs intérêts; et, en voulant trop étendre leur autorité,
ils vont toujours à leur ruine[18]».
[17] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 45.--D'après Cambiagi, les
délégués de l'Empereur étaient, outre le prince de Wurtemberg,
président, le prince de Culmback, le prince de Waldeck, le baron
de Wachtendonck et le comte de Ligneville; pour Gênes: Camille
Doria, François Grimaldi et Paul Baptiste Rivarola; pour la
Corse: Louis Giafferi, André Ceccaldi, Simon Raffaelli, Charles
Alessandrini et Evariste Piccioli.
[18] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 45.--Pommereul, _op. cit._,
t. I, p. 185.--De Germanes, _op. cit._
Le discours de Giafferi, nouveau _paysan du Danube_, fit une certaine
impression dans l'assemblée, sauf cependant sur les délégués génois qui
ne devaient pas comprendre ce langage.
Pour terminer ses travaux, le congrès élabora un traité dont l'exécution
était placée sous la garantie de l'Empereur. Une chambre de justice,
établie à Bastia, serait appelée à discuter et à trancher tous les
différends survenant entre les Corses et les Génois. Les insulaires
devaient, en outre, remettre au Sénat tous les papiers qu'ils
possédaient et cachaient à Vescovato[19].
[19] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 46.--Pommereul, _op. cit._,
t. I, p. 186.--De Germanes, _op. cit._
Les travaux du congrès se terminèrent à quatre heures du matin. Un grand
banquet suivit[20]. L'empereur rappela ses troupes, le prince de
Wurtemberg fit une entrée triomphale à Gênes, où le Sénat lui offrit de
riches présents[21]. On pouvait croire l'île désormais pacifiée, mais
comme le dit Accinelli, le chroniqueur génois, «le feu de la rébellion
n'était qu'enterré sous les cendres des 30 millions que la république
avait dépensés[22]».
[20] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 51.
[21] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 188.--Cambiagi, _op. cit._,
t. III, p. 51.--Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 43.--Bonfiglio
Guelfucci, _op. cit._, p. 32.
[22] Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 43.
Le Sénat tenait beaucoup à avoir les papiers des rebelles, car il
espérait y trouver des documents prouvant la complicité de quelques
génois dans les révolutions de l'île. Le major Gentile et le riche
banquier Lanfranchi, tous deux sujets de Gênes, avaient, en effet, des
liaisons et des rapports suspects avec les rebelles[23].
[23] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 187.--De Germanes, _op.
cit._
Raffaelli, à qui certains auteurs du temps donnent le titre de marquis,
était le dépositaire de tous les papiers des mécontents. Il crut prudent
de ne tenir aucun compte de la promesse d'amnistie générale faite par le
Sénat et de mettre tout au moins sa personne en sûreté. Il disparut. Le
gouverneur génois, alarmé de cette fuite à cause des papiers auxquels le
Sénat tenait tant, fit immédiatement arrêter quatre des principaux chefs
corses: Louis Giafferi, Jérôme Ceccaldi, Simon Aitelli et Simon
Raffaelli, frère du marquis. Ils furent mis en prison à Bastia, puis
transférés bientôt à Gênes et enfin à la forteresse de Savone[24].
[24] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 52.--Pommereul, _op. cit._,
t. I, p. 189.--De Germanes, _op. cit._--Le 11 octobre, d'après
Cambiagi.
C'était là une violation flagrante du traité. Les généraux allemands,
indignés, protestèrent, et l'Empereur fit faire des remontrances à
Gênes. Mais la république n'en tint aucun compte; elle conserva ses
prisonniers.
Une nouvelle sédition éclata en Corse. Les clauses du traité devenaient
lettre morte. D'un côté et d'autre on discuta longuement. Les Allemands
réclamaient énergiquement la mise en liberté des insulaires. Le Sénat
répondait qu'il avait agi pour la sûreté de la république, en vertu
d'une raison d'État supérieure à tous les principes[25].
[25] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 53.--Pommereul, _op. cit._,
t. I, p. 189.--De Germanes, _op. cit._
Les papiers des rebelles avaient été retrouvés. Il fut prouvé en outre
que les quatre chefs arrêtés n'avaient en aucune manière facilité la
fuite du marquis Raffaelli. Néanmoins, les malheureux restaient
enfermés. Les Corses intriguaient un peu partout en faveur de leurs
compatriotes victimes innocentes de la haine des Génois. Louis XV fit
dire à Doria, ambassadeur de Gênes à Versailles, qu'il _désirait_ que
les quatre corses fussent remis en liberté. Le prince Eugène de Savoie
fit de son côté des démarches en faveur des prisonniers[26]. Enfin, le
22 avril 1733, ceux-ci furent libérés; le 8 mai, ils firent leur
soumission devant le Sénat. Giafferi eut le vice-commandement de Savone
avec 3600 livres de pension, mais il abandonna bientôt ces avantages et
s'en vint à Livourne. Ceccaldi prit du service auprès de Don Carlos;
l'abbé Aitelli se rendit à Livourne; Simon Raffaelli fut nommé par le
Pape auditeur du Tribunal de Monte Citorio. Celui qui avait été la cause
de l'emprisonnement de ses amis, le marquis Raffaelli, devint, par la
suite, l'un des secrétaires du cabinet du grand duc de Toscane,
Jean-Gaston de Médicis, avec 1200 écus de pension[27].
[26] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 53.--Pommereul, _op. cit._,
t. I, p. 189.--De Germanes, _op. cit._
[27] _Ibidem._
La république se consola difficilement de la mise en liberté des
prisonniers, car elle y voyait un échec pour sa politique. Accinelli se
fait l'écho de ces sentiments en lançant des insinuations peu exactes,
mais d'une perfidie dans laquelle se donne libre cours la rancune de
Gênes. Il prétend que le prince de Wurtemberg aurait pris en main le
parti des prisonniers parce que les Corses lui auraient donné des sommes
importantes[28]. Cela n'est pas vraisemblable. Les insulaires étaient
trop pauvres pour lutter à coup d'or contre leurs ennemis; jamais ils
n'y songèrent. Du reste, Gênes parlera plus tard avec amertume des
sommes que Wurtemberg et Wachtendonck leur a coûtées. D'un autre côté,
les insulaires prétendaient que les quatre prisonniers avaient été
trahis et livrés par Wurtemberg moyennant finances[29]. Il est difficile
d'établir une juste appréciation au milieu de ces insinuations dictées
de part et d'autre par la haine.
[28] Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 43.
[29] Pommereul, _op. cit._ t. I, p. 192.
Quand les prisonniers corses furent mis en liberté, l'Empereur rappela
Wachtendonck qui était resté dans l'île avec quelques troupes. Avant de
partir (juin 1733), le général fit une proclamation dans laquelle il
donnait de bonnes paroles aux insulaires.
Les dissensions qui divisaient les Corses et les Génois étaient trop
profondes pour que la paix fût durable. La république d'ailleurs avait
pour ses sujets une haine faite d'orgueil blessé, et, les Allemands
partis, elle entendit n'exécuter qu'à son profit le traité conclu. Au
commencement de 1734, les Corses se soulevèrent de nouveau. La
responsabilité de cette reprise d'hostilité doit, en grande partie,
retomber sur Gênes, dont les exigences et la mauvaise foi exaspérèrent
les insulaires[30].
[30] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 64.--Pommereul, _op. cit._,
t. I, p. 194.--Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 55.
Cette nouvelle sédition éclata à Rostino, patrie d'Hyacinthe Paoli[31],
qui prit la direction du mouvement populaire. Les anciens chefs,
notamment Giafferi, étaient revenus en Corse. Leur présence attisa la
révolte. Les insulaires, préférant se mettre sous la domination d'un
état quelconque plutôt que de rester sous le joug de Gênes, se
tournèrent vers l'Espagne. Ils envoyèrent à Madrid le chanoine Orticoni,
homme intelligent, habile diplomate, pour offrir la souveraineté de
l'île à la couronne espagnole. Philippe V, jugeant que les Corses,
sujets de la république de Gênes, n'avaient pas le droit de disposer
d'eux-mêmes, rejeta, sans même les discuter, les propositions
d'Orticoni. Voyant qu'aucune puissance terrestre ne voulaient d'eux, les
Corses finirent par se donner à la Sainte Vierge. Les principaux de la
nation, réunis en assemblée générale, le 30 janvier 1735, instituèrent
de nouvelles lois sous ce titre: _Nouvelles lois du Royaume et
République de Corse_.
[31] Père du fameux Pascal Paoli.
L'assemblée, en premier lieu, proclama «l'Immaculée Conception de la
vierge Marie», protectrice du royaume, et décréta que son image serait
peinte sur les armes et sur les drapeaux de la nation. Puis elle abolit
tout ce qui pouvait rester du gouvernement génois, dont les lois et les
statuts devaient être brûlés publiquement. Elle institua une
administration nationale et une diète composée des députés de chaque
ville et de chaque village. André Ceccaldi, Hyacinthe Paoli et Louis
Giafferi étaient nommés _Primats_ de la nouvelle république avec le
titre d'Altesse Royale. La Diète recevait la Sérénité. Les emplois
subalternes donneraient les titres d'Excellence et d'Illustrissime[32].
[32] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 71, _Histoire des
Révolutions de l'île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier
sur le trône de cet État_, p. 177.--Pommereul, _op. cit._, t. I,
p. 197.--De Germanes, _op. cit._
Et cette assemblée de farouches libertaires décréta la peine de mort
contre quiconque oserait tourner ces titres en dérision[33].
[33] _Ibidem._
Mais cette constitution ne pouvait qu'accroître l'anarchie. Il fallait à
la Corse un sauveur. Le pays était dans les conditions voulues pour
accueillir ce sauveur, quel qu'il fut; malheureusement il était
impossible qu'il sortit de son sein. Aucun des chefs n'avait assez
d'autorité pour organiser un mouvement général qui eût définitivement
chassé les Génois. Chacun d'eux avait son clan et sa clientèle. Il était
difficile à l'un des chefs d'imposer aux autres la prépondérance de son
parti sans éveiller des jalousies, qui dans ce malheureux pays,
dégénéraient toujours en luttes armées. Le sauveur ne pouvait donc venir
que du dehors.
Il se présenta aux quatre corses qui sortaient des prisons génoises sous
les traits d'un milord anglais. Ce milord était en réalité un baron
allemand, Théodore de Neuhoff.
Il faut maintenant examiner les antécédents de ce gentilhomme qui allait
jouer un rôle dans l'histoire du peuple corse.
II
A la fin du XVIIe siècle, on voyait encore, en Westphalie, de ces barons
Thunder-ten-Trunck et de ces hobereaux grotesques dont parle Taine[34].
Pauvres, pleines d'orgueil, attachées à leurs préjugés de caste, ces
familles de barons vivaient dans leurs gentilhommières qui conservaient,
bien amoindri pourtant, l'aspect des burgs de la vieille Allemagne.
Elles se mariaient entre elles pour garder intacte la pureté de leur
sang féodal, et leurs fils s'en allaient guerroyer à la solde des
princes étrangers.
[34] _Les Origines de la France contemporaine. L'Ancien Régime_,
t. I, p. 189.
Telle était la famille des barons de Neuhoff: des gens d'ancienne
souche, très infatués de leur noblesse, sans doute, mais, à coup sûr,
sans fortune patrimoniale.
Cette fierté d'un côté, cette pauvreté de l'autre, contribuèrent à les
pousser aux aventures. Déjà avec Antoine de Neuhoff, le père de
Théodore, nous voyons se manifester ces tendances de chevaliers errants.
Dans Théodore, il y a du Don Quichotte avec trop d'ambition dans le
rêve.
Le fief des barons de Neuhoff, au XVIIe siècle, semble avoir été une
terre d'assez mince importance, située dans le comté de Marck en
Westphalie[35].
[35] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 81.--Pommereul, _op. cit._,
t. I. p. 202.--_Histoire des Révolutions de l'île de Corse_, _op.
cit._, p. 207. Édit de la République de Gênes contre le baron de
Neuhoff, communiqué par Campredon, ministre de France à Gênes.
Correspondance de Gênes, vol. 97, archives du Ministère des
affaires étrangères.
Antoine de Neuhoff, jeune homme aux manières avenantes, beau cavalier,
mais sans fortune comme tous les siens, était capitaine aux gardes du
corps de l'évêque de Munster. Son père avait commandé un régiment sous
Bernard de Galen[36], ce farouche prélat, véritable «soudard mitré[37]».
[36] Gregorovius, _Corsica_, traduction de M. P. Lucciana, t. II,
p. 322. Bulletin de la Société des Sciences historiques et
naturelles de la Corse.--Bastia, 1888-1884.
[37] Pierre de Ségur, _Gens d'autrefois_, p. 4.
Les préjugés féodaux, à partir de cet héritier, furent moins forts.
Antoine ne tarda pas à s'en défaire. Il quitta le service militaire de
l'évêque de Munster et chercha à redorer son blason par un mariage
avantageux; il n'arriva qu'à se mésallier sans profit. Le drapier de
Viseu, en Liégeois, dont il épousa la fille, mourut un an après le
mariage, ne laissant que onze mille florins.
La famille d'Antoine ne voulut plus le revoir. Il quitta l'Allemagne
avec sa femme[38].
[38] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 202. _Histoire des
Révolutions de l'île de Corse_, _op. cit._, p. 207.
S'il fallait chercher dans les lois encore obscures de l'atavisme moral
l'explication des mobiles qui font agir un être humain, nous verrions
Théodore soumis à une double influence dont les courants mal équilibrés
contrarièrent perpétuellement sa destinée. De sa mère, Amélie, la fille
du vieux drapier liégeois, il tenait cet esprit fertile en ressources
commerciales qui lui permit d'intéresser à son crédit des juifs et des
traitants hollandais; par le sang des routiers allemands qui coulait
dans ses veines, il fut poussé à l'audacieuse entreprise qui, un moment,
alarma Gênes et surprit l'Europe.
Antoine de Neuhoff, qui était venu s'établir dans les environs de Metz,
mourut obscurément en 1695. Il laissait deux enfants: Elisabeth qui
épousa le comte de Trévoux, et Théodore-Etienne, le héros d'Aléria. La
veuve d'Antoine se remaria à un commis des douanes à Metz, nommé
Marneau. Une fille naquit de ce mariage. Elle épousa dans la suite Gomé
Delagrange, conseiller au Parlement de Metz[39].
[39] Marneau à M. le C..., Metz, 23 avril 1736.--Lettre
communiquée par Sorba, ministre de Gênes à Paris. (_Francia_,
mazzo 45, anni 1734-37). Archives d'État à Gênes, archives
secrètes.
Théodore Etienne, baron de Neuhoff, naquit à Cologne, dans la nuit du 24
au 25 août 1694[40], quelques mois seulement avant la mort de son père.
[40] Quelques biographes le font naître à Metz et varient au
sujet de la date de sa naissance. J'ai eu la bonne fortune de
trouver dans le _Mercure historique et politique de Hollande_ la
reproduction d'une pièce émanée du baron de Neuhoff et publiée à
Cologne en 1740. Elle contrÉdit des faits acceptés par les
biographes du personnage, mais il y a tout lieu de croire à la
sincérité du baron de Neuhoff. Ce ne sont plus des pièces
destinées à éblouir de promesses fallacieuses et de titres
ronflants quelques montagnards crédules. Le baron est revenu dans
le pays qui fut le berceau de sa famille: il y avait des parents
et des alliés. C'était le dernier endroit du monde où il eut pu
sciemment raconter sur ses origines des choses erronées. Là, plus
qu'ailleurs, la contradiction était facile. Elle n'a pas, que je
sache, été présentée. J'ai donc accepté le lieu de naissance et
la date portés dans le document publié dans le _Mercure
historique et politique de Hollande_. Le jour de sa naissance
est, au surplus, indiqué par Théodore lui-même dans le
post-scriptum d'une lettre autographe adressée le 25 août 1748 à
la religieuse Fonseça à Rome. Cette lettre, interceptée par les
Génois, se trouve dans les archives d'État à Gênes. _Ribellione
di Corsica_, filza 14/3102.
Un parent de Westphalie, le baron Drost, prit soin de la première
enfance de Théodore[41]. A dix ans, il entra chez les jésuites de
Munster. Un trop enthousiaste biographe[42] affirme qu'il fut un élève
intelligent et studieux, faisant ses délices de la lecture de Plutarque.
Il ne devait que de très loin en imiter les héros!
[41] Lettre de Théodore au baron de Drost, de Corse, le 18 mars
1736, publiée notamment par Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 83,
et dans l'_Histoire des Révolutions de l'île de Corse_, _op.
cit._, p. 202.
[42] Varnhagen, _Théodore Ier, roi de Corse_, traduit de
l'allemand par M. Pierre Farinole. Bulletin de la Société des
Sciences historiques et naturelles de la Corse, p. 3. Bastia,
1894.
Théodore serait resté pendant six ans chez les jésuites de Munster. Au
collège, il s'était lié--dit-on--avec un jeune homme issu, comme lui,
d'une famille westphalienne. Neuhoff et son camarade auraient alors été
mis en pension à Cologne chez un professeur pour achever leurs études.
On a publié une lettre du compagnon de Théodore, qui donne ces détails,
et qui raconte un épisode tragique après lequel Neuhoff dût
s'enfuir[43].
[43] Cette lettre a été publiée par Gregorovius dans _Corsica_,
t. II, p. 321. Traduction de M. P. Lucciana. Bulletin de la
Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse, 2
vol., Bastia, 1883-1884. Gregorovius affirme avoir tiré cette
lettre, du compagnon de Théodore à un de ses amis en Hollande,
d'un petit livre allemand imprimé à Francfort en 1736 et
intitulé: _Sur la vie et les gestes du baron Théodore de Neuhoff
et sur la République de Gênes par lui offensée. Relation de
Giovanni de San Fiorenzo_.
Le professeur avait une femme et deux filles jolies et sages. L'aînée
se nommait Marianne. C'était un de ces paisibles intérieurs allemands,
aux mœurs familiales, où la vie s'écoulait monotone, coupée par des
récréations honnêtes, quelques promenades au jardin, des lectures
permises et sans doute un peu de sentiment.