A Landrecy, 6 mai 1670.
Je viens de recevoir en cet instant, Mademoiselle, votre lettre du 3 de
ce mois. Elle a été ouverte, autant qu'on en peut juger par le cachet,
mais cela n'importe guères. J'ai déjà répondu à la première, qui étoit du
30 avril ou du 29. Je me suis aussi donné l'honneur de vous écrire
diverses fois, et en dernier lieu avant-hier, de Landrecy même. A peine
ma lettre étoit-elle à la poste, que la résolution changea pour le
voyage. On apprit qu'il y avoit à Ath deux maisons fermées pour la peste.
Ainsi on fit le soir même un autre projet, par lequel, sans passer à Ath
ni aux environs, le voyage étoit allongé de trois jours. Il fut résolu
aussi de séjourner encore tout hier, et hier sur le soir il y eut un
nouveau changement. Le Roi n'ira plus à Marienbourg ni à Philippeville,
et le voyage, au lieu d'être prolongé de trois jours, sera abrégé de
deux; de sorte qu'on espère d'être à Saint-Germain le 16 ou le 17 de
juin. Le projet nouveau est que le Roi est allé aujourd'hui à Avesnes;
demain il revient dîner ici et va coucher au Quesnoy. Je ne sais pas bien
si l'on y séjournera. Plusieurs personnes sont demeurées ici pour laisser
reposer les équipages; M. de Crussol entr'autres, avec M. de Montausier
et M. le Dauphin, ce qui m'a obligé à demeurer aussi. Demain nous
marcherons avec le Roi.
Je ne vous ferai point pour cette fois une longue réponse, me trouvant
obligé à écrire plusieurs autres lettres. Je vous prie de bien remercier
pour moi vos voisines de la rue de Berry, mais surtout Mme de Malnoue, à
qui je prétends écrire un de ces jours. Nous parlons très-souvent de
vous, non-seulement avec M. de Morinant, que je rencontre presque tous
les jours, mais aussi avec M. de Montausier, qui vous aime toujours
tendrement, et me chargea encore hier au soir de vous en assurer. Son
petit Prince est plus joli qu'on ne vous le peut exprimer. Il profite à
vue d'œil, pour ainsi dire, et en toutes choses; il est gai, enjoué,
doux, civil, souple, nullement opiniâtre, témoignant de l'amitié à tout
le monde; fort aise quand on le loue ou quand on témoigne de l'aimer. Il
a eu ce plaisir jusques ici partout où nous avons passé. M. de Montausier
humainement le fait voir au peuple autant qu'il peut, et l'oblige à
caresser tout le monde. A Saint-Quentin, il combla tous ces pauvres gens
de joie, parce qu'il le fit aller une fois à pied du logis du Roi
jusqu'au sien, qui étoit assez loin, et une autre fois à cheval par toute
la ville, afin qu'on le puisse mieux voir. Je ne manquerai pas de me
souvenir de vous à Tournay avec M. l'Évêque, et partout ailleurs, quand
ce ne seroit qu'avec moi-même. Je suis très-fâché que votre santé ne soit
pas meilleure. Je vous conjure de m'en donner des nouvelles le plus
souvent que vous pourrez. Il ne manque rien à la mienne que l'honneur de
vous voir, qui l'augmenteroit sans doute par la joie que j'en aurois.