PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[558].

[558] Pellisson, _Œuvres diverses_, Paris, 1735, t. II, p. 402.

_Lettres historiques_, 1729, 3 vol. in-12.

Nous choisissons cette lettre et la suivante dans une longue série

de lettres à la même, s'étendant du 14 octobre 1668 au 1er mai

1677. La plupart ne sont que des Gazettes de la guerre et ne

renferment presque rien de personnel à Mlle de Scudéry.

A Chambord, le 14 octobre 1668.

Je suis persuadé, Mademoiselle, qu'on vous a écrit qu'il n'y a point de

maison royale qui soit d'un dessin plus noble et plus magnifique que

Chambord. Le parc et la forêt qui l'environnent sont remplis de vieux

chênes, droits et touffus, qui ont été consultés autrefois. Si les

anciens arbres n'avoient été condamnés par un jugement équitable à un

éternel silence, si l'obscurité de leurs oracles, et l'indiscrétion avec

laquelle ils trahissoient les secrets des amans n'avoient obligé les

dieux à les réduire à servir seulement pour l'ombrage et la fraîcheur, il

y a sans doute beaucoup d'apparence que ceux de Chambord parleroient plus

clairement que de coutume, et qu'ils décideroient en faveur de ce qu'ils

voyent aujourd'hui, quoiqu'ils ayent eu l'honneur d'aider aux plaisirs de

François Ier, dont la grandeur et la magnificence n'ont pu être

surpassées que depuis quelques années. Le temps a été admirable, contre

l'ordre des saisons, depuis que le Roi est parti de Saint-Germain....

Le Roi et la Reine sont allés assez souvent à la chasse. Rien n'est égal

à la magnificence de tous les équipages et au bonheur avec lequel on a

pris tout ce qu'on a attaqué. Les plus grands cerfs ont à peine duré une

demi-heure..........

Vous verrez des descriptions régulières, belles et exactes d'une fête

superbe et très-galante, que le Roi donna à la Reine et aux Dames, il y a

quatre jours, à Herbaud[559]. Les Dames se promenèrent à cheval dans le

parc; vous ne sauriez vous imaginer leur bonne grâce, leur air, leur

ajustement, ni la surprise avec laquelle je les aperçus dans un endroit

du bois....

Aussitôt que je les vis

Tous mes sens furent interdits:

Elles étoient aussi fières que belles.

Ce n'est pas sans raison; quelques-unes d'entr'elles

Ont fait des coups bien hardis;

J'admire leur audace extrême,

Mais je crains bien un jour pour elles même,

Et tels vainqueurs, après leurs grands exploits,

Peuvent être vaincus eux-mêmes quelquefois.

Plus la conquête est grande, et moins elle est parfaite,

Et leur victoire a bien de l'air d'une défaite[560].

[559] Ou plutôt Herbault, à 17 kilom. de Blois. Le château

actuel, qui appartient à M. le marquis de Rancongne, a été rebâti

sous Louis XV. M. d'Herbault, dont il est question dans la

lettre, devait être l'intendant de marine de ce nom.

[560] Ces derniers vers, dit M. Saint-Marc Girardin, sont

évidemment une allusion aux nouvelles amours du roi et à

l'avénement prochain, sinon encore accompli, de Mme de Montespan.

_Journal des Savants_, 1870, p. 373.

Le Roi, la Reine et les Dames descendirent de cheval. Ils entrèrent dans

une salle fort éclairée, où on dansa assez longtemps. Je ne puis me

résoudre à vous entretenir de la beauté des Dames, de la diversité, de la

commodité des appartemens. Je pourrois bien vous dire comme étoit

Herbaud, un moment avant que le Roi y fût arrivé; mais tout parut en un

moment changé par un enchantement admirable....

Je suis persuadé que M. d'Herbaud n'eut pas connu lui-même sa maison, et

que, pour peu qu'il eût eu de disposition à se flatter, il se fût imaginé

qu'il était devenu le maître du Louvre ou des Tuileries. Je vous assure

qu'il me semble tous les jours que Le Brun, Mansart et Le Nostre ont

employé tout leur talent et leur savoir dans les lieux où le Roi passe.

S'il s'avisoit d'entrer jamais

Dans le médiocre palais

Où vous régnez dans les tournelles,

La maison aussitôt deviendroit des plus belles,

Le vilain vestibule en seroit honoré,

L'obscur degré seroit tout éclairé,

Le passage seroit paré.

Que de lustres dans les ruelles!

Le cabinet enfin nous paroîtroit doré.

On passa, après que le bal fut fini, dans une orangerie qu'on avoit

préparée pour un souper magnifique. La disposition des ornemens, des

lumières, des buffets et des services, étoit admirable. M. le Maréchal de

Bellefonds, qui, comme vous savez, est propre à plus d'une chose, avoit

fait entremêler des festons de pampres chargés de muscats, avec des

orangers fleuris, et on avoit disposé au-dessus une confusion si

agréable, qu'il sembloit que le hasard y eût fait naître les plus beaux

fruits de la Touraine; on avoit eu même quelque égard aux nuances, et

ceux de la Cour, qui sont les plus savans et les plus profonds en ces

matières, n'y trouvèrent rien à reprendre......

Vous savez, Mademoiselle, que rien n'est si périlleux que les inventions.

Je ne voudrois pas m'attirer ceux qui les hasardent, car le nombre en est

infini; mais il est vrai qu'on ne peut s'imaginer le succès heureux de

celles dont je viens de vous parler, où l'on avoit pris un soin si exact

de contenter tous les sens, qu'on n'a jamais vu une fête préparée en si

peu de tems, avec tant de grandeur et de politesse.

Le Roi en donna avant-hier une autre dans le château de Blois, dont vous

connoissez la réputation. Tout y étoit merveilleusement bien entendu. Je

pourrois faire une description très-pompeuse du lieu qu'on avoit choisi,

de l'abondance et de mille autres circonstances; elle n'avoit rien

d'humain et d'ordinaire. Je ne suis cependant tenté en aucune manière de

la comparer aux festins des Dieux. Il me semble qu'il n'est pas

impossible, sans en faire mention, de parler dignement de leurs Majestés.

Toutefois, sur un pareil sujet,

Un silence prudent doit être mon partage.

Je crains de profaner ses exploits glorieux.

Quelques foibles auteurs sans doute feroient mieux

De prendre ce parti respectueux et sage.

Ils font bien moins connoître à la postérité

La grandeur du héros que leur témérité.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 209 / 411 题