Du 19 avril 1668.
Ce n'est rien, Mademoiselle, d'être sorti de dessous ce monceau de
buffles, de pistolets, de bottes et de baudriers qui marquoient tant la
guerre à la veille de la trêve et peut-être de la paix; je suis retombé
de fièvre en chaud mal; de plus savants diroient de Scylle en Charibde;
enfin ce que je veux dire, et que je ne dis point trop bien, c'est
qu'après la troupe j'ai fait l'équipage de mon fils[555]; que la batterie
de cuisine est une autre chose que celle des canons; que l'amour a son
brandon, son bandeau, son arc, son carquois et ses flèches; que Mars a
son dard, son bouclier, son casque et son cimeterre; mais que Comus a ses
pots, ses plats et ses bouteilles. Il faut de tout à un guerrier, et
pendant qu'on songe à l'équiper, on peut oublier jusques à l'illustre
Sapho et jusques à la belle Lionne. Mais à propos de la belle Lionne,
celui qui vient d'imposer aux lions un joug qu'ils ont voulu éviter[556],
en parla, il n'y a que peu de jours, d'une manière fort agréable pour moi
et fort glorieuse pour elle. Cet éloge fut publié, et ni elles ni nous ne
le demandons pas particulier[557]. La seule vérité le tira de sa bouche
et la seule vérité le tire de ma plume. Pour vous, généreuse Sapho, vous
savez combien de pouvoir vous avez sur Artaban: il ne tiendra qu'à vous
que vous n'en ayez des marques dans toutes les occasions où il vous
plaira de l'employer.
[555] Paul de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan, depuis duc de
Beauvilliers.
[556] Le Roi venait de faire en personne la conquête de la
Franche-Comté. Le comté de Bourgogne, ou Franche-Comté, portait
d'azur semé de billettes d'or au lion de même.
[557] Le Roi, en parlant à Saint-Aignan de Mlle de Sévigné _d'une
manière fort glorieuse pour elle_, faisait allusion sans doute à
sa sagesse, à sa vertu, à son indifférence. Cette indifférence
était bien connue avant que La Fontaine n'en parlât dans le _Lion
amoureux_; Bensserade l'avait déjà célébrée dans le Ballet de la
_Naissance de Vénus_, dansé à la cour en 1665, et où Mlle de
Sévigné représentait _Omphale_. On adressait les vers suivants à
la reine de Lydie:
Blondins accoutumés à faire des conquêtes,
Devant ce jeune objet si charmant et si doux,
Tout grands héros que vous êtes,
Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux.
L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue;
Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue:
Elle verroit mourir le plus fidèle amant,
Faute de l'assister d'un regard seulement.
Injuste procédé, sotte façon de faire,
Que la pucelle tient de madame sa mère,
Et que la bonne dame, au courage inhumain,
Se lassant aussi peu d'être belle que sage,
Encore tous les jours applique à son usage,
Au détriment du genre humain.
C'était à la fois faire l'éloge de la fille et de la mère. Il
fallait au surplus que cette _indifférence_ naturelle ou affectée
fût bien vraie, puisque Mme de Sévigné dans une de ses lettres à
sa fille, du 22 septembre 1680, lui dit: «D'abord on vous craint,
vous avez un air assez dédaigneux.»