[553] Cette lettre et la suivante, qui avaient passé du cabinet
de M. de Monmerqué dans celui de M. Rathery, ont été communiquées
par ce dernier à l'éditeur des _Lettres de Mme de Sévigné_,
édition Hachette.
Du 6 [avril 1668].
Je ne sais, Mademoiselle, de quelle manière je dois répondre à votre
obligeante lettre, après avoir même demeuré assez longtemps sans y avoir
répondu. Sera-ce en vous rendant mille très-humbles grâces de l'utilité
de l'avis qu'il vous a plu de me donner? Sera-ce de votre admirable
quatrain dont toute la cour est charmée? En vérité je crois que je ne
dirai rien de tout cela, et que je ne vous parlerai que de la belle
Lionne, mais si peu apprivoisée, à qui l'on a dédié la fable du _Lion
Amoureux_[554]. Puisque quand on la voit on ne sauroit regarder autre
chose, croyez-vous que quand on s'en entretient on puisse aisément
changer de discours? A propos de cette belle Lionne, puisque lionne il y
a, je vous en veux faire une petite histoire. J'étois l'autre jour dans
votre cabinet, et, quoiqu'on ne puisse vous y voir trop tôt, ni vous y
attendre avec trop d'impatience, je faillis à vous vouloir mal, lorsque
vous me détournâtes de la contemplation du beau portrait que vous en
avez. Je sais bien que l'aventure du lion ne lui est point arrivée,
qu'elle a de belles et bonnes dents, et sais mieux encore que mon respect
me mettra toujours à couvert de ses ongles. Mais, Mademoiselle, à quoi
vous jouez-vous de me louer? Vous prenez quelque intérêt en ma gloire, et
vous m'allez rendre si vain que je ne serai plus digne de votre estime.
Connoissez un peu mieux, malgré votre modestie, ce que c'est d'être loué
par l'illustre Sapho, de qui l'approbation peut faire l'estime et la
félicité de tous ceux qu'il lui plaira; et croyez que personne n'y est
plus sensible ni ne la reçoit avec plus de respect et n'en est pourtant
moins digne qu'Artaban.
[554] Mlle de Sévigné, à qui La Fontaine a dédié cette fable.
Elle fait partie du premier recueil des _Fables de La Fontaine_
qui contient les six premiers livres; elle commence le quatrième.
Ce recueil ayant été achevé d'imprimer le 31 mars 1668, cette
date donne à peu près celle de la lettre.