[520] Mss Conrart, in-4º, t. IX, p. 131.
Des deux lettres ci-jointes, l'une est adressée à Mlle de Scudéry,
l'autre se rapporte à elle. M. Cousin, en les reproduisant dans la
_Société française au dix-septième siècle_, les a fait précéder
d'une note qui en explique le sens; la voici:
«Il paraît qu'en 1647, Mlle de Scudéry se trouva si fort ennuyée
d'être sous la main tyrannique de son frère que, servitude pour
servitude, elle en souhaita une autre plus favorable au moins à
ses intérêts et à son avenir. Un de ses amis, M. de la Vergne,
sollicita pour elle la place de gouvernante ou de dame de
compagnie dans une très-grande maison. Mlle Paulet avait joint
ses instances à celles de M. de la Vergne. Cependant, d'autres
personnes avaient demandé la même place pour Mlle de Chalais, que
nous connaissons par Mme de Sablé et par la lettre affectueuse de
Mlle de Scudéry (Voy. plus haut, p. 166). Dès que Mlle de Chalais
apprit qu'on avait pensé à Mlle de Scudéry pour cet emploi, elle
fit cesser toutes démarches, et céda très-volontiers le pas à son
illustre amie. Celle-ci n'était pas femme à se laisser vaincre en
générosité, et à son tour elle déclara qu'elle n'entendait pas
continuer ses poursuites. Ni l'une ni l'autre n'eurent la place
en question; mais il nous a paru que ce petit combat d'honneur et
d'amitié valait la peine d'être tiré de l'oubli.»
Sablé, 28 juin 1647.
Mademoiselle,
J'ai vu la lettre que vous avez écrite à notre chère et très-aimable Mlle
Paulet, sur le sujet qui me regarde. Il m'étoit si nouveau lorsque je
partis de Paris, que tout ce que j'eus le temps de faire fut de dire à
cette excellente amie ce qu'une personne de condition et de mérite avoit
eu la bonté de me proposer pour moi, de son propre mouvement. Je dis de
son propre mouvement, car encore qu'elle m'eût fait l'honneur de me
dire, il y avoit quelque temps, qu'elle en vouloit parler, je tenois la
chose si fort éloignée et de moi et de toute autre comme moi, que je
croyois qu'il étoit entièrement impossible d'y pouvoir parvenir. Je le
crois encore de la même sorte, et si bien, que quoique les personnes qui
me font l'honneur de me souhaiter ce bien-là m'aient voulu empêcher de
quitter Paris, je les ai très-humblement suppliées de me le permettre; et
enfin je suis venue en Anjou avec aussi peu de crainte que de désir de
l'événement de la chose.
Il semble que tout ce que je viens de vous dire soit éloigné de notre
embarras et n'en soit pas la cause; vous saurez pourtant, s'il vous
plaît, qu'il en fait une partie. Car lorsque M. de la Vergne pria Mme la
marquise de Sablé de s'employer pour vous auprès de Mme d'Aiguillon, elle
comprit, et moi aussi, sans s'expliquer davantage, que c'étoit pour être
auprès de la nièce[521] qui, selon le bruit commun, devoit épouser le
neveu de Mme d'Aiguillon. Mme la marquise de Sablé ne comprit autre chose
ni moi non plus, en vérité, et j'en demeurai là fort facilement par
l'opinion où j'étois et où je suis encore que la conduite de ces trois
importantes personnes[522] est destinée à quelqu'une qui n'aura pas sans
doute le mérite que vous avez, mais qui aura plus de faveur, plus de
bonheur, et quelque nom de Madame qui sera plus propre à l'éclat qu'à
bien réussir dans l'éducation de ces personnes-là. Voilà donc ce qui
éloigna ma pensée de vous sur ce sujet, et ce qui me l'arrêta à celui que
je viens de vous dire. Joint, comme j'ai déjà dit, que M. de la Vergne ne
s'expliqua point. Il y a beaucoup de circonstances qui, vous étant
déduites, serviroient à me justifier auprès de vous; et je n'en oublierai
aucune, tant j'ai le désir de vous faire connoître la vérité de mes
intentions, si je n'étois assurée que la bonté et la générosité de Mlle
Paulet lui aura fait écrire tout ce qui aura servi à ma justification,
comme je l'en avois très-humblement suppliée, après lui avoir fait voir
le fond de mon cœur et la vérité toute pure. Votre lettre m'a fait
connoître qu'elle est aussi ponctuelle que parfaite amie, et que vous
êtes bonne et généreuse, par les sentiments et par la bonne opinion que
vous avez prise de mon procédé. Je vous en suis infiniment obligée. S'il
se pouvoit ajouter quelque chose à l'estime et à l'extrême affection que
j'ai pour vous, je vous puis assurer que cette dernière obligation le
feroit; mais je suis à vous, il y a si longtemps, que tout ce que je puis
faire est de vous confirmer les vœux de mes très-humbles services, et de
vous assurer que je ne perdrai jamais aucune occasion de vous en rendre.
Plût à Dieu que cet emploi dont il s'agit fût partagé, et que j'y pusse
servir avec vous! Je l'en aimerois infiniment davantage, et si je le
pouvois espérer de cette sorte, je commencerois à le désirer. Mais j'en
aurois trop de joie, c'est pourquoi je ne puis me le promettre.
[521] C'est-à-dire de celle des nièces du cardinal Mazarin
(Olympe Mancini) que Mme d'Aiguillon destinait alors au fils du
maréchal de la Meilleraie, son neveu à la mode de Bretagne,
lequel devint plus tard duc de Mazarin par son mariage avec
Hortense.
[522] Les trois aînées des nièces de Mazarin: Anne-Marie
Martinozzi, Laure et Olympe Mancini.
J'avois supplié Mlle Paulet de ne laisser pas d'employer ses amis et les
vôtres pour le dessein qu'elle a eu et qu'elle doit avoir encore pour
vous. Il y a tant de raisons qui sont en votre personne, qui ne sont
point en la mienne, qu'il devroit être plus facile de réussir pour vous
que pour moi. J'y donnerais ma voix de tout mon cœur, si elle y pouvoit
servir, et je vous puis assurer que j'aurais beaucoup plus de joie que ce
bonheur-là vous arrivât qu'à moi-même, par quantité de raisons dont
l'estime et l'affection que j'ai pour vous sont les principales. Je vous
supplie de le croire, et que personne au monde ne saurait être, avec plus
de vérité que je suis, votre très-humble et très-affectueuse servante.