CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[518].

[518] Cabinet de M. Rathery.

Paris, 12 avril 1645.

Mademoiselle,

Je suis encore plus coupable devant vous que devant monsieur votre frère,

du long temps que j'ai laissé passer sans répondre à l'excellente lettre

que vous me fîtes l'honneur de m'écrire quelques jours avant lui. Il est

vrai que je le serois bien davantage si vous m'aviez laissé moyen de

répondre, et si je n'avois à dire pour excuse qu'on ne peut que mal

écrire après une chose si bien écrite que celle-là. Tout de bon, il ne se

peut rien de mieux que cette lettre, et l'air dont elle est prise est si

galant et si délicat qu'elle a donné de l'ennui aux plumes qui volent le

plus haut parmi nous, et du plaisir à des oreilles qui sont blessées de

tout ce qui n'est que médiocrement admirable. Je n'ai point réparti à ces

merveilles de peur de me faire voir trop au-dessous, et que, par la

comparaison d'elles avec ce que je vous eusse écrit, vous ne parussiez

les avoir mal employées en me les écrivant. En récompense, Mademoiselle,

je leur ai donné le triomphe qu'elles méritoient. Je les ai fait voir

non seulement à Mlle Robineau qui y étoit si agréablement grondée et qui

ne pouvoit mais du sujet que vous avez pris de m'y quereller si

noblement, mais encore à tout l'hôtel de Clermont, à tout l'hôtel de

Rambouillet, à Mme de Sablé et à Mlle de Chalais, à M. Conrart, à Mlle de

Longueville et à Mme de Longueville même, qui tous leur ont fait justice

en leur donnant des éloges qu'on ne donne qu'aux pièces achevées, et les

ont ou lues plusieurs fois, ou retenues plusieurs jours, ou copiées avec

soin, afin d'en mieux considérer les beautés.

Voilà, Mademoiselle, la seule réponse que je vous y ferai et qui vaudra

mieux que si je vous protestois sérieusement que Mlle Robineau n'a point

d'avantage sur vous dans mon esprit, et que je ne laisserois pas de vous

honorer extrêmement et de me souvenir de votre mérite, quand elle se

donneroit moins de soin qu'elle ne fait de m'exhorter à payer vos bontés

pour moi, du moins par de mauvaises lettres. J'ai quelquefois le bonheur

de la voir, mais ce n'est que quand elle est malheureuse, et que quelque

rhume ou quelque autre indisposition l'arrête chez elle. Autrement vous

savez que ses amies, ou les sermons, ou les pardons l'en tirent

d'ordinaire, et qu'il n'y a rien de si rare que de l'y trouver. Quand je

l'y rencontre, vous faites la meilleure partie de notre conversation,

mais de manière que la plus grande délicatesse de votre amitié n'en

pourroit être que satisfaite, si vous étiez aussi près de nos yeux, que

vous l'êtes de notre cœur. Je suis témoin de la continuation de sa

tendresse pour vous, et si elle daigne parler de moi dans ses lettres,

elle vous aura témoigné que je suis pour vous tout ce que vous sauriez

désirer, et qu'il n'y a point d'intérêts qui me soient plus chers que les

vôtres. J'ai vu dans celle de Mlle Paulet ce que vous dites de si

obligeant pour la rupture de mon voyage de Munster[519], et je l'ai plus

senti que je ne vous le saurois dire. Il est certain, et je ne vous

dissimulerai pas, que ce voyage choquoit entièrement mon inclination,

qu'il troubloit l'ordre de ma vie, qu'il renversoit tous mes desseins et

qu'il m'arrachoit à tous mes amis, si je n'eusse travaillé rigoureusement

et avec succès pour le rompre. Je l'ai rompu et l'une des principales

consolations qui m'en restent, c'est que par cet effort je me suis

conservé libre, et que je m'en pourrai bien plus véritablement dire,

Mademoiselle,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

CHAPELAIN.

[519] Voy. ci-dessus, p. 195.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 179 / 411 题