[516] _Lettres de Godeau, évêque de Vence, sur divers sujets._
Paris, 1713, in-12, p. 200.
Grasse, 16 août 1641.
Mademoiselle,
Au lieu de vous remercier de l'éloquente lettre que vous m'avez écrite,
il faut que je m'en plaigne, et que je vous en fasse une correction. Ne
savez-vous pas qu'il en est des écrivains, et surtout des poëtes, de même
que des femmes? Si vous leur dites une fois qu'elles sont belles, le
diable le leur redit cent, et elles ajoutent plus de créance à ce père du
mensonge qu'à la glace la plus fidèle d'un miroir. L'esprit aime toutes
ses productions, parce qu'en l'état de péché où nous sommes l'amour
propre infecte toutes les puissances de notre âme, et surtout celle qui
est la plus divine; mais, comme il a plus de part dans les vers que dans
les autres ouvrages de prose, étant, s'il faut ainsi dire, comme créateur
de ceux-là, il en est aussi plus jaloux, pour ne pas me servir d'un terme
plus rude. Pourquoi donc prenez-vous tant de peine à me faire avaler un
poison dont je suis déjà tout plein? Si vous pensez que la civilité vous
y oblige, elle est bien cruelle. Si vous croyez ce que vous dites, il
faut que je vous détrompe, et que je vous dise que dans le livre dont
vous faites tant de cas, il n'y a rien de précieux que la matière[517].
C'est sans doute ce qui vous a fait tomber en erreur, et vous avez fait
comme les amans qui trouvent que toutes les peintures de la personne
qu'ils aiment sont des chefs-d'œuvre, et ne distinguent pas celles de
l'ouvrier de celles de leur passion. Pour moi, je vous jure sincèrement
que, parmi tant de pièces, je vois peu de choses qui me satisfassent, et
beaucoup qui me déplaisent. Ma paresse naturelle m'a empêché de les
corriger, et j'ai cru que cela n'empêcheroit pas la fin que je me suis
proposée, qui est de rendre quelque service à Dieu, en détournant les
hommes des choses profanes, au moins pour quelque temps. Croyez-moi, il
n'y a point de gloire dans la terre dont on doive faire beaucoup de
compte; les panégyristes sont vains, les louanges vaines, et ce qui en
reste, fumée et vanité. Surtout je ne puis concevoir comment il est
possible que, considérant avec un peu d'attention la grandeur des
mystères de Dieu, on puisse s'imaginer que l'on en parle, je ne dirai pas
dignement, mais médiocrement. Je le prie qu'il me pardonne mes fautes en
cette occasion, et qu'il approuve, ou plutôt qu'il purifie mes intentions
pour l'avenir. Je vous conseille aussi de vous repentir de vos
cajoleries, elles ne m'ont que trop plû; mais ce qui m'oblige davantage
c'est l'assurance qu'il vous plaît de me donner que je suis dans vos
bonnes grâces. Croyez que je vous honore sincèrement et que je suis,
Mademoiselle, votre, etc., etc.
[517] Il parut en 1641 une 2e édition des _Œuvres chrestiennes_
de Godeau.