[514] _Correspondance de Chapelain._ Mss Sainte-Beuve.
Paris, 4 aoust 1639.
Mademoiselle,
Je fus incivil de vous envoyer la lettre de M. de Balzac que je vous
devois porter moi-même. Mais vous jetterez cette faute sur les embarras
qui m'en ont déjà fait commettre tant d'autres envers vous, et qui vous
ont dû faire étonner plus d'une fois que j'use si mal de la permission
que vous m'avez donnée de vous rendre mes devoirs et de vous faire de
mauvaises visites. Si vous m'avez pardonné les premières, je veux croire
que vous ne me tiendrez pas rigueur pour cette dernière, et que vous vous
contenterez du mal que j'ai eu en ne vous voyant pas. J'ai lu la lettre
et l'ai trouvée digne de vous et de celui qui l'a écrite, comme je me
l'étois bien imaginé devant que vous me l'eussiez communiquée. Avec votre
permission, je la garderai tout aujourd'hui pour la faire voir à une
couple de mes amis qui seront bien aises de voir que M. de Balzac connoît
votre mérite et lui rend une partie de ce qui lui est dû.
Pour ce qui regarde mon portrait, Mademoiselle, M. le marquis de
Montausier s'est réjoui lorsqu'il vous a dit qu'il en avoit vu l'ébauche,
et vous aurez à lui reprocher qu'en cette rencontre il n'a pas traité
assez sérieusement avec vous. C'est une matière sur laquelle je délibère
encore, et, à vous dire mon sentiment en liberté, je penche beaucoup plus
à supplier M. votre frère de me dispenser de lui faire un présent si peu
digne de son cabinet, et de garder cet honneur pour ceux qui le méritent
davantage[515]. Je vous en parle sans cette modestie affectée qui ne
diffère guères de la vanité, et vous jure que j'appréhende d'être mêlé
parmi ces grands hommes qui parent et doivent parer un illustre réduit.
Cela ne pourra être sans faire tort à leur gloire qui s'offensera d'une
société si inégale, et M. votre frère doit craindre lui-même d'en être
blâmé, comme s'étant volontairement trompé par ce choix qui leur est si
peu avantageux. J'irai au premier jour chez lui essayer de lui persuader
que je ne paroisse pas là où je n'ai pas de place légitime, ou recevoir
de lui une nouvelle jussion qui me mette à couvert, et le charge de tout
le mal qui en pourroit arriver. Cependant vous le solliciterez, s'il vous
plaît, en ma faveur, et le disposerez à ne me pas faire injustice en me
fesant plus de grâce que je ne veux. C'est cela que vous demande pour
cette heure avec instance, Mademoiselle,
Votre très-obéissant serviteur,
CHAPELAIN.
[515] George de Scudéry avait demandé à Chapelain son portrait
pour sa collection des Illustres.