25 juillet 1639.

Mademoiselle,

Si j'eusse pu obtenir un bon moment de ma mauvaise santé, je vous aurois

dit, il y a longtemps, que je n'ai ni assez d'humilité pour rejeter les

louanges que vous me donnez, ni assez de présomption pour y consentir. De

les croire d'une foi historique, ce seroit avoir l'imagination un peu

forte; et de s'offenser aussi d'une fable si obligeante, ce seroit être

de mauvaise humeur. En ceci, le tempérament que je veux choisir ne vous

sera pas désavantageux. Je considérerai vos excellentes paroles comme

purement vôtres, et sans que je pense qu'elles m'appartiennent. De cette

sorte, elles feront toujours leur effet, et je demeurerai toujours

persuadé, mais ce sera, Mademoiselle, des grâces de votre esprit et de

l'éloquence qui loue, non pas de celle qui est louée.

Pardonnez à mon humeur défiante, si je ne puis bien croire que vous soyez

de l'avis de votre lettre ni que ma _Relation à Ménandre_ soit de la

force que vous m'écrivez. Elle vous a touchée, néanmoins, pour ce que

vous êtes sensible aux malheurs d'autrui, et que la bonté vous intéresse

dans toutes les causes de l'innocence. Par là véritablement je puis

mériter votre faveur, et monsieur votre frère me pourroit prendre aussi

pour un des sujets qui ont besoin de son assistance. Il sait défendre à

ce que je vois, avec autant de valeur qu'il sait attaquer, et ses

boucliers ne sont pas moins impénétrables, que ses autres armes sont

tranchantes. En effet, l'ouvrage qu'il vous a plû de m'envoyer de sa

part[513] me semble avoir cette fatale solidité. Les plus grands ennemis

des spectacles et des fêtes de l'esprit ne les sauroient violer à

l'avenir sous une telle protection. Par son moyen, la volupté sera remise

en sa bonne renommée, et de sa grâce nous nous réjouirons, sans scrupule,

en dépit des tristes et des sévères. Je vous en dirois davantage si vous

aviez dessein de m'examiner sur votre livre, et si vous vouliez que je

vous rendisse compte de mes études, mais ce n'est pas ici le lieu de

faire ni de commentaires, ni d'avant-propos. Et d'ailleurs, puisque les

belles assemblées, n'étant pas ingrates, retentiront de tous côtés de la

gloire de leur défenseur, il y a de l'apparence qu'une voix si foible, et

qui vient de si loin que la mienne ne seroit pas remarquée dans le grand

bruit que tant d'applaudissements doivent faire. Je me contente donc de

vous dire sans aucun ornement de paroles, que je ne manque pas de

reconnoissance, après une parfaite obligation, et que le présent que j'ai

reçu ne pouvant être plus riche qu'il est, M. de Scudéry a trouvé le

moyen de me le rendre plus agréable par l'envoi qu'il a désiré que vous

m'en fissiez. Avec sa permission, je vous en remercie de tout mon cœur,

et veux être, s'il vous plaît, toute ma vie,

Mademoiselle,

Votre très-humble et très-obligé serviteur,

BALZAC.

_P. S._ Je viens d'apprendre, par une lettre de M. Chapelain, que M.

votre frère m'a fait encore un nouveau présent. Je l'attends avec

impatience et vous supplie de lui dire, Mademoiselle, qu'il n'a point un

plus passionné serviteur que moi, ni qui fasse plus d'estime de sa vertu.

Plût à Dieu qu'il eût l'année prochaine quelque emploi digne de lui dans

l'armée que commande M. le Prince! Il viendroit faire ici une station et

me donneroit bien huit jours pour l'embrasser et pour l'entretenir à mon

aise.

[513] L'_Apologie du Théâtre_, Paris, 1639, in-4º.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 176 / 411 题