Mademoiselle,
Si j'eusse pu obtenir un bon moment de ma mauvaise santé, je vous aurois
dit, il y a longtemps, que je n'ai ni assez d'humilité pour rejeter les
louanges que vous me donnez, ni assez de présomption pour y consentir. De
les croire d'une foi historique, ce seroit avoir l'imagination un peu
forte; et de s'offenser aussi d'une fable si obligeante, ce seroit être
de mauvaise humeur. En ceci, le tempérament que je veux choisir ne vous
sera pas désavantageux. Je considérerai vos excellentes paroles comme
purement vôtres, et sans que je pense qu'elles m'appartiennent. De cette
sorte, elles feront toujours leur effet, et je demeurerai toujours
persuadé, mais ce sera, Mademoiselle, des grâces de votre esprit et de
l'éloquence qui loue, non pas de celle qui est louée.
Pardonnez à mon humeur défiante, si je ne puis bien croire que vous soyez
de l'avis de votre lettre ni que ma _Relation à Ménandre_ soit de la
force que vous m'écrivez. Elle vous a touchée, néanmoins, pour ce que
vous êtes sensible aux malheurs d'autrui, et que la bonté vous intéresse
dans toutes les causes de l'innocence. Par là véritablement je puis
mériter votre faveur, et monsieur votre frère me pourroit prendre aussi
pour un des sujets qui ont besoin de son assistance. Il sait défendre à
ce que je vois, avec autant de valeur qu'il sait attaquer, et ses
boucliers ne sont pas moins impénétrables, que ses autres armes sont
tranchantes. En effet, l'ouvrage qu'il vous a plû de m'envoyer de sa
part[513] me semble avoir cette fatale solidité. Les plus grands ennemis
des spectacles et des fêtes de l'esprit ne les sauroient violer à
l'avenir sous une telle protection. Par son moyen, la volupté sera remise
en sa bonne renommée, et de sa grâce nous nous réjouirons, sans scrupule,
en dépit des tristes et des sévères. Je vous en dirois davantage si vous
aviez dessein de m'examiner sur votre livre, et si vous vouliez que je
vous rendisse compte de mes études, mais ce n'est pas ici le lieu de
faire ni de commentaires, ni d'avant-propos. Et d'ailleurs, puisque les
belles assemblées, n'étant pas ingrates, retentiront de tous côtés de la
gloire de leur défenseur, il y a de l'apparence qu'une voix si foible, et
qui vient de si loin que la mienne ne seroit pas remarquée dans le grand
bruit que tant d'applaudissements doivent faire. Je me contente donc de
vous dire sans aucun ornement de paroles, que je ne manque pas de
reconnoissance, après une parfaite obligation, et que le présent que j'ai
reçu ne pouvant être plus riche qu'il est, M. de Scudéry a trouvé le
moyen de me le rendre plus agréable par l'envoi qu'il a désiré que vous
m'en fissiez. Avec sa permission, je vous en remercie de tout mon cœur,
et veux être, s'il vous plaît, toute ma vie,
Mademoiselle,
Votre très-humble et très-obligé serviteur,
BALZAC.
_P. S._ Je viens d'apprendre, par une lettre de M. Chapelain, que M.
votre frère m'a fait encore un nouveau présent. Je l'attends avec
impatience et vous supplie de lui dire, Mademoiselle, qu'il n'a point un
plus passionné serviteur que moi, ni qui fasse plus d'estime de sa vertu.
Plût à Dieu qu'il eût l'année prochaine quelque emploi digne de lui dans
l'armée que commande M. le Prince! Il viendroit faire ici une station et
me donneroit bien huit jours pour l'embrasser et pour l'entretenir à mon
aise.
[513] L'_Apologie du Théâtre_, Paris, 1639, in-4º.