Sans date.
Vous dites fort modestement
Que vous n'avez point eu d'amant;
Ce discours n'est pas vraisemblable:
Mais du moins, fille incomparable,
Pour être sincère à mon tour,
Ne haïssez-vous point l'amour?
Et je trouve assez incroyable
D'aimer la passion qui peut tout enflammer
Sans que pas un amant ait osé vous aimer.
Où l'auriez-vous si bien connue,
Si vous ne l'aviez jamais vue?
Pour parler comme vous de l'amoureux ennui,
Il faut du moins, Iris, l'avoir appris d'autrui,
Il faut, dis-je en un mot, si l'on le veut connoître,
Le sentir ou l'avoir fait naître;
Mais on voit assez rarement,
Quand on aime l'amour, qu'on haïsse l'amant.
Je vous excepte pourtant de cette règle, Mademoiselle, car comme vous
avez eu infiniment d'esprit dès votre plus tendre jeunesse, je suppose
qu'il a été une garde fidèle de votre cœur, et que ne trouvant rien
digne de lui, il a conservé sa liberté. Les vers dont votre lettre est
semée, sont fort galants et fort jolis, et je vois bien que vous seriez
plutôt de l'avis des quatre vers d'un ami que j'ai eu, que de celui des
quatre de Mme de P.... Il les mettoit dans la bouche d'une dame. Les
voici:
Mais quand sur notre esprit un amant qu'on estime
A pris quelque crédit,
On commence à douter si l'amour est un crime
Aussi grand qu'on le dit.
Je prends la liberté, Mademoiselle, de vous envoyer un madrigal qui a eu
le bonheur de ne pas déplaire au Roi, et je souhaite qu'il soit aussi
heureux auprès de vous, car je connois tout le prix de votre voix. Je
voudrois bien que vous connussiez de même celui de mon amitié: car en un
mot, Mademoiselle, je ne suis aimable que parce que je sais aimer mes
amies d'une manière tendre et désintéressée, qui me distingue de beaucoup
d'autres; je me vante hardiment de cette bonne qualité. Car étant aussi
éloignées l'une de l'autre, vous n'en sauriez rien, si je ne vous le
faisois connoître; et je ne vous parle ainsi que pour vous engager à
m'employer à quelque chose qui puisse vous donner lieu de croire que je
suis avec beaucoup de tendresse
Votre, etc., etc.