[486] Cette lettre et les suivantes à Mme de Chandiot sont tirées
du mss de la Bibliothèque nationale indiqué ci-dessus, p. 322.
Ce 20 avril [1695].
Je n'ai pas voulu, Madame, me donner l'honneur de vous écrire que je
n'eusse fait l'entrevue de M. le président Boisot et de M. Bosquillon. Il
me paroît qu'ils sont contents l'un de l'autre, et je ne doute pas,
Madame, que vous ne soyez contente de l'éloge que ce dernier fait de
notre illustre ami[487], sur vos mémoires, dont il est charmé, aussi bien
que de quelques-unes de vos lettres que je lui ai montrées. J'en ai vu
une fort belle entre les mains de M. le président Boisot, mais comme il
me semble qu'il vous a un peu trop alarmée sur ma santé et sur ma vie, où
vous avez la bonté de prendre intérêt, je veux un peu vous rassurer et
vous dire qu'il n'est pas impossible que je n'aie encore quelque petit
nombre d'années à vivre. Il est vrai que l'excessive rigueur de l'hiver
dernier m'a causé un fort grand rhume qui ne peut guérir que par le chaud
qui n'est pas encore venu, mais il est sans fièvre et sans nul engagement
de poitrine, et ce qui m'incommode le plus est un rhumatisme qui
m'enferme dans ma chambre et dans mon cabinet, ne pouvant marcher,
quoiqu'il ne soit qu'aux genoux.
[487] L'abbé Boisot, mort le 4 décembre 1694.
Mais, comme je suis d'une famille où les ressorts de la raison ne s'usent
point, je puis espérer d'en jouir encore un petit nombre d'années, comme
je vous l'ai dit. J'en ai un exemple domestique, car la mère de feu mon
père a vécu cent huit ans avec toute la liberté de la sienne, et elle
jeûna le vendredi et au pain et à l'eau la dernière année de sa vie,
comme elle avoit accoutumé depuis quarante ans. Je n'aspire pas à en
avoir une aussi longue, j'ai perdu trop d'illustres amis pour le désirer,
et il y en a peu de ce temps-ci capables de les remplacer; l'amitié étant
devenue extrêmement rare. Je n'ai pas moins perdu d'amies illustres que
d'illustres amis. Si nous étions en même lieu, Madame, vous avez tout le
mérite qu'il faut pour adoucir toutes mes douleurs, pourvu que je puisse
avoir place dans votre cœur; celle que vous avez dans le mien m'en rend
en quelque sorte digne, puisque je suis avec toute l'estime que vous
méritez et toute la sincérité dont je fais profession, votre très-humble
et très-obéissante servante.