AU MÊME.

Août 1694.

Je vous réponds un peu tard, Monsieur, par des raisons bien différentes.

La première est que je fus accablée, à ma fête, de fleurs, de fruits, de

vers et de billets, qu'il m'a fallu plusieurs jours à remercier ceux qui

me les avoient envoyés et à recevoir les visites de ceux qui venoient

voir les vers que j'avois reçus. Mais, depuis cela, ma santé altérée, mes

affaires au même état et l'inquiétude où j'étois du Havre où je suis née,

et du pays de Caux, où j'ai un neveu à la mode de Bretagne, d'un mérite

distingué, et plusieurs autres parents, m'ont fort occupée. Mais grâce à

Dieu, les ennemis n'ont pas fait grand mal au Havre, quoiqu'ils y aient

jeté plus de mille bombes, où il n'y a eu que six médiocres maisons

brûlées, et une chapelle un peu endommagée; et la bombarde qu'une de nos

bombes fit sauter en l'air valoit mieux que ce que la ville a perdu. Il

n'y a eu qu'un homme tué au Havre, et deux à Dieppe. L'embrasement de

cette dernière a été grand par la faute des habitants qui étoient tous

sortis de la ville. Mais M. le maréchal de Choiseul, qui étoit au Havre

avec la Maison du Roi et la noblesse du pays, fit éteindre le feu

aussitôt qu'il prit en quelque part. La citadelle et les vaisseaux du

port n'ont eu nul mal.

Comme vous prenez part à tout ce qui me touche, je vous dirai que le

Madrigal sur la prise de Gironne[483] a été vu du Roi par le R. P. de la

Chaise et qu'il en a été loué plus qu'il ne mérite. J'envoyai hier à ce

même père une pierre antique pour le Roi, avec de très-beaux vers que

l'on m'avoit adressés, où j'ai répondu. J'ai lieu de croire, vu la

manière dont il a reçu mon madrigal, que Sa Majesté ne sait pas que je ne

suis pas payée. Si cela continue, je prendrai la liberté de l'écrire à

Mme de Maintenon, pour la prier d'en dire un mot au ministre. Vous voyez,

Monsieur, que je vous parle de mes intérêts comme si c'étoient les

vôtres. Apprenez-moi, s'il vous plaît, Monsieur, si vous êtes soulagé de

la douleur dont vous vous plaigniez par votre dernière lettre. Je le

souhaite de tout mon cœur, comme étant véritablement votre, etc. etc.

[483] Voy. ce Madrigal aux Poésies.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 144 / 411 题