[428] Jeanne-Anne de Bordey, née vers 1650 à Vuillafans, près
d'Ornans, d'une famille noble, éprouva de bonne heure un goût
très-vif pour les lettres; mais elle les cultivait en secret pour
échapper au ridicule qui s'attachait alors dans sa province aux
femmes soupçonnées de viser au bel esprit. Sa modestie ne
l'empêcha pas d'être connue du savant abbé Boisot, qui reçut dès
lors ses confidences littéraires et l'encouragea dans ses essais.
Ce fut lui qui la mit en rapport avec Mlle de Scudéry, qui lui
donna le nom de _Belle Iris_, sous lequel elle était connue dans
les sociétés de Paris. La mort de l'abbé Boisot, son protecteur
et son constant ami, dut être pour elle la cause d'un vif
chagrin. Elle avait épousé peu de temps auparavant (1691) M. de
Chandiot, d'une famille patricienne de Besançon, qui sut
apprécier toutes les qualités de sa compagne. Elle le perdit en
1709, et dès lors elle vécut dans une retraite profonde,
partageant son temps entre la culture des lettres, son unique
consolation, et la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Sa
charité était inépuisable; par son testament elle légua toute sa
fortune au Grand Hôpital dont son mari avait été l'un des
administrateurs et des éminents bienfaiteurs; elle demandait
aussi d'être inhumée dans le cimetière de cet hospice, au milieu
des pauvres dont elle avait été la providence, et pour ainsi
dire, la mère. Son vœu fut exaucé. Mme de Chandiot mourut le 19
mars 1737, dans un âge très-avancé. On ne connaît aucun écrit de
Mme de Chandiot. Une partie de sa correspondance avec l'abbé
Nicaise et des autres amis de Mlle de Scudéry, était entre les
mains de M. Rousselle de Bréville, de l'académie de Besançon;
celui-ci étant mort en 1807, dans un village où il s'était retiré
pendant la Révolution, cette correspondance devint la proie du
maître d'école qui, n'en connaissant pas la valeur, la donnait à
ses élèves pour les former à la lecture des _vieux papiers_.
Ainsi rien ne subsiste plus d'une femme aussi vertueuse que
spirituelle; et son nom est à peine connu dans une ville où sa
mémoire aurait dû être impérissable. (W.)
Sur la mort de Mme de Chandiot et sur le sort de ses papiers, voy.
_Revue littéraire de la Franche-Comté_, t. IV, p. 210.
Cette lettre ne fait pas partie de la correspondance conservée à
Besançon. Nous la tirons d'un Mss de la Bibliothèque nationale qui
en renferme six autres de Mlle de Scudéry à Mme de Chandiot:
_Lettres originales_, t. IV. N-Z.
Ce 16 mars 1691.
Je vous suis infiniment obligée, Mademoiselle, de l'honneur que vous
m'avez fait de m'écrire, mais permettez-moi de vous dire que je suis la
personne du monde qu'on doit le moins craindre, aussi vous puis-je
assurer que je n'aime nullement qu'on me craigne, et je n'ai jamais
inspiré ce sentiment-là dans le cœur de ceux qui m'ont vue.
Bannissez-le donc, s'il vous plaît, du vôtre à mon égard, et la raison le
veut ainsi. Car premièrement avec tout l'esprit que vous avez, vous ne
devez craindre personne, et puisque vous ne craignez pas M. l'abbé de
Saint-Vincent qui est plus redoutable que moi, vous avez eu tort de
m'appréhender. Je ne me pique point du tout de bel esprit; je parle et
j'écris simplement pour me faire entendre, je ne cherche pas à dire de
belles choses que peut-être je ne trouverois pas, mes premières pensées
me semblent ordinairement les meilleures, je les prends comme elles
viennent. Jugez après cela, Mademoiselle, si vous avez eu raison de me
craindre; mais je puis vous assurer que si une grande estime peut faire
naître l'amitié, vous m'aimerez un peu, car tout ce que j'ai vu de vous
et tout ce que M. l'abbé de Saint-Vincent m'en a écrit, vous ont donné
une si bonne place dans mon cœur que je ne suis pas indigne d'en avoir
du moins une petite dans le vôtre, et d'obtenir la permission d'être
toute ma vie, avec toute l'estime que vous méritez, votre très-humble et
très-obéissante servante.