A M. L'ABBÉ BOISOT.

Le 7 mars 1691.

Vous portez, Monsieur, la générosité si loin pour M. de Belgeri, que je

ne trouve point de termes pour vous exprimer ma reconnoissance, ni pour

vous louer comme vous méritez de l'être, et je renferme tout cela dans

mon cœur où rien ne se perd jamais.... Après cela, Monsieur, je ne puis

m'empêcher de vous faire remarquer qu'il n'eût pas été possible de

prévoir, quand j'avois garnison toutes les nuits pour me garantir des

voleurs, qu'une aventure si importune, au lieu de m'appauvrir comme

j'avois lieu de le craindre, enrichiroit mon cabinet en me faisant

recevoir des madrigaux très-agréables, et la plus jolie lettre du monde

que j'y conserverai soigneusement. En vérité, Monsieur, après avoir lu ce

que votre aimable amie vous écrit[427], je vous soupçonnerois volontiers

de me tromper, et je croirois que cette jolie lettre est de quelque

personne de la cour, que des affaires ont menée dans votre pays, si j'en

connoissois quelqu'une qui écrivît avec autant d'esprit et autant de

politesse. Ce qui m'en plaît encore infiniment, Monsieur, c'est qu'il me

paroît qu'elle croit vous faire plaisir de vous parler de moi. Car, du

reste, les louanges d'une personne qui ne me connoît pas, quoique

très-ingénieuses et très-bien écrites, me donnent beaucoup d'estime pour

elle sans me donner de vanité.

Dieu me garde de chercher noise

Avec une telle Comtoise!

J'aime beaucoup mieux filer doux,

Et ne répondre que par vous.

[427] Mlle Bordey, dont il sera parlé ci-après.

Vous lui direz donc, s'il vous plaît, Monsieur, que je ne sais pas si

elle a été ou si elle est votre maîtresse, mais que je vois beaucoup

d'apparence que vous avez été son maître en l'art de bien écrire. Mais,

pour vous aider à divertir une si charmante écolière, je vous envoie des

vers d'un de mes amis de Bordeaux qui s'appelle M. Bétoulaud, d'un mérite

fort distingué, et qui est présentement à Paris. Celui dont je parle m'a

donné lieu de faire plusieurs présents agréables au Roi. Je vous envoie

donc une empreinte d'une aigle qui tient une couronne de laurier à son

bec. Cette aigle est gravée sur une très-belle agate orientale que j'ai

donnée à Sa Majesté avec les vers qui l'accompagnent. Je vous envoie

encore une empreinte d'un cachet de cornaline, où un phénix est

représenté sur un bûcher, que le même M. de Bétoulaud a donné à M. de

Pellisson avec un madrigal dont vous trouverez le sens fort juste.

Et comme les nouvelles peuvent divertir à la campagne, je vous apprends

que durant que tous les princes ligués sont assemblés à la Haye pour

résoudre quel mal ils pourront faire à la France, nous voyons de tous

côtés de quoi troubler leur assemblée; car toute la gendarmerie a ordre

de se tenir prête à partir au premier commandement. Toutes les troupes

sont en mouvement en Flandre; l'artillerie doit être prête à marcher le

10 de ce mois, et l'on ne doute pas d'un siége avant la fin de mars. Tous

les vaisseaux de Toulon sont en état de mettre à la voile; vingt galères

sont prêtes à Marseille. Il vient quatre mille matelots de Provence pour

nos vaisseaux de Ponant; il marche beaucoup de troupes en Piémont, et, de

tous les côtés, le Roi est le plus grand roi du monde. J'espère même que

nous n'aurons pas un pape autrichien. Voilà, Monsieur, de quoi amuser

votre aimable amie, Mlle Bordey, que je voudrois bien qui fût la mienne:

je n'en désespérerois pas si elle savoit à quel point je suis la vôtre.

Mais, à mon grand regret, vous ne le savez pas vous-même, n'ayant nulle

occasion de vous témoigner combien je suis, etc., etc.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 88 / 411 题