A M. L'ABBÉ BOISOT.

Le 22 mars 1690.

Il y a sept semaines, Monsieur, que je suis malade, et quoique je sois

beaucoup mieux, je ne recevrai pourtant des visites qu'après Quasimodo,

et, à la réserve de trois ou quatre personnes, je ne vois encore qui que

ce soit. Mais, quand je serai achevée de guérir, je serai ravie de voir

M. l'abbé Nicaise et de le remercier de son présent. Si vous lui écrivez,

Monsieur, vous me ferez plaisir de l'assurer de mes services très-humbles

et de mon estime.

Au reste il y a une contestation entre des gens de savoir pour donner la

préférence à un des trois éloges du Roi que M. de Pellisson a faits dans

ce qu'il a écrit sur la religion. Le premier est au premier volume des

_Réflexions_[420] que je sais que vous avez: il est placé dans la

relation sur l'état de la religion en France. Le second éloge est au

second volume des _Réflexions_ et le troisième est à la fin des

_Chimères_[421], que je suppose que M. de Pellisson vous a données. Comme

j'estime beaucoup votre discernement, Monsieur, et la délicatesse de

votre goût, je vous prie de les relire, d'en choisir un, et de me mander

celui que vous aurez préféré, en un papier à part. J'ai déjà plusieurs

avis de cette sorte; vous serez, Monsieur, en bonne compagnie, et cela

fera plaisir à M. de Pellisson. Je suis avec toute l'estime que vous me

connoissez et toute la reconnoissance possible, votre très-humble et très

obéissante servante, etc., etc.

[420] _Réflexions sur les différends en matière de religion._

1686, in-12.

[421] _Les Chimères de M. Jurieu_, autre ouvrage de Pellisson.

1690, in-12.

RÉPONSE DE MADEMOISELLE DE SCUDÉRY AUX VERS DE M. LE PREMIER

PRÉSIDENT DE LA GUYENNE,[422] OÙ IL SOUTENOIT QU'ON NE POUVOIT

CHOISIR ENTRE LES TROIS ÉLOGES[423] PARCE QU'ILS ÉTOIENT ÉGAUX EN

BEAUTÉ.

[422] Jean-Baptiste Le Conte de la Tresne, premier président au

parlement de Bordeaux.

[423] Il s'agit des trois éloges de Louis XIV, par Pellisson,

dont il a été question dans la lettre précédente.

[Mai 1690.]

Quoi qu'en puissent dire vos vers,

Rien n'est égal en l'univers.

Le soleil même en sa carrière,

Répand diversement sa brillante lumière,

Et ses rayons si purs, et si clairs, et si beaux,

Aux yeux les plus perçants paroissent inégaux.

.... Après cela, Monsieur, il me semble que vous devriez vous rendre à ce

grand exemple et préférer un des trois Éloges aux deux autres.... On

trouve, sans doute, dans le premier, tout ce que les panégyriques les

plus étendus peuvent avoir de plus fort et de plus noble pour donner

l'idée d'un Roi accompli. Le second, en peu de paroles, et en forçant

l'envie même à en faire un portrait admirable, a sans doute une charmante

nouveauté.... Mais je sens dans le troisième quelque chose de divin qui

tient de l'inspiration, qui emporte mon cœur en ravissant mon esprit, et

qui ne me permet pas de rester dans une neutralité volontaire comme la

vôtre. J'ai même, ce me semble, Monsieur, un grand préjugé qui favorise

mon sentiment; car il faut que vous demeuriez d'accord que tout homme

sage proportionne les choses qu'il dit à ceux à qui il parle. On ne

parle pas à un grand Roi comme à un simple particulier, à des dames comme

à des docteurs; et, selon cette règle, l'auteur des _Éloges_ a dû

s'élever davantage en parlant à Dieu pour un grand Roi, et y penser avec

plus d'application que lorsqu'il en parloit à de pauvres fugitifs

égarés.... Cette distinction de style selon les divers sujets est même le

véritable caractère de l'auteur des _Éloges_, dont il ne s'est jamais

départi; et qui considérera, non pas tant la multitude de ses ouvrages

que leur prodigieuse variété, ne doutera pas qu'il n'ait eu dessein de

mieux parler à Dieu qu'aux hommes. Dans le commencement de sa vie,

n'ayant encore que vingt ans, il fit la paraphrase des _Institutes_ de

Justinien, par où il sembloit qu'il ne dût jamais être appliqué qu'aux

choses les plus savantes, et quoique ce petit ouvrage ait fait entendre

ce que c'est que la jurisprudence romaine jusques aux dames même, quand

elles ont voulu être curieuses, et que toutes sortes de personnes l'aient

lu avec plaisir, il s'en faut beaucoup qu'il soit du caractère de ceux

qui suivirent. L'_Histoire de l'Académie_ a passé et passera toujours

pour un chef-d'œuvre, le style n'en étant ni trop, ni trop peu élevé,

ayant même évité avec beaucoup d'art les écueils qui se rencontroient

dans son sujet. Peu de temps après, ce qu'on appelle le monde fut rempli

et charmé d'ouvrages de poésie ingénieuse, galante et agréable. La

fameuse _Fauvette_ vola partout où le françois est entendu; le _Caprice

contre l'estime_, l'_Oranger_, le _Dialogue de Pégase et d'Acante_ et

cent autres marquent assez ce que je dis. Et pour montrer qu'il a su

varier ses ouvrages de poésie comme ses ouvrages de prose, plusieurs odes

héroïques ou chrétiennes ont mérité l'approbation des plus habiles; et ce

poëme d'_Eurymedon_[424] où le Roi est si bien loué, a fait voir en

abrégé tout ce que les poëmes épiques les plus parfaits ont de plus

sublime et de plus héroïque. Ce Panégyrique du Roi[425] prononcé à

l'Académie, il y a plus de quinze ans, et privé par conséquent de toutes

les belles actions que le Roi a faites depuis, ce Panégyrique, dis-je,

quoiqu'il ne soit pas la trentième partie de celui de Pline, qu'on a tant

vanté, a paru donner une plus grande idée de Louis le Grand que celle que

Pline donne de Trajan. La préface sur les ouvrages de Sarazin, que M.

Ménage m'a fait l'honneur de me dédier, a été admirée de tous ceux qui

l'ont vue.... Quant à ses agréables ouvrages de poésie, sachant qu'il ne

les a jamais regardés que comme des jeux de son esprit, sans songer même

à les conserver ni vouloir qu'on les imprimât, je dois en quelque sorte

m'accommoder à sa modestie. Je dirai pourtant encore qu'en des siècles

bien différents on a fort loué ceux qui ont été capables de cette

surprenante variété, et que ceux même qui cherchent à critiquer Homère et

l'Arioste conviennent qu'ils sont admirables par la diversité des images

qu'ils présentent à leurs lecteurs, et en cela beaucoup au-dessus de

Virgile et du Tasse. Mais pour reprendre ce qui me reste à dire, tout ce

que quelques personnes de la cour et des amis particuliers de l'auteur

des _Trois Éloges_ ont vu de son _Histoire du Roy_, tombent d'accord

qu'on y trouve tout ce qu'on admire dans les historiens de l'antiquité

les plus parfaits. Ses ingénieux et solides quatrains de morale pour

l'instruction d'un jeune prince, et que tout le monde connoît, en

conservant un style naturel et noble, tel qu'il le faut pour des maximes,

inspirent l'amour de la vertu agréablement; et, en dernier lieu, ce que

l'auteur des _Éloges_ a écrit sur la religion fait assez connoître qu'il

a proportionné son style au sujet qu'il a traité, et que, par conséquent,

il a eu dessein que ce dernier éloge du Roi, contenu avec beaucoup d'art

dans une pièce qu'il adresse à Dieu, fût le plus élevé et le plus

parfait. Aussi a-t-il eu l'avantage d'être loué de tout le monde et de

l'être même par un des plus habiles protestants étrangers qu'on

connoisse[426], ce qui n'est guère moins extraordinaire que d'être loué

par l'envie même. Voilà, Monsieur, quel est le sentiment de votre

très-humble et très-obéissante servante.

[424] Composé en 1665, publié en 1735 dans les _Œuvres

diverses_.

[425] Paris, 1671, in-4º.

[426] Leibnitz.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 87 / 411 题