Le 19 août 1689.
J'ai reçu, Monsieur, de si grands remercîments de MM. de Bonnecorse père
et fils[412], que je serois bien ingrate si je ne vous témoignois pas la
reconnoissance que j'ai de toutes les manières honnêtes dont vous avez
reçu ma très-humble prière. Je le fais donc de tout mon cœur et je vous
assure que je ne perdrai jamais le souvenir de cette générosité. Mais
pour achever la grâce, ne pourriez-vous pas obtenir de M. de Moncault
qu'il fît pour le cadet que vous avez si bien reçu, ce que M. de
Valcroissant écrivit hier sur ma table, en partant pour aller prendre
possession du petit gouvernement que le Roi lui a donné? Il a été
gouverneur de M. de Barbésieux, fils de M. de Louvois. Il est de Provence
et de mes anciens amis, et c'est lui qui a fait mettre M. de Bonnecorse
aux cadets de Besançon. Ce garçon m'a écrit qu'il vaquoit trois
lieutenances d'infanterie; il en a aussi écrit à M. de Valcroissant;
mais, par malheur, il partoit pour Flandre avec Mme sa femme. Mais lui
ayant demandé ce qu'il falloit faire, il écrivit le petit mémoire que je
vous envoie[413]. Voyez, Monsieur, si vous pourriez obtenir de M. de
Moncault ce que ce mémoire porte. M. de Pellisson l'en remercieroit, et
moi aussi, et je vous en serois parfaitement obligée. Le père de ce
garçon est un parfaitement honnête homme que M. de Pellisson et moi
aimons beaucoup. Je prends la liberté de mettre un petit billet dans
votre paquet pour ce gentilhomme-là.
[412] Elle les avait recommandés à l'abbé par une lettre du 6
juin, où elle parlait du père (l'une des victimes de Boileau),
comme d'un de ses amis particuliers depuis trente ans.
[413] On n'a pas pu le retrouver dans les papiers de l'abbé
Boisot. (W.)
Je serai ravie de voir ce que le médecin écrira sur le mal extraordinaire
de la fille dont vous m'avez fait le récit. Je crois que vous seriez bien
aise de savoir que le Roi a donné pour gouverneur à M. le duc de
Bourgogne, M. le duc de Beauvilliers, homme d'une grande vertu. M. de
Chevreuse[414] est sous-gouverneur, et M. l'abbé de Fénelon précepteur.
Le Roi sut hier, par un exprès parti de Rome le 10, que le Pape était à
l'agonie. Il est venu aujourd'hui un autre courrier: on se figure, avec
bien de l'apparence, qu'il apporte la nouvelle de la mort. Les cardinaux
françois se préparent à partir, et M. le duc de Chaulnes aussi, avec la
qualité d'ambassadeur extraordinaire. M. d'Uxelles se défend
admirablement bien à Mayence; Brégy se défend de même. La flotte du Roi
est la plus belle du monde. La dyssenterie est dans celle de ses ennemis,
et il y a lieu de croire que Dieu bénira les armes de Louis le Grand et
confondra ses ennemis. Mais pour finir par où j'ai commencé, Monsieur, je
vous rends mille grâces très-humbles et suis pour toute ma vie votre
très-humble et très-obéissante servante.
[414] Le duc de Chevreuse remplissait réellement, comme le dit
Mlle de Scudéry, les fonctions de sous-gouverneur du duc de
Bourgogne, mais il n'en eut pas le titre. On lit dans la _Gazette
de France_ du 20 août 1689: «Le marquis de Denonville
(Jacques-René de Briney) est nommé sous-gouverneur du duc de
Bourgogne.» M. de Denonville avait été gouverneur du Canada; il
mourut en 1710, âgé de soixante-treize ans. (W.)