[383] Copie Léchaudé d'Anisy.
[Fin de 1661.]
On se fait honneur en plaignant ses amis malheureux, et on profite de
leur infortune en la partageant avec eux; mais le mal est, Monsieur,
qu'on ne les soulage guère en les plaignant; et après tout, quand on fait
ce qu'on peut, on fait ce qu'on doit, et l'on a toujours l'avantage de
n'augmenter pas leurs déplaisirs, par le chagrin qu'il y a d'apprendre
qu'on a des amis ingrats: car j'appelle de ce nom-là ces âmes insensibles
qui ne se laissent point toucher à la douleur, et qui ne prennent jamais
de part qu'à la joie de ceux qu'ils aiment le mieux. Pour vous, Monsieur,
vous avez l'âme trop noble pour en user de cette sorte, et je sens comme
je dois, la bonté que vous avez de vous intéresser si obligeamment à ce
qui me touche et à ce qui regarde un illustre malheureux, qui mérite sans
doute votre amitié. Il n'est aucunement coupable d'aucun crime et la
calomnie ne l'accuse même de rien. Mais après tout, il est prisonnier,
tout son bien est entre les mains du Roi, et quand il n'auroit que le
malheur de son maître, il seroit toujours bien à plaindre. Je suis bien
fâchée, Monsieur, de ne vous entretenir que de choses si tristes et peu
agréables, mais j'ai si bonne opinion de vous, que je crois que vous ne
vous en tiendrez pas importuné, et qu'au contraire vous en estimerez
davantage l'amitié que je vous ai promise.