A M. HUET, A CAEN[379].

[379] Cette lettre, et la plupart de celles qui suivront,

adressées à Huet par Mlle de Scudéry, sont tirées des copies de

Léchaudé d'Anisy, conservées à la Bibliothèque nationale. Ces

originaux sont aujourd'hui perdus ou dispersés, et ces copies

sans date, sans ordre, ont été exécutées dans un déplorable

système de retranchements et d'arrangements, dont on pourra juger

par l'avis suivant que le copiste a cru devoir mettre en tête:

«La nombreuse collection de lettres autographes de Mlle de

Scudéry, que l'évêque d'Avranches avait reçues et avait

rassemblées, aurait pu permettre d'étendre beaucoup cette

correspondance, surtout si l'on y eût ajouté les diverses poésies

qu'elle soumettait au jugement du savant prélat. Mais ses vers

étant encore plus affectés que ses lettres familières, on a dû

les supprimer totalement dans ce recueil et se borner au

très-petit nombre de ses lettres qui se ressentent le moins de ce

style précieux et affecté qu'on reproche à Mlle de Scudéry, et

qui était un des caractères distinctifs de son esprit.»

Ainsi, retrancher dans les lettres d'un écrivain ce qui était _un des

caractères distinctifs de son esprit_, voilà le système avoué du

transcripteur de la Correspondance de Huet. Ce qui peut consoler les amis

de notre histoire littéraire, ce sont les longues et consciencieuses

études que M. Baudement, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, a

consacrées à l'évêque d'Avranches, études dont il nous a été donné de

profiter, et dont il faut espérer que le public jouira bientôt à son

tour.

[Septembre 1661.]

Quoique je ne sois pas ingrate, je souhaite pourtant de tout mon cœur de

ne vous rendre jamais compassion pour compassion: cela veut dire, en un

mot, que la fortune ne vous fasse jamais éprouver une douleur pareille à

la mienne; car enfin, Monsieur, en une même semaine j'ai vu un homme

illustre[380] qui me protégeoit, dans le plus pitoyable état du monde, un

fidèle et généreux ami en prison[381] et un autre dans le tombeau[382].

Je compte presque pour rien le renversement de la fortune de M. Pellisson

et de la mienne en particulier, quoique ces deux choses s'y trouvent. Mon

chagrin a une cause plus noble, et l'amitié toute seule fait toute

l'amertume de ma douleur. Plaignez-moi donc, Monsieur, s'il est vrai que

vous m'aimez un peu, et soyez assuré qu'il ne vous arrivera jamais ni

joie, ni douleur que je ne partage avec vous.

[380] Fouquet.

[381] Pellisson.

[382] Cet ami dans le tombeau serait-il Mazarin, mort le 9 mars

précédent?

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 63 / 411 题