7 septembre 1661.

Voici la troisième fois que je vous écris sans avoir entendu de vos

nouvelles[368] depuis mon départ des Pressoirs. Il me semble pourtant que

vous pouviez m'écrire un pauvre petit billet de deux lignes seulement

pour me tirer de l'inquiétude où votre silence me met; car enfin il y a

douze jours que vous êtes parti. Je ne vous demande point de longue

lettre, je ne veux qu'un mot qui me dise comment vous vous portez. Car,

pour peu que je sache que vous vivez, je présupposerai que vous m'aimez

toujours, et qu'il vous souvient de moi autant que je me souviens de

vous. J'aurois quatre mille choses à vous dire de différentes manières,

mais il faut les garder pour votre retour.

[368] Pellisson et Fouquet avaient été arrêtés à Nantes le 5

septembre.

M. de Méringat[369] qui est à Paris, vous baise les mains. M. de la

Mothe-le-Vayer en fait autant et m'a chargée de vous donner un petit

livre de sa façon que je vous garde. M. Nublé m'a promis la harangue que

fit M. le premier président de la chambre des comptes[370], lorsque

Monsieur[371] fut porter des édits à sa compagnie. Ce discours est fort

hardi, on le loue fort à Paris, et l'on en fait grand bruit partout. Si

je l'ai devant que de fermer mon paquet je vous l'envoyerai.

[369] On trouve dans les papiers de Conrart à la bibliothèque de

l'Arsenal (tome XI, in-folio, p. 187), un portrait de M. Méringat

ou Mérignat, écrit par lui-même (Chéruel).

[370] M. de Nicolaï (id.).

[371] Philippe de France, frère de Louis XIV (id.).

On dit toujours que M. le S...[372] va droit à être premier ministre, et

ceux même qui le craignent commencent à dire que cela pourroit bien être.

On travaille à l'accommodement de Mlle de la Mothe. Mme la comtesse de la

Suze[373] a enfin été démariée, de sorte que c'est tout de bon qu'elle

est Mme la comtesse d'Adington. Au reste, on dit hier chez une personne

de qualité et du monde, que Mme Duplessis-Bellière pourroit bien épouser

M. le duc de Villeroy, et qu'elle sera gouvernante de M. le Dauphin. Mais

on parle parmi tout cela de Belle-Ile, de sorte qu'il est assez bon de se

précautionner contre tout ce que l'on peut dire. Je vous mande tout ce

que je sais, vous en ferez ce qu'il vous plaira.

[372] Le Surintendant (id.).

[373] Henriette de Coligny, fille du maréchal de ce nom, et

petite-fille de l'amiral, avait épousé en 1643 Thomas Hamilton,

comte d'Hadington, noble Écossais. Devenue veuve peu après son

mariage, elle épousa en secondes noces le comte de la Suze, qui

était comme elle de la religion réformée, mais elle ne tarda pas

à souffrir beaucoup des soupçons jaloux de son mari, qui voulut

l'emmener et la retenir dans une de ses terres. Mme de la Suze,

qui était jolie, qui aimait le monde et s'occupait de poésie,

chercha par tous les moyens possibles à se soustraire à la

tyrannie de son mari. Elle embrassa la religion catholique,

_afin_, disait la reine Christine, _de ne voir son mari ni dans

ce monde ni dans l'autre_.

Plus tard, une séparation définitive (1661) la rendit libre; elle

se livra entièrement à son goût pour les vers, et sa maison devint

le rendez-vous des poëtes et des beaux esprits de son temps. C'est

à cette séparation que Mlle de Scudéry fait allusion. Mme la

comtesse de la Suze, née en 1618, mourut en 1673. On trouve un

certain nombre de ses productions dans l'ouvrage réimprimé

plusieurs fois et souvent cité par nous: _Recueil de pièces

galantes en prose et en vers de Mme la comtesse de la Suze et de

M. Pellisson_.

Au reste, j'ai été bien surprise de trouver ici, à mon retour, entre les

mains de plusieurs personnes, les vers que M. le S... fit pour répondre

aux vôtres[374]; car j'en faisois un grand secret. Lambert les a donnés à

Mme de Toisy et à ma belle-sœur, et il leur a dit qu'il a eu

commandement d'y faire un air, et en effet il en a fait un. On montre

aussi une contre-réponse que vous avez faite, qui n'est point de ma

connoissance.

[374] On sait que Fouquet composa, pendant sa captivité, des

poésies latines et françaises, dont M. P. Clément a donné

quelques échantillons dans le travail intitulé: _Nicolas Fouquet,

surintendant des finances_, qui précède son _Histoire de Colbert_

(voy. p. 68, 446 et 451.) Mais nous ne savons quels sont les vers

dont parle ici Mlle de Scudéry.

On a fait quatre vilains vers pour l'aventure de Mlle de la Mothe que Mme

de Beauvais[375] a fait chasser. C'est le bon M. de la Mothe qui me les a

dits. Il y a une vilaine parole, mais n'importe! ce n'est pas moi qui l'y

ai mise:

Ami, sais-tu quelque nouvelle

De ce qui se passe à la cour?

--On y dit que la m.......

A chassé la fille d'amour.

[375] Catherine-Henriette Bellier, première femme de chambre de

la reine Anne d'Autriche. Elle passe pour avoir eu les prémices

du jeune roi Louis XIV, et fut plus tard «disgraciée par beaucoup

de bonnes raisons,» dit l'honnête Mme de Motteville.

Tout le monde blâme M. le marquis de Richelieu[376].

[376] Mlle de Lamothe-Houdancourt était une des filles d'honneur

de la reine. La comtesse de Soissons, qui n'aimait pas Mlle de la

Vallière, voulant lui susciter une rivale, appela l'attention du

jeune roi sur Mlle de Lamothe-Houdancourt, et facilita même à

plusieurs reprises le rapprochement des deux amants. Mme la

duchesse de Navailles, qui avait les filles d'honneur sous sa

surveillance, et qui s'était aperçue de cette nouvelle passion du

roi, lui en fit des représentations respectueuses, mais hardies.

Elle en vint même jusqu'à faire placer des grilles aux fenêtres

de l'appartement des filles d'honneur, afin d'empêcher le roi d'y

pénétrer par les terrasses du château. Ces obstacles contrarièrent

vivement le roi, qui cependant ne voulut pas faire un éclat, et il

ne tarda pas à rentrer sous le joug si aimable et si doux de Mlle

de la Vallière.

Plusieurs écrivains ont mis l'intrigue dont il vient d'être

question sur le compte de Mlle de Lamothe-d'Argencourt, autre

fille d'honneur de la reine-mère, pour laquelle le roi avait

montré de l'inclination en 1657 (voy. les _Mémoires de

Motteville_). Mais comment croire que Mlle de Scudéry, à la fin de

l'année 1661, pût donner comme une _nouvelle_ un fait qui se

serait passé quatre ans auparavant? D'ailleurs, le rôle attribué

ici à Mme de Beauvais et au marquis de Richelieu, son gendre,

prouve qu'il s'agit bien de Mlle de Lamothe-Houdancourt, car c'est

bien de cette dernière (et non de Mlle d'Argencourt) que les

_Mémoires de Brienne_ (le jeune), t. I, p. 173, nous montrent le

marquis amoureux à l'époque de la disgrâce de Fouquet, et cela

avec des détails qui rendent toute confusion impossible.

Adieu, en voilà trop. Pour vous j'ajouterai cependant que madame votre

mère a dit à M. Ménage des choses qui vous épouvanteroient, si vous les

saviez, tant elles sont déraisonnables, emportées et hors de toute

raison. Aussi Boisrobert fait-il une comédie de toutes ces belles

conversations[377]. Je ne vous en aurois rien dit si plusieurs personnes

ne m'étoient venues dire que j'étois obligée de vous avertir d'une partie

de la vérité. Pardonnez-le-moi, et croyez que, pour ce qui me regarde, je

sacrifie toutes choses à votre plaisir, pourvu que vous me conserviez

toujours votre affection. Vous le devez, et je vous en conjure par la

plus sincère, la plus tendre et la plus fidèle amitié du monde. C'est

tout ce que je puis vous dire de si loin. Bonsoir; écrivez-moi un mot,

car votre silence me tue.

[377] C'est-à-dire qu'il en faisait l'objet d'une de ces

plaisanteries de société dans lesquelles il excellait.

A la suite de ceci, il y a dans l'original quatre lignes biffées

avec soin. Nous avons cru déchiffrer ces quelques mots: «_Il vint

à Fontainebleau..... Mlle Loyseau..... Aragonnais....._»

Mille amitiés à M. de la Bastide et à M. du Mas[378]. Donnez, s'il vous

plaît, au premier, une lettre que M. Pineau lui écrit. Mme de Caen vous

baise les mains, elle vous a envoyé une lettre pour M. le Surintendant.

Le pauvre M. de Montpellier vous prie toujours de ne l'oublier pas, quand

vous serez de retour, et dit que, s'il y a quelqu'un dans sa compagnie

qui ne lui plaise pas, on n'a qu'à le lui dire. Ce pauvre homme me promet

des merveilles, mais, comme vous le savez, je ne vous demande jamais que

ce que vous devez et ce qui vous plaît.

[378] Commis de Fouquet.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 62 / 411 题