Voici la troisième fois que je vous écris sans avoir entendu de vos
nouvelles[368] depuis mon départ des Pressoirs. Il me semble pourtant que
vous pouviez m'écrire un pauvre petit billet de deux lignes seulement
pour me tirer de l'inquiétude où votre silence me met; car enfin il y a
douze jours que vous êtes parti. Je ne vous demande point de longue
lettre, je ne veux qu'un mot qui me dise comment vous vous portez. Car,
pour peu que je sache que vous vivez, je présupposerai que vous m'aimez
toujours, et qu'il vous souvient de moi autant que je me souviens de
vous. J'aurois quatre mille choses à vous dire de différentes manières,
mais il faut les garder pour votre retour.
[368] Pellisson et Fouquet avaient été arrêtés à Nantes le 5
septembre.
M. de Méringat[369] qui est à Paris, vous baise les mains. M. de la
Mothe-le-Vayer en fait autant et m'a chargée de vous donner un petit
livre de sa façon que je vous garde. M. Nublé m'a promis la harangue que
fit M. le premier président de la chambre des comptes[370], lorsque
Monsieur[371] fut porter des édits à sa compagnie. Ce discours est fort
hardi, on le loue fort à Paris, et l'on en fait grand bruit partout. Si
je l'ai devant que de fermer mon paquet je vous l'envoyerai.
[369] On trouve dans les papiers de Conrart à la bibliothèque de
l'Arsenal (tome XI, in-folio, p. 187), un portrait de M. Méringat
ou Mérignat, écrit par lui-même (Chéruel).
[370] M. de Nicolaï (id.).
[371] Philippe de France, frère de Louis XIV (id.).
On dit toujours que M. le S...[372] va droit à être premier ministre, et
ceux même qui le craignent commencent à dire que cela pourroit bien être.
On travaille à l'accommodement de Mlle de la Mothe. Mme la comtesse de la
Suze[373] a enfin été démariée, de sorte que c'est tout de bon qu'elle
est Mme la comtesse d'Adington. Au reste, on dit hier chez une personne
de qualité et du monde, que Mme Duplessis-Bellière pourroit bien épouser
M. le duc de Villeroy, et qu'elle sera gouvernante de M. le Dauphin. Mais
on parle parmi tout cela de Belle-Ile, de sorte qu'il est assez bon de se
précautionner contre tout ce que l'on peut dire. Je vous mande tout ce
que je sais, vous en ferez ce qu'il vous plaira.
[372] Le Surintendant (id.).
[373] Henriette de Coligny, fille du maréchal de ce nom, et
petite-fille de l'amiral, avait épousé en 1643 Thomas Hamilton,
comte d'Hadington, noble Écossais. Devenue veuve peu après son
mariage, elle épousa en secondes noces le comte de la Suze, qui
était comme elle de la religion réformée, mais elle ne tarda pas
à souffrir beaucoup des soupçons jaloux de son mari, qui voulut
l'emmener et la retenir dans une de ses terres. Mme de la Suze,
qui était jolie, qui aimait le monde et s'occupait de poésie,
chercha par tous les moyens possibles à se soustraire à la
tyrannie de son mari. Elle embrassa la religion catholique,
_afin_, disait la reine Christine, _de ne voir son mari ni dans
ce monde ni dans l'autre_.
Plus tard, une séparation définitive (1661) la rendit libre; elle
se livra entièrement à son goût pour les vers, et sa maison devint
le rendez-vous des poëtes et des beaux esprits de son temps. C'est
à cette séparation que Mlle de Scudéry fait allusion. Mme la
comtesse de la Suze, née en 1618, mourut en 1673. On trouve un
certain nombre de ses productions dans l'ouvrage réimprimé
plusieurs fois et souvent cité par nous: _Recueil de pièces
galantes en prose et en vers de Mme la comtesse de la Suze et de
M. Pellisson_.
Au reste, j'ai été bien surprise de trouver ici, à mon retour, entre les
mains de plusieurs personnes, les vers que M. le S... fit pour répondre
aux vôtres[374]; car j'en faisois un grand secret. Lambert les a donnés à
Mme de Toisy et à ma belle-sœur, et il leur a dit qu'il a eu
commandement d'y faire un air, et en effet il en a fait un. On montre
aussi une contre-réponse que vous avez faite, qui n'est point de ma
connoissance.
[374] On sait que Fouquet composa, pendant sa captivité, des
poésies latines et françaises, dont M. P. Clément a donné
quelques échantillons dans le travail intitulé: _Nicolas Fouquet,
surintendant des finances_, qui précède son _Histoire de Colbert_
(voy. p. 68, 446 et 451.) Mais nous ne savons quels sont les vers
dont parle ici Mlle de Scudéry.
On a fait quatre vilains vers pour l'aventure de Mlle de la Mothe que Mme
de Beauvais[375] a fait chasser. C'est le bon M. de la Mothe qui me les a
dits. Il y a une vilaine parole, mais n'importe! ce n'est pas moi qui l'y
ai mise:
Ami, sais-tu quelque nouvelle
De ce qui se passe à la cour?
--On y dit que la m.......
A chassé la fille d'amour.
[375] Catherine-Henriette Bellier, première femme de chambre de
la reine Anne d'Autriche. Elle passe pour avoir eu les prémices
du jeune roi Louis XIV, et fut plus tard «disgraciée par beaucoup
de bonnes raisons,» dit l'honnête Mme de Motteville.
Tout le monde blâme M. le marquis de Richelieu[376].
[376] Mlle de Lamothe-Houdancourt était une des filles d'honneur
de la reine. La comtesse de Soissons, qui n'aimait pas Mlle de la
Vallière, voulant lui susciter une rivale, appela l'attention du
jeune roi sur Mlle de Lamothe-Houdancourt, et facilita même à
plusieurs reprises le rapprochement des deux amants. Mme la
duchesse de Navailles, qui avait les filles d'honneur sous sa
surveillance, et qui s'était aperçue de cette nouvelle passion du
roi, lui en fit des représentations respectueuses, mais hardies.
Elle en vint même jusqu'à faire placer des grilles aux fenêtres
de l'appartement des filles d'honneur, afin d'empêcher le roi d'y
pénétrer par les terrasses du château. Ces obstacles contrarièrent
vivement le roi, qui cependant ne voulut pas faire un éclat, et il
ne tarda pas à rentrer sous le joug si aimable et si doux de Mlle
de la Vallière.
Plusieurs écrivains ont mis l'intrigue dont il vient d'être
question sur le compte de Mlle de Lamothe-d'Argencourt, autre
fille d'honneur de la reine-mère, pour laquelle le roi avait
montré de l'inclination en 1657 (voy. les _Mémoires de
Motteville_). Mais comment croire que Mlle de Scudéry, à la fin de
l'année 1661, pût donner comme une _nouvelle_ un fait qui se
serait passé quatre ans auparavant? D'ailleurs, le rôle attribué
ici à Mme de Beauvais et au marquis de Richelieu, son gendre,
prouve qu'il s'agit bien de Mlle de Lamothe-Houdancourt, car c'est
bien de cette dernière (et non de Mlle d'Argencourt) que les
_Mémoires de Brienne_ (le jeune), t. I, p. 173, nous montrent le
marquis amoureux à l'époque de la disgrâce de Fouquet, et cela
avec des détails qui rendent toute confusion impossible.
Adieu, en voilà trop. Pour vous j'ajouterai cependant que madame votre
mère a dit à M. Ménage des choses qui vous épouvanteroient, si vous les
saviez, tant elles sont déraisonnables, emportées et hors de toute
raison. Aussi Boisrobert fait-il une comédie de toutes ces belles
conversations[377]. Je ne vous en aurois rien dit si plusieurs personnes
ne m'étoient venues dire que j'étois obligée de vous avertir d'une partie
de la vérité. Pardonnez-le-moi, et croyez que, pour ce qui me regarde, je
sacrifie toutes choses à votre plaisir, pourvu que vous me conserviez
toujours votre affection. Vous le devez, et je vous en conjure par la
plus sincère, la plus tendre et la plus fidèle amitié du monde. C'est
tout ce que je puis vous dire de si loin. Bonsoir; écrivez-moi un mot,
car votre silence me tue.
[377] C'est-à-dire qu'il en faisait l'objet d'une de ces
plaisanteries de société dans lesquelles il excellait.
A la suite de ceci, il y a dans l'original quatre lignes biffées
avec soin. Nous avons cru déchiffrer ces quelques mots: «_Il vint
à Fontainebleau..... Mlle Loyseau..... Aragonnais....._»
Mille amitiés à M. de la Bastide et à M. du Mas[378]. Donnez, s'il vous
plaît, au premier, une lettre que M. Pineau lui écrit. Mme de Caen vous
baise les mains, elle vous a envoyé une lettre pour M. le Surintendant.
Le pauvre M. de Montpellier vous prie toujours de ne l'oublier pas, quand
vous serez de retour, et dit que, s'il y a quelqu'un dans sa compagnie
qui ne lui plaise pas, on n'a qu'à le lui dire. Ce pauvre homme me promet
des merveilles, mais, comme vous le savez, je ne vous demande jamais que
ce que vous devez et ce qui vous plaît.
[378] Commis de Fouquet.