MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADAME LA COMTESSE DE MAURE[356].

[356] Mss Conrart, in-fo, t. XI, p. 79.

Anne Doni d'Attichy, comtesse de Maure, née en 1600, mariée en

1637, morte en avril 1662. Mlle de Scudéry l'a peinte dans le

_Grand Cyrus_ sous le nom de la princesse d'Arménie, et Mlle de

Montpensier sous celui de la princesse de Misnie dans la

_Princesse de Paphlagonie_, qui est le livre dont il est question

dans cette lettre. M. A. de Barthélemy a publié la _Comtesse de

Maure, sa vie et sa correspondance_. Paris, Gay, 1863, in-12.

Juillet 1660.

J'ai lu, avec beaucoup de plaisir, Madame, le livre que je vous renvoye;

il y a de l'esprit partout, et je ne sais quel air de qualité, qui marque

la main d'où il vient. Il y a même une ingénieuse raillerie en beaucoup

d'endroits, qui ne s'apprend point dans les livres; et si mon nom n'étoit

point placé aussi avantageusement qu'il est dans cet agréable ouvrage, je

n'aurois eu que de l'admiration, et du plaisir, en le lisant. Mais,

malgré moi, il a fallu avoir de la confusion de savoir que je ne mérite

pas les louanges que l'on me donne, et que tout ce que j'ai écrit en ma

vie ne mérite, non plus que moi, la gloire d'être louée par une si

grande, et si illustre princesse. Voilà tout ce que vous peut dire une

personne qui vous écrit avec beaucoup de précipitation, et qui est à

vous, avec tout le respect qu'elle vous doit.

RÉPONSE DE MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A UN AUTEUR QUI LUI AVAIT

ENVOYÉ UNE PIÈCE INTITULÉE «LE LOUIS d'Or[357].»

(1660.)

[357] La Suze et Pellisson, _Recueil de pièces galantes_, 1741,

in-12, t. I, p. 266.

Isarn (voy. la _Notice_, p. 68) avait adressé à Mlle de Scudéry

une pièce mêlée de vers et de prose, intitulée le _Louis d'Or_,

qui a été insérée dans un grand nombre de recueils, outre celui

que nous venons de citer, et qui a donné lieu à beaucoup

d'imitations.

Voici l'indication de l'édition originale: _La Pistole parlante,

ou la Métamorphose du Louis d'Or, dédiée à Mlle de Scudéry_.

Paris, Ch. de Sercy et Cl. Barbin, 1660, in-12 de 48 p.

Vous savez bien, Monsieur, que je suis accoutumée d'entendre parler des

Lapins, des Fauvettes et des Abricots. Mais après tout, je n'ai pas

laissé d'être surprise de la conversation que vous avez eue avec votre

Louis d'or, et je le trouve si bien instruit des choses du monde, que

j'en suis étonnée.

Quand il seroit du temps des premiers jacobus,

Des nobles à la Rose, et des vieux carolus,

Il ne sauroit pas plus de choses.

Ovide a moins que lui fait de Métamorphoses.

Il fait aux plus galants d'agréables leçons,

Il raille, il fait des vers de toutes les façons;

Mais ce qu'il fait de plus étrange,

C'est qu'entre mes mains il se range,

Car ses frères ne m'aiment pas,

Ils n'ont aussi pour moi que de foibles appas,

Et par le mépris je m'en venge.

Mais pour ce Louis d'or que je reçois de vous,

De qui la gloire est immortelle

Qui ne craint plus ni touche, ni coupelle,

Il fait seul un trésor dont mon cœur est jaloux.

Voilà, Monsieur, tout ce qu'une malade vous peut répondre. Mais je vous

assure que ce n'est pas tout ce qu'elle pense; et que si Sapho se portoit

bien, elle vous loueroit de meilleure grâce, et vous remercieroit avec

plus d'esprit. Que sais-je même si, passant des louanges de votre Louis

d'or à un sujet plus relevé, elle ne se sentiroit point inspirée de vous

parler

D'un Louis, dont la vie en merveilles féconde,

Est l'ouvrage du ciel et le bonheur du monde;

Dont le bras triomphant, et les charmes vainqueurs

Domptent les nations, et captivent les cœurs:

D'un JVLE, dont les soins redonnent à la France

Les Jeux et les Plaisirs, la Paix et l'Abondance,

Qui va faire couler dans nos heureux climats

Ces larges fleuves d'or, la force des États;

Et gémir de regret le Pactole et le Tage,

Que la Fable a flattés d'un pareil avantage;

D'un JVLE dont les soins ont nos désirs bornés:

Dont les sages conseils, justement couronnés,

Font voir à l'univers que la plus belle gloire

Est de cesser de vaincre au fort de la victoire.

Mais je m'aperçois que ce sujet là est trop relevé pour moi, et qu'il

vaut beaucoup mieux ne rien dire, que de n'en dire pas assez. Il n'en est

pas de même de vous, Monsieur. Au contraire, je vous exhorte à faire

quelque ouvrage plus grand à la gloire de ceux que vous avez loués en

huit vers seulement; car il ne faut pas faire des portraits en petit d'un

grand Héros, comme on en fait d'une maîtresse, puisqu'on ne doit avoir

les uns que pour les cacher, et que les autres doivent être vus de tout

le monde.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 58 / 411 题