[352] Mss Conrart, in-fo, t. IX, p. 901.
M. de Raincy était fils du financier Bordier qui, ayant bâti le
château du Raincy, obtint pour son fils cadet le titre de ce beau
domaine. Celui-ci vivait dans la société des jeunes seigneurs et
de quelques femmes aimables, telles que Mlle de Scudéry, Mmes de
Sévigné, de La Fayette, Scarron, etc. Il composait des vers de
société, et est surtout connu par un madrigal dont Ménage feignit
d'avoir trouvé l'original dans le Tasse, petite mystification qui
trompa alors beaucoup de monde, mais dont se défièrent Mme de
Sévigné et surtout Mlle de Scudéry.
D'Athis, le 28 septembre 1657.
Que vous connoissez bien cette douce folie,
Qui ne peut se passer de la mélancolie,
Vous qui ne pensez pas que les Ris et les Jeux,
Soient les plus grands plaisirs de l'Empire amoureux.
Les vulgaires amants ne demandent qu'à rire,
Et ne connoissent pas cet aimable martyre
Qui mêle les chagrins avecque les désirs,
Qui confond les tourments avecque les plaisirs,
Qui de mille douleurs et de mille supplices,
Fait naître, en un moment, mille et mille délices.
Ils cherchent vainement ce qu'ils ne trouvent pas,
Car l'amour enjoué n'a que de faux appas.
Vous voyez bien, Monsieur, que je suis de l'avis de vos admirables vers;
tout de bon, j'en ai l'esprit tout à fait touché; Théodamas les admire
aussi bien que moi; Agélaste en a le cœur tout ému, et votre ange brun
les a trouvés les plus beaux du monde. Je ne sais même s'il ne s'est
point repenti de son enjouement, et s'il n'a point souhaité que sa belle
humeur ne lui eût pas fait perdre sa conquête. Quoi qu'il en soit, votre
madrigal a été trouvé fort galant, et les vers de la fin de votre billet,
merveilleux; de sorte qu'il faut avoir perdu la raison pour oser rimer en
vous répondant. Mais, comme vous le savez, la rime est quelquefois une
maladie qu'on ne guérit pas comme on veut; je n'y suis pourtant pas
sujette, dont je suis bien aise. Cependant, je vous avouerai que malgré
que j'en aie, il faut qu'un petit madrigal sorte de ma tête, car je sens
qu'il y fourmille, comme les madrigaux fourmilloient dans celle de M.
Pellisson le jour qu'il en fit tant avec Sarasin. Voyez donc ce que je
dis de votre ange brun, sous le nom de Climène:
Climène est aimable, elle est belle,
On ne peut lui rien désirer,
Si ce n'est qu'un amant fidèle,
Soupirant longtemps auprès d'elle,
Lui puisse apprendre à soupirer.
Tout de bon, Monsieur, ne vous repentez-vous point de m'avoir écrit? Vous
auriez pourtant grand tort: car la reconnoissance que j'en ai vaut mieux
que la réponse que je vous fais. Mais, après vous avoir parlé d'un ange
brun, qui n'est assurément pas du dernier ordre, il faut que je vous
parle d'un ange blond, qui dînera céans aujourd'hui, car les anges dont
nous parlons ne sont pas si spiritualisés qu'ils puissent conserver leur
beauté sans manger. L'ange brun y viendra passer l'après-dînée; je vous
laisse à penser combien vous serez désiré, et si les galants qui s'y
trouveront ne seroient pas bien aise que ce fût encore la mode de dire:
_Comme l'on voit le fer entre deux calamites_[353]. Mais comme nous ne
sommes plus aux siècles des comparaisons, et que celle-là est trop usée,
il faudra que les galants s'en passent. Ces galants, Monsieur, seront
l'ingénieux Térame[354], et le sage Mérigène; je n'y mets pas Théodamas,
parce qu'il est le juge de la galanterie. Sérieusement, Monsieur, vous ne
sauriez croire combien je vous suis obligée de m'avoir écrit. Pour vous
en récompenser, recevez mille douceurs non-seulement des anges blonds et
des anges bruns, mais de Théodamas, de Mérigène, d'Agélaste et de moi,
qui suis assurément pour vous tout ce que vous pouvez désirer que je
sois.
[353] Deux aimants.
[354] Térame, dans le VIe volume de _Clélie_, est un galant de
profession, raisonnant sur l'amour à perte de vue.
Il n'y a que l'ange brun, Théodamas, Agélaste et moi qui ayons vu votre
billet, quoiqu'il mérite d'être vu de tous ceux qui ont de l'esprit; mais
j'ai fait vœu d'être toujours exacte. De grâce, assurez M. de Montrésor
de la vénération que j'ai pour sa vertu.