A UNE PERSONNE INCONNUE, QUI LUI AVOIT ENVOYÉ UN PRÉSENT.[341]

[341] Mss Conrart, in-fo, t. IX, p. 905.

Cette lettre a été insérée par Amelot de la Houssaye dans ses

_Mémoires historiques_, etc., 1737, t. II, p. 364. Voy. la

_Notice_, p. 101.

Mai 1656.

J'avoue ingénument que je ne puis deviner qui vous êtes, et que je ne

sais pas même si je vous dois nommer Monsieur, Madame ou Mademoiselle;

mais qui que vous soyez, je dois vous louer et vous remercier, et je

dois pourtant me plaindre de vous. En effet, vous avez une cruauté

étrange de vous cacher à une personne qui, malgré toute sa mauvaise

fortune, voudroit avoir plus donné qu'elle n'a reçu de vous, pour savoir

votre nom; car je ne sache rien de plus cruel, que d'être obligée, sans

savoir à qui on a de l'obligation. Mais je ne sache aussi rien de plus

digne de louange, que d'avoir de la libéralité sans ostentation, et sans

intérêt, puisqu'à mon avis, il n'y a guère de vertu qui soit plus souvent

suspecte de vanité ou d'artifice que celle-là. Vous donnez, sans doute,

de la plus généreuse manière du monde, car vous donnez à une personne

qui, non-seulement ne vous a rien demandé, mais qui même n'aime point

qu'on lui donne; à une personne qui ne vous connoît point, et qui ne

pourroit, quand elle vous connoîtroit, vous rendre autre chose que des

remercîments. Mais à ne mentir pas, je ne sais comment en faire à une

personne inconnue. Montrez-vous donc, s'il vous plaît, puisque je ne puis

parler à propos, si je ne sais à qui je parle.

Au reste, il faut que je vous confesse qu'il y a des moments où je meurs

de peur que vous ne me connoissiez guère mieux que je vous connois; car

il semble que vous vouliez m'obliger à porter une couleur où je croyois

avoir renoncé pour toute ma vie, et que je ne croyois plus pouvoir porter

avec bienséance, si ce n'étoit en œillets, en roses, ou en anémones,

m'étant résolue à ne mettre plus que du bleu, du gris de lin, de

l'Isabelle et du blanc. De grâce, pensez bien sérieusement si vous ne me

prenez point pour une autre, et si votre présent est bien adressé; mais,

sur toutes choses, ne vous opiniâtrez point à vous cacher à moi, si vous

ne me voulez forcer d'aller au devin. Je crains bien, pourtant, que la

science de cette sorte de gens ne se trouve courte en cette occasion;

car, après tout, ils n'ont jamais rien vu de semblable. On les a souvent

consultés pour découvrir ceux qui se cachent en dérobant, mais jamais

ceux qui se cachent en donnant; et le plus expert de tous les devins, et

la plus vieille devineresse s'étonneroient d'une telle nouveauté. Ne me

contraignez donc pas d'en venir là, et donnez-moi lieu de vous..... j'ai

pensé dire de vous embrasser; mais comme je viens de me souvenir de ce

que j'ai dit au commencement de ce billet, et que je ne sais si je vous

dois nommer Monsieur ou Madame, je n'ose en user si librement.

Contentez-vous donc que je vous assure que je n'ai jamais rien souhaité

avec plus d'ardeur, que d'avoir l'honneur de vous connoître, et de vous

pouvoir rendre grâces de votre galante libéralité. Ce n'est pas qu'il n'y

ait quelque espèce de commodité à pouvoir être ingrate innocemment; mais

au hasard de rougir en vous voyant, je voudrois pourtant bien vous voir

afin de vous pouvoir dire tout ce que je pense de vous. Peut-être

avez-vous passé cent fois dans mon imagination, depuis que j'ai reçu

votre présent, et peut-être y êtes-vous encore tel ou telle que vous

êtes. Je confesse néanmoins que vous avez cent fois changé de forme, et

que vous m'avez paru tantôt belle, tantôt beau; tantôt galant, tantôt

galante; tantôt douce et spirituelle; tantôt généreux et brave; tantôt

avec une épée, tantôt avec un éventail; tantôt avec une soutane, tantôt

avec un cordon bleu; tantôt avec une belle et magnifique jupe, et tantôt

avec un bréviaire; et Voiture ne voyoit pas sa belle inconnue avec tant

de beautés différentes que je vous ai vu ou vue en habillements

différens. Faites donc cesser toutes ces illusions qui m'importunent;

vous le pouvez par une seule parole, puisque vous n'avez qu'à me dire

votre nom, et vous m'obligerez beaucoup plus sensiblement que vous ne

m'avez obligée en me faisant un magnifique présent.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 49 / 411 题