[342] Mss de Conrart, in-fo, t. V, pp. 135-138.
En reproduisant les trois lettres qui suivent dans la _Société
française au XVIIme siècle_, M. Cousin les a fait précéder du
préambule suivant:
«Mlle de Scudéry ayant été passer une partie de l'automne à la
maison de campagne de Conrart, à Athis, en 1656, Pellisson y était
venu en visite; mais il y était resté fort peu de temps, et, à son
retour à Paris, il s'était empressé d'écrire à Mlle de Scudéry
pour lui exprimer les regrets qu'il éprouvait de n'être pas auprès
d'elle, et les pensées qui l'avaient accompagné sur la route
d'Athis à Paris, en côtoyant les bords de la Seine. Le ton de
cette lettre est moitié sérieux, moitié badin. La réponse de Mlle
de Scudéry est du même style, ainsi que la réplique de Pellisson.
Mlle de Scudéry s'appelle toujours Sapho et Pellisson s'appelle
déjà Herminius. On touche à la fin de 1656: la douce liaison est
encore dans sa fleur et dans tout son agrément. Nous mettons au
jour ces billets, qui n'ont rien de fort remarquable, pour donner
une idée de la façon dont Mlle de Scudéry et Pellisson étaient
ensemble; on y sent une tendresse sincère, mais le bel esprit
domine.»
Les notes de M. Cousin sur ces trois lettres seront distinguées
par les initiales: V. C.
A Paris, ce lundi 9me d'octobre 1656.
Accablé de soucis sans nombre,
J'allois mélancolique et sombre,
Comme font ceux qui sont partis
De l'aimable Carisatis.
Et j'étois déjà dans Mons[343], sans avoir trouvé, ou du moins sans avoir
vu personne sur mon chemin, tant j'étois renfermé en moi-même, lorsque
j'aperçus la claire rivière de Seine qui, étalant toutes ses beautés,
m'appeloit de loin et me disoit: Si vous allez à Paris, j'y vais aussi,
et pourvu que vous me vouliez suivre, je vous mènerai par un des plus
agréables chemins qu'on puisse voir.
J'eusse été d'humeur bien cruelle
Si je n'eusse fait pour elle
Ce que j'avois fait l'autre jour
Pour un procureur de la cour.
[343] Mons était un hameau dépendant d'Athis. Une station du
chemin de fer de Paris à Orléans porte aujourd'hui le nom de
_Athis-Mons_.
C'est pourquoi, sans me faire prier davantage, je descendis par le
côteau d'Ablon, et allai la joindre avec dessein de ne la quitter qu'aux
portes de Paris. Je n'eus pas sujet de m'en repentir: car, encore que
j'eusse souvent ouï parler de ses caprices et de ses boutades, je la
trouvai tout le long du jour la plus égale du monde; soit que nous
passassions parmi de vertes prairies, ou parmi des sablons stériles, que
son lit fût étroit ou large, que le soleil se cachât ou se montrât, elle
me parut toujours riante, et jamais je ne vis la moindre ride ni le
moindre trouble sur son front. J'attribue sa bonne humeur à l'entretien
que nous eûmes ensemble, car nous ne parlâmes jamais que de vous. Elle me
demanda d'abord, suivant la coutume des voyageurs qui se rencontrent,
d'où je venois et ce que j'allois faire à Paris. Je lui dis que je venois
d'être heureux et que j'allois être malheureux, parce que j'avois quitté
l'incomparable Sapho, le généreux Cléodamas, la sage Ibérise, l'aimable
Agélaste et le galant Mérigène[344]. Est-il possible, me dit elle, qu'on
me doive toujours parler de cette Sapho et de ce Cléodamas. Il n'y a
point de corbillart[345] qui ne me rompe la tête de leur vertu et de leur
mérite; et depuis ma source jusqu'à la mer, je ne trouve point de rivage
où l'on ne m'en demande des nouvelles. On remarquoit autrefois qu'un de
mes coches ne pouvoit être sans quelque religieux; mais je n'en vois
point à cette heure où il n'y ait quelqu'un de leurs tendres amis, ou
pour le moins de leurs admirateurs. Ces gens-là, puisqu'ils aiment tant
de gens, ne doivent aimer personne. Si je croyois ce que vous dites, lui
répondis-je, je me jetterois la tête la première dans votre sein. Mais il
est vrai que Cléodamas ni Sapho n'aiment pas tous ceux dont ils sont
aimés. Il n'est pas donné à tout le monde d'en venir là, et vous voyez
par mon exemple qu'il y faut plus de bonheur que de mérite.
[344] Cléodamas et sa femme Ibérise sont deux personnages de la
_Clélie_, qui représentent M. et Mme Conrart. Agélaste est Mlle
Boquet; nous ne savons qui est Mérigène. Il paraît que c'était un
homme du monde qui n'osait se risquer à faire le bel esprit.
Cependant, encouragé par Mlle de Scudéry, il lui écrivit
lorsqu'elle quitta Athis pour retourner à Paris, quelques billets
galants que Conrart nous a conservés avec les réponses de Mlle de
Scudéry, tome XI, in-folio, page 339 (V. C.).
[345] On appelait alors _corbillart_ le coche d'eau qui menait à
Corbeil et qui passait devant Athis. (V. C.).
Après cela, elle me demanda comment vous vous divertissiez à Carisatis,
et je lui fis grand plaisir quand je lui dis qu'elle faisoit une grande
partie de votre divertissement, et que vous vous amusiez la moitié du
jour à la regarder. Elle se radoucit fort alors et me dit que vous
sachant en son voisinage par le rapport de la petite rivière d'Orge,
comme c'est fort la mode de vous visiter et de faire amitié avec vous,
elle avoit été tentée plusieurs fois de s'élever jusque sur votre
montagne, mais à la vérité qu'il y avoit un peu haut pour elle, et
qu'elle n'avoit pu faire autre chose que de vous envoyer quelques
brouillards qui peut-être vous avoient été importuns. Cela pourroit bien
être, lui dis-je; mais, croyez-moi, on vous quitte de ce compliment. Il
vaut mieux que l'on vous voie de plus loin, et la divine Sapho
s'abaissera plutôt jusqu'à descendre sur vos rives. Je sais même qu'elle
l'auroit déjà fait, mais sa chère Agélaste n'aime pas à remonter par
cette côte si roide, et trouve aussi bien que vous que c'est un peu haut
pour elle.
Avec ces discours et plusieurs autres dont je vous rendrai compte à notre
première vue, nous arrivâmes à la porte Saint-Bernard, où nous devions
nous séparer. La Seine me demanda alors si je m'étois ennuyé avec elle,
et comme je l'eus assurée que non: Quand vous retournerez, me dit-elle,
trouver la bonne compagnie que vous avez laissée, ne viendrez-vous pas le
long de mon rivage? Pour retourner, lui dis-je avec ma sincérité
accoutumée, c'est une autre affaire; car, pour ne vous en point mentir,
votre chemin est le plus long, et j'ai un peu plus d'impatience quand je
vais à Carisatis que quand j'en reviens. La pauvre rivière comprit bien
alors que si je l'avois suivie, c'étoit moins pour être avec elle que
pour m'éloigner lentement de vous. Elle me quitta donc de dépit sans dire
un seul mot davantage, et s'alla cacher toute honteuse sous le pont
prochain. Pour moi, je me résolus de laisser passer l'eau sous le pont,
et de venir vous écrire mon aventure. Si je ne l'ai pas écrite avec assez
d'esprit, c'est que je garde tout ce que j'en ai pour écrire une lettre à
Cicéron[346]. Ce Cicéron est un homme fâcheux, qui n'entend point
raillerie; pour peu que vous vous relâchiez avec lui, il se plaint que
vous le négligez, que vous écriviez bien mieux autrefois au commencement
de votre connoissance, quand vous aspiriez à être de ses amis; et comme
c'est un consul romain et le père de l'éloquence, il faut tâcher, s'il se
peut, de le contenter. Laissez-le-moi traiter avec la cérémonie qu'il
demande, et souvenez-vous qu'on fait festin aux étrangers, et qu'on ne
donne à ses intimes amis que son ordinaire. Les belles paroles seront
pour lui, et les sentiments tendres, respectueux et constants, pour vous
et pour toute votre aimable compagnie.
[346] Ce Cicéron n'est autre que M. de Doneville. Pellisson
l'appelle ainsi, soit parce que dans leur correspondance, dont on
voit quelques échantillons dans les manuscrits de Conrart, il est
souvent question entre eux de Cicéron, que Doneville lisait
beaucoup, soit parce que Pellisson comparait en badinant le
magistrat de Toulouse au consul romain. (V. C.)