[Paris, 2 mars 1651.]
Je vous écrivis une lettre si longue, il y a quinze jours[326], que je
jugeai à propos, l'ordinaire passé, de ne vous pas accabler par un
nouveau griffonnage..... Je pense que ceux qui voudroient chercher
quelque liaison en écrivant les nouvelles, et passer insensiblement d'une
chose à une autre, s'y trouveroient bien embarrassés, car tout ce qu'on
sait au temps où nous sommes a si peu de rapport, qu'il faut de nécessité
l'écrire fort irrégulièrement, principalement quand on n'a pas plus d'art
que j'en ai.
[326] Cette lettre ne figure pas ici.
Quoi qu'il en soit, je vous dirai que M. le Prince fut, il y a trois
jours, demander la permission à la Reine de marier son fils et M. son
frère, le premier avec une des filles de M. le duc d'Orléans, et l'autre
avec Mlle de Chevreuse; et comme cette princesse n'est pas en état de
rien refuser, elle accorda ce qu'on lui demandoit[327]. Je ne vous dis
point après cela que M. le duc d'Orléans et M. de Chevreuse ne refusèrent
point M. le Prince, lorsqu'il fut faire la demande de ces deux
princesses, car vous pouvez bien juger que cela est ainsi. Le pauvre
prince de Conti a une telle envie de se marier, qu'il en est malade. Pour
moi, j'avoue que je ne sais pas comment il a la hardiesse d'épouser une
fille de Mme de Chevreuse; je vis hier un homme qui me dit qu'il aimeroit
mieux épouser quelque jeune sultane au sortir du sérail, que la fille
d'une telle mère. Cependant quelque avancé que soit ce mariage, quoiqu'on
ait envoyé à Rome pour avoir la dispense de tenir les bénéfices, que M.
le prince de Conti ait nommé M. de Montreuil[328] pour titulaire, il y en
a qui doutent encore qu'il s'achève, parce qu'on sait que Mme de
Longueville y a une aversion étrange. Le temps nous fera voir ce qui en
sera.
[327] Les princes étaient sortis du Havre le 13 février
précédent. Leur liberté avait été le résultat d'un traité fait
entre le Co-adjuteur et la princesse Palatine, au nom du prince
de Condé, dont elle avait reçu les pouvoirs tracés sur une
ardoise. Ce double mariage en avait été l'une des conditions. Le
but était de réunir les princes et le duc d'Orléans dans un même
intérêt. Ces mariages ne s'accomplirent pas. (M.)
[328] Jean de Montreuil, secrétaire du prince de Conti, membre de
l'Académie française. Il n'aurait pu être longtemps le
_custodi-nos_ du prince, car il mourut le 27 avril suivant. (M.)
Pour M. le Cardinal, il est à Sedan, d'où il doit bientôt partir pour
aller en Suisse, ou à Madrid. La Reine demanda encore huit jours, par la
bouche de M. le duc d'Orléans, pour lui donner le loisir de sortir du
royaume. Le Parlement les accorda, mais en même temps ces messieurs
donnèrent un arrêt qui porte qu'on informera de ce qui s'est passé aux
lieux où M. le Cardinal a couché depuis son départ de Dourlens. Le
Parlement refusa aussi pour la seconde fois la déclaration du roi,
touchant l'exclusion des étrangers et des cardinaux pour le
ministère[329]; mais comme je crois que cette seconde affaire, qui va
mettre une grande division entre le clergé et le Parlement, vous est
mandée par diverses personnes, je ne vous la dirai point, et je
continuerai ma gazette en vous parlant de l'arrivée de M.
d'Angoulême[330], qui a été fort bien reçu de M. le Prince. Aussi vous
puis-je assurer que tout ce qu'il y a de Provençaux ici commencent déjà
de s'empresser fort auprès de lui, et sa cour est si grosse qu'on ne le
sauroit croire à moins de l'avoir vue. Je voudrois de tout mon cœur que
tous les ennemis qu'il a dans votre province vissent ce qui se passe ici,
afin que, se repentant, ils tâchassent à se raccommoder, et qu'ils se
tinssent en repos; car enfin, il est constamment vrai que M. le Prince va
être maître absolu des affaires. Je vous assure qu'il n'est pas sans
occupation. Il dîna hier chez M. le premier Président[331], qui le
traita avec une magnificence étrange. Il y avoit quatorze potages,
quatorze plats de poisson, entre lesquels on compte un saumon de douze
pistoles et une carpe de huit. Jugez du reste.
[329] Ce second refus du Parlement eut lieu le premier mars 1651;
ce fait donne la date précise de cette lettre. (M.)
[330] Louis de Valois, duc d'Angoulême, gouverneur de Provence,
avait eu de violents démêlés avec le Parlement d'Aix. (M.)
[331] Mathieu Molé, premier président du Parlement de Paris,
reçut les sceaux le 3 avril 1651, et mourut dans ses fonctions le
3 janvier 1656. (M).
Le roi a dansé un méchant ballet ces jours passés, quoique c'eût été de
fort bonne grâce. Il le redansa hier pour la troisième fois[332]. Cela me
fait ressouvenir de ces petits oiseaux qui chantent si bien et qui se
réjouissent, quoiqu'ils soient prisonniers dans leurs cages; car enfin ce
pauvre jeune Roi est présentement plus prisonnier qu'eux. On fit même
encore hier deux barricades assez près du Palais-Royal. Je vous assure
que ceux qui ont commencé de faire la garde aux portes ont donné une
étrange atteinte à la royauté[333]. Dieu veuille que M. le Prince la
puisse un jour rétablir! car présentement il faut qu'il dissimule
beaucoup de choses, et il le sait fort bien. Il paroît même plus dévot
qu'il n'étoit; car, outre qu'il entend la messe tous les jours, il fait
encore le carême, quoiqu'il ne l'ait jamais fait que depuis qu'il a été
en prison.
[332] C'était le ballet de _Cassandre_ dont les paroles sont de
Benserade. (Voir les Œuvres de ce poëte.) Il fut dansé au
Palais-Cardinal le 26 février 1651. La reine n'y assista point;
elle venait d'être obligée d'ordonner au cardinal Mazarin de
quitter la France. (Voir la _Muse historique_ de Loret, lettre du
5 mars 1651.) (M.)
[333] Les bourgeois de Paris gardaient nuit et jour le
Palais-Royal; cela dura jusqu'au mois d'avril. (M.)
Mme de Longueville reviendra dans quinze jours; on dit qu'elle tâche à
moyenner une trève générale ou particulière. On dit qu'on fera la garde
jusqu'à ce qu'on ait établi un Conseil à la Reine, et qu'on ait éloigné
des affaires toutes les créatures de M. le Cardinal.
Le roi semble haïr tous ceux qui veulent abaisser son autorité, et, selon
toutes les apparences, il se souviendra longtemps de tout ce qu'on lui
fait aujourd'hui. Au reste, M. Bonneau[334] est tellement en faveur, que
je commence, pour l'amour de lui, à me réconcilier avec la Fortune,
quoiqu'en mon particulier elle me traite rigoureusement. Tout de bon, je
suis bien aise qu'un aussi honnête homme que lui ait du crédit.
[334] Ce monsieur Bonneau était vraisemblablement l'oncle de Mme
de Miramion; sa fille épousa M. de Chauvelin. (M.)
Après cela, je ne vous dirai plus rien, car il faut que j'aille au
sermon. Plût à Dieu qu'au lieu de vous écrire, je vous pusse entendre!
Tous vos amis disent qu'il est à propos que vous veniez ici; je le
souhaite, et pour l'amour de vous, et pour avoir l'honneur de vous
assurer que je suis avec toute sorte de respect et d'affection, etc.,
etc.