[Paris, 30 décembre 1650.]
Il y a quinze jours que j'étois si enrhumée, que je ne pus pas vous
écrire, et il y en a huit que la curiosité de voir le service qu'on
faisoit, aux Cordeliers, à feue Mme la Princesse[320], et d'entendre la
seconde oraison funèbre que devoit prononcer M. l'évêque de Vabres[321],
l'emporta sur l'envie que j'avois de me donner l'honneur de vous
entretenir, joint que je crus que si j'allois en ce lieu-là, j'aurois
plus de matière de vous divertir aujourd'hui. Je ne m'amuserai pourtant
pas à vous dire qu'il y avoit plus de deux mille cierges à cette
cérémonie, que le clergé et toutes les compagnies souveraines y étoient
en corps, et que les ordres que M. le Prince a donnés de rendre tous les
honneurs imaginables à Mme sa mère, ont été exécutés, car la gazette vous
l'aura appris; mais je vous dirai que M. l'évêque de Vabres a acquis
grand honneur, et par l'action qu'il fit aux Augustins, lorsque le clergé
honora feue Mme la Princesse d'un service, et par celle qu'il fit depuis
aux Cordeliers: car enfin, sans rien dire contre le respect qu'il doit à
la Cour, il loua fort hardiment et les morts, et les exilés et les
prisonniers. A sa première oraison funèbre, il prit pour sujet de son
discours la dernière prière qu'a faite Mme la Princesse, qui fut, si je
ne me trompe: _In te, Domine, speravi, non confundar in æternum_; et
comme ce psaume a été appelé par quelques-uns le psaume des captifs, cet
évêque se servit fort heureusement de cette favorable rencontre. Après
cela, il ne s'amusa point à louer Mme la Princesse ni de sa beauté, ni de
sa grande naissance; ou s'il le fit, ce fut sans s'y arrêter, et en
disant qu'il laissoit toutes ces choses aux poëtes et aux orateurs. C'est
pourquoi il ne s'attacha qu'aux vertus, et entre les vertus il ne choisit
que la patience et la charité, qui furent les deux parties de son
discours. Vous pouvez juger, Monsieur, qu'il ne put parler de la patience
de Mme la Princesse, sans parler de la prison de MM. les Princes, et de
l'exil de M. de Longueville; aussi le fit-il si généreusement et si
sagement tout ensemble, qu'il toucha le cœur de tous ceux qui
l'entendirent.
[320] La princesse de Condé douairière mourut à
Châtillon-sur-Loing le 2 décembre 1650. Ses restes furent
transportés le 22 du même mois au couvent des Carmélites de la
rue Saint-Jacques. (M.)
[321] Isaac Habert, nommé évêque de Vabres en 1645. (M.)
La seconde oraison ne fut pas tout à fait si hardie, parce qu'il parloit
par le commandement du Roi; il ne se démentit pas pourtant. Il y eut de
fort belles choses dans son discours; il prit le deuxième verset du même
psaume dont il s'étoit servi la première fois, et joignit la persévérance
aux deux autres vertus qu'il avoit attribuées à Mme la Princesse. Il dit
cependant encore qu'il falloit demander la liberté de cet illustre
captif, dont les mains victorieuses étoient chargées de fers; mais qu'il
ne la falloit demander qu'à Dieu et au Roi. Voilà, Monsieur, à peu près
l'ordre des deux discours qui furent tous deux fort beaux. M. l'abbé
Roquette en doit faire un aux Carmélites, mais j'espère que ce ne sera
qu'a la fin des quarante jours.
Je ne vous parle point des assemblées du Parlement, car vous les savez
sans doute, et vous n'ignorez pas que présentement les Frondeurs font
semblant de demander la liberté des Princes, car comme ils savent bien
que mille arrêts du Parlement ne feroient pas tomber une pierre du Hâvre,
ils ne craignent pas d'obtenir ce qu'ils font semblant de souhaiter. Si
la Cour étoit bien conseillée, elle déchaineroit ce lion contre ceux qui
la persécutent.
M. le duc d'Orléans n'est pas trop bien avec la Reine, et certes je pense
qu'elle a raison de s'en plaindre, car enfin il voit tous les jours chez
lui M. le Coadjuteur et M. de Beaufort, qui ne voient point le Roi, et
qui font tous les jours ce qu'ils peuvent pour soulever le peuple et pour
renverser l'État. La victoire de M. le maréchal du Plessis[322] les a
pourtant un peu mortifiés, car elle est venue justement au plus fort de
leurs assemblées. On apporta hier soixante-cinq drapeaux à Notre-Dame,
qui passèrent durant que messieurs du Parlement délibéroient. Il
n'achevèrent point hier; je ne sais s'ils achèveront aujourd'hui. Si je
l'apprends avant que de fermer ma lettre, je vous le dirai. La pluralité
des voix alloit hier à remontrance.
[322] La bataille de Réthel, gagnée le 15 décembre 1650, par le
maréchal du Plessis sur les Espagnols, dans les rangs desquels
étoit le maréchal de Turenne. (M.)
Il y avoit un homme dans leurs dernières assemblées qui ne sera pas des
dernières, car il mourut hier au soir, fort regretté, aussi bien que M.
d'Avaux son frère[323]. Vous pouvez juger après cela que celui dont je
parle est M. le président de Mesmes[324]; il est mort du pourpre qui n'a
pu sortir et qui l'a étouffé. La Cour y perd entièrement, et les
Frondeurs y gagnent. On dit qu'il a disposé de sa charge, sous le bon
plaisir du Roi, en faveur de M. d'Irval, son frère; mais il y en a qui
croient que M. le Tellier y prétend.
[323] Claude de Mesmes, comte d'Avaux, l'un de nos diplomates les
plus distingués, et frère du président, étoit mort le 19
novembre. (M.)
[324] Henri de Mesmes, président à mortier au parlement de Paris,
mourut le 29 décembre 1650. Ce passage donne la date précise de
cette lettre. (M.)
On dit toujours que M. le Cardinal revient, mais on ne le sait pourtant
pas avec certitude.
Les habitants de Réthel, en reconnoissance de ce que ça été le conseil et
la valeur de M. de Manicamp qui les a délivrés de la domination
espagnole, lui ont donné une fort belle épée. Ils se sont engagés à
perpétuité d'en donner une à tous les aînés de sa maison. Il me semble
que cette marque d'honneur est plus belle qu'un bâton de maréchal de
France.
On vient de m'assurer qu'enfin ces messieurs les sénateurs ont achevé
d'opiner. Voici comme on dit que la chose se passa: que messieurs les
gens du Roi iront aujourd'hui trouver la Reine pour prendre jour et
heure, afin que le Parlement lui fasse très-humbles remontrances pour la
liberté des Princes; qu'ils enverront des députés à M. le duc d'Orléans,
pour le supplier d'assister à toutes les assemblées qu'ils ont résolu de
faire, jusqu'à ce que la Reine les ait satisfaits; que pour cet effet ils
s'assembleront dès demain pour apprendre des gens du Roi la réponse de la
Reine et pour délibérer dessus. On me vient aussi d'apprendre que le
président de Blancmesnil, grand Frondeur, est à l'extrémité; ainsi, le
bon et le mauvais parti auront chacun un protecteur[325].
[325] C'est-à-dire apparemment un patron dans le ciel.--René
Potier, seigneur de Blancmesnil et du Bourget, président des
Enquêtes, ne termina cependant sa carrière que le 17 novembre
1680. (M.)
Je trouverois peut-être bien encore quelque chose à vous dire, mais ma
lettre est si longue que ce seroit abuser de votre patience. Il faut
pourtant encore que vous ayez la peine de lire que mon frère est votre
très-humble et très-obéissant serviteur, et que je suis autant que je le
dois et que je le puis, etc., etc.
Votre, etc.