AU MÊME.

Paris, 18 novembre 1650.

Je ne vous écrirai pas longtemps aujourd'hui, car je suis attendue en un

lieu où je me suis engagée d'aller il y a plus de huit jours. Je me hâte

de vous dire que la Cour est enfin revenue à Paris[316]. M. de Beaufort

fut chez la Reine le lendemain; mais il n'en fut pas bien reçu; car à

peine fut-il entré, qu'elle dit que l'on se retirât, et en effet le _Roi

des halles_ sortit sans avoir dit une parole. En sortant, il rencontra

sur l'escalier le Cardinal qui montoit. Ils se saluèrent comme des gens

qui craindroient de s'enrhumer, car on assure qu'ils enfoncèrent plutôt

leurs chapeaux qu'ils ne les levèrent; il est vrai qu'ils passèrent si

vite qu'ils n'eurent pas le loisir de s'observer longtemps.

[316] La cour rentra à Paris le 12 novembre 1650. (M.)

J'oubliois de vous dire que le jour qui précéda le retour du Roi, on

avoit rompu sur la roue trois des voleurs qui ont tué ce gentilhomme de

M. de Beaufort, qui dirent toujours qu'ils n'avoient dessein que de

voler, de sorte que voilà le prétendu assassinat mal prouvé.

Mais, Monsieur, j'ai bien une plus pitoyable chose à vous dire; c'est que

mercredi on fit partir MM. les Princes pour aller au Havre. Je vous avoue

que quand je vois ce gagneur de batailles et ce preneur de villes, qui a

sauvé trois fois l'État, aller de prison en prison, j'en ai une

compassion étrange. Il a reçu cette nouvelle avec sa constance ordinaire;

il fit même une raillerie délicate sur ce que c'est M. le comte

d'Harcourt[317] qui les escorte avec mille hommes de pied et cinquante

chevaux[318]. A dire vrai, cet emploi est bien étrange, car enfin, il a

présentement le gouvernement d'un des princes qu'il mène. Je n'aurois pas

aimé d'avoir cette conformité avec les bourreaux qui ont la dépouille de

ceux qu'ils font mourir; car M. ***, capitaine aux gardes, a refusé d'y

aller, on dit même que Miossens[319] a feint d'être malade pour ne s'y

trouver pas. On mena ces pauvres princes, mercredi, coucher à Versailles;

ils versèrent en y allant, et le prince de Conti qui se trouva dessous,

fut une heure évanoui sur un fossé. Ils devoient hier coucher à Houdan,

aujourd'hui à Anet, et demain à un lieu que j'ai oublié; après quoi ils

iront au Pont-de-l'Arche, de là à Jumièges, puis à Bolbec et de là au

Havre. Jugez quelle douleur a M. de Longueville, de passer en cette

posture dans son gouvernement.

[317] Henri de Lorraine comte d'Harcourt, mort en 1666.

[318] Pendant la translation de Marcoussis au Havre, le prince de

Condé fit contre le comte d'Harcourt le couplet suivant:

Cet homme gros et court

Si connu dans l'histoire,

Ce grand comte d'Harcourt,

Tout couronné de gloire,

Qui secourut Casal et recouvra Turin,

Est maintenant recors de Jules Mazarin.

[319] César-Phébus d'Albret, comte de Miossens, alors maréchal de

camp, depuis maréchal d'Albret. (M.)

Monsieur le Cardinal a envoyé faire compliment à Mme la Princesse sur sa

maladie, et la prier de ne pas s'alarmer sur le changement de prison de

MM. les Princes; qu'il l'assuroit que ce ne seroit pas pour longtemps, et

qu'il alloit faire tout ce qu'il pourroit pour mettre les choses en tel

état que la Reine les pût délivrer sans danger. Dieu veuille que cela

soit bientôt! car j'avoue que c'est une chose honteuse à la Reine et à

notre nation, de voir les injustices que l'on voit.

Je ne pensois pas vous en pouvoir tant dire. Je ne vous dis pourtant pas

la moitié de ce que je pense, ni la centième partie de ce que l'on dit;

mais on m'attend, je n'ai plus que le temps de vous assurer que je suis

autant que je le dois, etc.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 41 / 411 题