[Paris, 8 septembre 1650.]
Monsieur,
Vous me reprochez si flatteusement mon mauvais caractère, que ce n'est
pas un trop bon moyen de m'en corriger; car, puisqu'en écrivant mal je
vous oblige enfin de m'en reprendre plus doucement qu'à me dire[292] que
j'écris bien, je ne sais si je ne ferois pas mieux de continuer de
faillir que de m'amender.
[292] Plus doucement que si vous me disiez.... (M.)
Souffrez, s'il vous plaît, que je prenne toute la part que je dois aux
maux de votre esprit et de votre corps. Pour les premiers je ne pense pas
que vous ayez besoin d'autre médecin que de vous-même; mais, pour les
autres, je pense que vous auriez besoin de venir trouver à Paris quelque
remède à vos maux; car, de la façon dont je connois ceux de la province
où vous êtes, je ne pense pas qu'ils vous puissent guérir d'un grand mal:
c'est pourquoi il me semble que vous y devez songer sérieusement. Je vous
demande pardon de la liberté que je prends de donner des conseils à un
homme que tous les rois et les sages devroient consulter; mais s'agissant
de la conservation d'une vie aussi précieuse que la vôtre, je pense qu'il
vaut mieux dire une chose inutile que de se mettre au hasard de manquer à
en dire une nécessaire. Je vis même encore hier un ouvrage de vous qui me
fortifie dans le dessein de vous conjurer de prendre soin de votre santé;
car, Monsieur, ne seroit-ce pas un crime si vous vous mettiez par votre
négligence à la détruire, de façon que vous ne puissiez plus enrichir
votre siècle comme vous l'avez fait jusqu'ici?
Vous jugez bien, je m'assure, que cette nouvelle richesse que j'ai vue
de vous est l'admirable poëme que vous avez fait à la gloire de la
_Grande Chartreuse_[293] que M. Conrart eut la bonté d'envoyer hier à mon
frère et à moi. Après vous en avoir rendu mille grâces, je vous dirai que
ce beau désert m'a sensiblement touchée, et que la sainte horreur de
cette solitude a passé si doucement de vos vers dans mon esprit, que la
compagnie que j'ai vue aujourd'hui m'a plutôt ennuyée qu'elle ne m'a
divertie, parce qu'elle m'a empêchée de relire une seconde fois ce qui
m'a donné tant de satisfaction la première. Mais, Monsieur, puisque vous
faites si bien toutes choses et que vous représentez également bien les
cours les plus superbes et les déserts les plus sauvages, je voudrois que
vous pussiez voir ce que je vis hier, je veux dire la prison de M. le
Prince, afin que vous pussiez laisser à la postérité une parfaite image
de la constance de ce héros; car je ne pense pas qu'il y ait un endroit
dans le monde où il y ait une tour plus agréable par dehors ni si
affreuse par dedans. Cependant, comme on dit que la nécessité fait des
armes de toutes choses, je pense qu'on peut dire que M. le Prince tire de
la gloire de tout ce qui lui arrive, car vous saurez que depuis qu'on l'a
mené à Marcoussis[294] le donjon de Vincennes est devenu l'objet de la
curiosité universelle. En mon particulier j'y vis hier plus de deux
cents personnes de qualité, à qui on montre le lieu où il dormoit, celui
où il mangeoit, l'endroit où il avoit planté des œillets qu'il arrosoit
tous les jours, et un cabinet où il rêvoit quelquefois et où il lisoit
souvent. Enfin, Monsieur, on va voir cela comme on va voir à Rome les
endroits où César passa autrefois en triomphe. Je vois même dans un
cabinet plusieurs épigrammes écrites avec du charbon, ou gravées sur la
muraille, qui ne parlent que de ses victoires ou de ses louanges; mais ce
que j'y vois de plus surprenant, c'est que, durant que j'y étois, M. de
Beaufort y vint avec Mme de Montbazon, à qui il faisoit voir toutes les
incommodités de ce logement, triomphant lâchement du malheur d'un prince
qu'il n'oseroit regarder qu'en tremblant, s'il étoit en liberté. Pour
moi, j'eus tant d'horreur de voir de quel air il fit la chose, que je n'y
pus durer davantage. En vérité, je pense qu'on peut dire que nous sommes
au temps des prodiges et des miracles tout ensemble, tant on voit de
choses extraordinaires.
[293] Voyez les _Poésies chrétiennes et morales_ de Godeau, t.
II. Paris, 1663. _La Grande Chartreuse_ avait paru isolément,
comme la plupart des poésies de Godeau. (M.)
[294] Les princes avaient été transférés du donjon de Vincennes
au château de Marcoussis le 29 août précédent; c'est ce que nous
apprenons de Loret:
Ce jour (lundi) on prit occasion
De faire la translation,
Mais très-cachée et très-soudaine,
Des trois prisonniers de Vincennes.
Plaise à la divine bonté
Que la dure captivité
Par eux constamment endurée,
Ne soit pas de longue durée!
(_Muse historique_; lettre du 2 septembre 1650.) (M.)
Je pense que vous avez bien su l'épouvante que les ennemis ont donnée à
Paris, lorsqu'ils sont venus à la Ferté-Milon[295] et que nous avons vu
la capitale du royaume aussi alarmée qu'ont accoutumé de l'être les
petites bicoques des frontières. Cependant j'espère que la même puissance
qui retient la mer dans ses bornes, quoique ses rivages ne la doivent pas
vraisemblablement empêcher d'inonder la terre, empêchera les ennemis de
venir ici, encore qu'il n'y ait point de rivière entre eux et nous, et
qu'il n'y ait pas même d'armée qui pût s'opposer à leur marche, s'ils le
vouloient. Ce qui me fait espérer ce bien, est que l'on assure qu'il y a
déjà une partie de leur cavalerie qui a repassé la rivière d'Aisne. Nous
verrons par le retour de M. de Verderonne[296], qui est allé porter la
réponse de M. le duc d'Orléans à l'archiduc, ce que l'on doit craindre ou
espérer.
[295] On voit dans les _Mémoires d'Omer Talon_ que l'on avait eu
connaissance, par des lettres interceptées, que de Madrid, sur la
demande du marquis de Sillery qui négociait pour les rebelles,
des ordres avaient été donnés pour que le maréchal de Turenne
entrât dans le royaume et donnât de l'effroi à Paris. «Ce qui
estoit desjà fait,» dit Talon, «car lors l'armée des ennemis
étoit proche de la Ferté-Milon.» Cette alarme donna lieu au
transfèrement des princes. Loret peint très-plaisamment l'effet
que l'approche de l'ennemi produisit dans Paris:
Lundi vinrent dedans Paris
Avec plaintes, clameurs et cris,
Gens conduisant, toutes complettes,
Sept mil sept cent trente charrettes
Pleines de coffres et paquets,
Dont l'on fit lors de grands caquets;
Mais ces caquets sont choses vaines.
(_Muse historique_; lettre du 2 septembre 1650. M.)
[296] Charles de l'Aubespine, seigneur de Verderonne, maître des
requêtes, chancelier de Gaston d'Orléans. (M.)
Mais, pendant que les ennemis ravagent la Champagne et la Picardie, sans
qu'on puisse seulement penser à les en empêcher, les Frondeurs emploient
tout ce qu'ils ont d'adresse et de crédit pour obliger M. le duc
d'Orléans à mettre les princes sous sa puissance, afin de les avoir en la
leur. On assure même qu'il leur avoit promis de le faire; mais M. le
garde des sceaux[297], M. le Tellier et Mme de Chevreuse l'ont empêché
jusqu'à cette heure, car encore que cette dernière soit grande Frondeuse,
elle est pourtant présentement divisée de M. de Beaufort, et même de M.
le Coadjuteur, pour ce qui regarde M. le Prince; de sorte que, par ce
moyen, les amis de cet illustre captif sont en quelque espérance de voir
bientôt la cour dans la nécessité de faire une négociation secrète avec
lui, afin de délivrer le royaume de tant de tyrans qui l'oppriment.
[297] Le chancelier Séguier n'avait pas alors les sceaux, ils lui
avaient été redemandés le 1er mars précédent, et confiés à
Charles de l'Aubespine, marquis de Châteuneuf, qui les garda
jusqu'au mois d'avril 1651, et les remit alors à Mathieu Molé.
(M.)
Les affaires de Bordeaux sont toujours douteuses; peut-être que les
députés du Parlement qui y vont, trouveront quelque expédient aux
choses[298]. M. de Rohan est à la cour, et M. le maréchal de Grammont
aussi; l'accommodement de M. le comte de Dognon est fait[299].
[298] Le parlement de Paris avait député à la reine régente les
deux conseillers Meusnier et Bitaut, pour la supplier de
continuer _sa bonne volonté envers la ville de Bordeaux_.
[299] Cet accommodement, qui ne fut définitivement conclu qu'en
1653, consistait, pour le comte de Dognon, à rendre, ou plutôt à
vendre au cardinal Mazarin, contre le bâton de maréchal de
France, le Brouage et autres places dont il s'était emparé à la
faveur des troubles.
Le roi a obligé la reine à chasser une de ses femmes de chambre, parce
qu'elle lui avoit révélé une chose qu'il lui avoit confiée, quoique ce
fût celle qu'il aimoit le plus, et ce qu'il y a de plus considérable, est
que ce qu'il avoit dit à cette fille étoit qu'il lui avoit témoigné avoir
beaucoup de douleur de voir les affaires de son royaume en si mauvais
état. Jugez, s'il vous plaît, de ce qu'il fera quand il sera marié,
puisqu'il agit présentement ainsi[300].
[300] Loret nous apprend dans sa _Muse historique_, que cette
femme de chambre s'appeloit Noiron, et que la reine la maria peu
de temps après sa disgrâce à un sieur Ivelin, attaché comme
médecin à sa maison. (M.)
Voilà, Monsieur, tout ce que je vous dirai, car je m'aperçois bien que si
je vous en disois davantage, vous ne le pourriez plus lire, tant j'ai
pris une forte habitude de mal faire. Je vous dirai pourtant encore que
mon frère est votre très-humble serviteur, et que je suis de toute mon
âme, etc., etc.