A M. GODEAU, ÉVÊQUE DE VENCE[287].

[287] Les sept lettres suivantes ont été publiées par M. de

Monmerqué au t. VI de son édition de 1835 des _Historiettes de

Tallemant_ des Réaux, d'après des copies provenant du président

Durey de Meinières. En les reproduisant d'après lui, nous ne

croyons pouvoir mieux faire que de reproduire aussi les notes

qu'il y a jointes, sauf à les abréger au besoin. Ce sont

probablement les mêmes lettres, en tout ou en partie, qui sont

désignées p. 517 du _Catalogue de Lamoignon_, 1784, in-fo:

_Lettres de Mlle de Scudéry à M. Godeau, contenant plusieurs

anecdotes historiques de l'an 1650_.

[Paris, 22 février 1650.]

Ayant su par une de vos lettres que vous me faisiez l'honneur de

souhaiter que je vous écrivisse le peu de nouvelles qui viennent à ma

connoissance, j'avoue que j'eus quelque peine à croire que mes yeux ne me

trompoient pas, ou que vous ne vous fussiez pas trompé vous-même, en

mettant mon nom pour celui d'un autre; étant certaine que je n'ai pas une

des qualités nécessaires pour rendre ma correspondance agréable en

matière de nouvelles. Je ne suis pas fort exposée au monde; les gens que

je vois ne sont pas de la nouvelle faveur; et quand je saurois même une

partie de ce qui se passe, je ne saurois pas assez bien écrire pour vous

divertir. Néanmoins, comme je suis persuadée que la plus légitime excuse

ne sauroit jamais valoir une obéissance aveugle, je ne veux point me

servir de toutes celles que je pourrois employer pour me dispenser de

faire ce que vous souhaitez, lorsque je saurai quelque chose de digne

d'être su de vous.

C'est pourquoi, pour commencer dès aujourd'hui, je vous dirai que l'on ne

sait point encore avec certitude en quel lieu est Mme de Longueville, et

que, depuis le jour qu'elle se sauva du château de Dieppe[288], avec deux

de ses filles seulement et quatre gentilshommes, l'un desquels est le

sieur Saint-Ibalt, et l'autre Tréry, l'on n'a pas pu encore découvrir

précisément quelle a été sa route, ni quel est son asile. Il y a du moins

apparence que Dieu sera son protecteur; car on m'écrit de Normandie

qu'après qu'elle eut pensé tomber dans la mer, et qu'une de ses filles

eut aussi failli être noyée, elle se confessa et monta à cheval un moment

après, se préparant à ce funeste voyage comme si elle eût dû mourir.

[288] La duchesse de Longueville, après l'arrestation des

princes, qui eut lieu le 18 janvier 1650, s'enfuit en Normandie.

La cour se rendit à Rouen le 1er février: la duchesse, qui

s'étoit réfugiée à Dieppe, s'échappa du château. «Elle sortit la

nuit à cheval, jambe de çà et jambe de là, avec ses femmes, en

courant jour et nuit; elle s'embarqua sur la coste et fut en

Hollande.... Elle gagna Stenay, où estoit le mareschal de

Turenne.» (_Mémoires de Montglat._) Le récit de Mme de Motteville

est plus circonstancié; elle dit que la duchesse sortit par une

petite porte qui n'étoit pas gardée: qu'elle fit deux lieues à

pied pour gagner un petit port, où elle ne trouva que deux

barques de pêcheurs; elle voulut s'embarquer contre l'avis des

mariniers, afin de gagner un vaisseau qu'elle faisoit tenir à la

rade. Le vent étoit si grand et la marée si forte, que le

marinier, qui l'avoit prise entre ses bras pour la porter dans la

chaloupe, la laissa tomber dans la mer; elle se décida à prendre

des chevaux et à se mettre en croupe, ainsi que les femmes de sa

suite, se réfugia chez un gentilhomme, demeura cachée dans le

pays pendant environ quinze jours, et fit enfin gagner le

capitaine d'un vaisseau anglois, qui la reçut sous le nom d'un

gentilhomme qui s'étoit battu en duel. _Mémoires de Mme de

Motteville._ (M.)

Sans mentir, Monsieur, le renversement de la maison de M. le Prince et de

celle de M. de Longueville est une étrange chose, car on voit tant

d'innocence et de persécution ensemble, qu'il n'est pas possible de

n'être pas touché de leur malheur. M. le Prince s'est pourtant trouvé

l'âme plus grande que son infortune; car, depuis qu'il est prisonnier, il

n'a pas dit une parole indigne de ce même cœur qui lui a fait gagner

quatre batailles et acquérir tant de gloire. Après avoir entendu la

messe, il s'occupe la moitié du jour à lire, et il partage l'autre à

converser avec Monsieur son frère, à jouer aux échecs avec lui, à railler

avec ses gardes, et même, pour faire exercice, il joue au volant avec

eux. Il s'est confessé une fois depuis qu'il est prisonnier, mais on ne

veut plus lui donner le même confesseur: enfin on le garde mieux que le

roi.

Il y a trois jours que M. de Beaufort, accompagné de Mme de Chevreuse et

de Mme de Montbazon, fut au bois de Vincennes, dans un carrosse de

louage, afin de n'être point connu, pour voir de ses propres yeux si une

muraille que l'on a bâtie sur la contrescarpe des fossés du donjon étoit

assez haute pour qu'il fût impossible que M. le Prince se pût sauver. Je

vous avoue que cette action ne me semble pas trop belle, ni pour les

dames, ni pour Beaufort, qui, tant que le prisonnier a été libre, ne

s'approchoit qu'en lui faisant des soumissions d'esclave. Il est vrai

qu'un héros de la place Maubert ne doit pas être de même manière

qu'étoient autrefois ceux qui triomphoient au champ de Mars ou au

Capitole.

Au reste, pendant que toutes choses changent en France, toutes choses

changent aussi dans le cœur de M. de Guise; car, pour recouvrer sa

liberté, il rompt les chaînes de Mlle de Pons, et reprend Mme la comtesse

de Bossu, qui va être reconnue pour Mme de Guise[289].

[289] Cette reconnaissance n'eut point lieu; tout ceci était un

jeu joué par le duc de Guise, prisonnier à Madrid, dans l'espoir

d'obtenir sa liberté. Voir dans Tallemant des Réaux

l'_Historiette_ du duc de Guise. (M.)

Vous savez sans doute que la garnison de Clermont s'est soulevée en

l'absence de M. de la Moussaye, et qu'ainsi le parti du maréchal de

Turenne en est plus foible; mais on assure, dès ce matin, que le duc de

Wurtemberg assiége Mouzon. Les ennemis font de grands préparatifs en

Flandre, et le mal est que l'on n'est pas en état de s'y opposer.

La cour est à Rouen, d'où elle doit partir pour revenir ici. On dit aussi

que le duc de Richelieu est enfin venu assurer le roi de sa fidélité, et

qu'en considération de cette obéissance, son mariage est confirmé par la

reine, à la condition qu'il aura un lieutenant du roi dans son

gouvernement et que la garnison en sera changée. Je ne sais pas encore ce

que Mme d'Aiguillon dit de cela; mais je sais bien que l'amour du duc de

Richelieu lui coûte déjà trop, et qu'il lui auroit été toujours plus

avantageux d'être maître du Havre absolument, que de régner dans le cœur

d'une femme comme Mme de.....[290].

[290] Armand-Jean du Plessis, duc de Richelieu, père du maréchal,

avait épousé, le 26 décembre 1649, Anne Poussard du Fors du

Vigean, veuve en premières noces de François-Alexandre d'Albret,

sire de Pons. Ce mariage, fait sans le consentement de la

duchesse d'Aiguillon, surprit tout le monde; «Mme de Richelieu,

dit Mme de Caylus, sans biens, sans beauté, sans jeunesse, et

même sans beaucoup d'esprit, avoit épousé, par son savoir-faire,

au grand étonnement de toute la cour et de la reine-mère, qui s'y

opposa, l'héritier du cardinal de Richelieu, un homme revêtu des

plus grandes dignités de l'État, parfaitement bien fait, et qui,

par son âge, auroit pu être son fils.» _Souvenirs de Mme de

Caylus._ (M.)

Je viens de recevoir une lettre de Rouen, qui m'apprend que cette

nouvelle duchesse y est aussi, et que M. le Cardinal la devoit présenter

hier à la Reine, chez laquelle elle devoit avoir le tabouret. L'on me

mande que cela hâte le départ de la cour, qui quitte Rouen

aujourd'hui[291]. M. de Matignon est aussi venu remettre le gouvernement

de Granville et celui de Cherbourg entre les mains de Sa Majesté,

ensuite de quoi on a commandé à ce lieutenant du roi et à M. de Beuvron

de suivre la cour.

[291] «La reine partit de Rouen le 22 février, après avoir veu

Mme de Richelieu et luy avoir donné le tabouret.» (_Mémoires de

Mme de Motteville._) Cette circonstance donne la date de cette

lettre. (M.)

On m'écrit encore que Mme de Longueville fut droit de Dieppe au château

de Tancarville, qui est à Monsieur son mari. On m'assure qu'il y a quatre

jours elle s'est embarquée pour la Hollande.

Voilà, Monsieur, tout ce que je sais pour aujourd'hui; cependant je ne

puis me résoudre de ne vous point parler de Mlle Paulet, de qui les maux

me touchent encore plus que les affaires publiques, quoique l'amour de la

patrie soit bien avant dans mon cœur. Je veux pourtant espérer que vos

prières lui feront obtenir la santé de celui seul pour qui il n'y a point

de maux incurables; mais je ne songe pas qu'en ne finissant une si longue

lettre je vous donnerois lieu de croire que je veux vous en lasser pour

la première fois; c'est pourquoi je m'en vais finir aussitôt que je vous

aurai assuré, avec le respect que je vous dois, que je suis autant que je

puis, etc., etc.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 37 / 411 题