[Paris.... octobre 1650.]
Je ne crois nullement mériter toutes les louanges que vous me donnez, et
je crois seulement que me faisant l'honneur de m'aimer parce que votre
illustre et chère Angélique[301] m'aimoit tendrement, vous n'êtes pas
marri que je me donne l'honneur de vous entretenir. Au reste, avant que
de vous dire des nouvelles, il faut que je vous dise que les vers que
vous avez envoyés à Mme de Clermont m'ont fait verser plus de larmes
qu'ils n'ont de syllabes[302]. Il me semble, Monsieur, qu'en vous
dépeignant la douleur qu'ils ont excitée dans mon cœur, c'est en faire
l'éloge. En effet, vous représentez si agréablement cette merveilleuse
fille, que l'on peut assurer que jamais portrait n'a si bien ressemblé
que celui que vous avez fait d'elle. De plus, vous touchez avec tant de
délicatesse l'endroit où vous parlez de l'amitié que vous aviez pour elle
et de celle qu'elle avoit pour vous, qu'il ne faut pas s'étonner si,
ayant l'âme aussi tendre que je l'ai, j'en ai été extraordinairement
satisfaite, et si mon cœur s'en est attendri; car enfin vous dites cent
choses que j'ai senties pour elle, mais que je n'eusse jamais pu si bien
dire; je vous rends donc mille grâces d'être cause que j'aurai la
consolation de voir une peinture de la divine Angélique, plus durable et
plus belle que ne le sont celles de Raphaël. En vérité, Monsieur, je ne
me console point de la perte de cette généreuse amie, et je trouve une si
notable différence de l'amitié qu'elle avoit pour moi à celle qu'ont
quelques autres personnes qui m'aiment pourtant autant qu'elles peuvent
aimer, que, quand elle n'auroit eu qu'un médiocre mérite, je la
regretterois toute ma vie. Jugez donc ce que je dois faire, vous qui
savez mieux ce qu'elle valoit que qui que ce soit. Si je suivois mon
inclination, je ne vous parlerois d'autre chose; mais puisque je me suis
imposé la nécessité de vous dire ce que je sais des nouvelles du monde,
il faut que je m'en acquitte.
[301] Mlle Paulet.
[302] Voyez l'épître de Godeau à la marquise de Clermont
d'Antragues, dans ses Poésies. (M.)
Vous saurez donc que l'entrevue de la reine et de Mme la Princesse[303] a
tellement épouvanté toute la Fronderie, qu'il est aisé de juger que vous
aviez raison de dire que, _si le lion rugissoit en liberté, il feroit
fuir tous ses ennemis_. Il est vrai que cette entrevue, aussi bien que
celle de MM. de Bouillon et de la Rochefoucauld avec M. le Cardinal[304],
a des circonstances qui font croire que leur peur n'est pas tout à fait
sans fondement; car non-seulement la reine reçut admirablement bien Mme
la Princesse, mais elle l'entretint très-longtemps en particulier; on
ajoute même qu'il paroissoit, par l'air du visage de cette jeune
princesse, que ce que la reine lui disoit lui donnoit de la joie. De
plus, M. de Bouillon coucha chez M. le Cardinal, et il court un bruit que
le neveu de Son Éminence épousera la fille aînée de ce duc. Enfin,
personne ne doute que la paix de Bordeaux n'ait plusieurs articles
secrets que la Gazette ne dit pas, et les politiques les plus fins disent
que M. de Bouillon est trop habile pour s'attirer la haine de M. le
Prince, comme il feroit sans doute s'il avoit fait un traité secret où il
n'eût point de part. Ce qui étonne encore les Frondeurs est que M. l'abbé
de la Rivière a eu permission, avec le consentement de Son Altesse
Royale, de partir d'Aurillac, et de venir à son abbaye de Saint-Benoît,
auprès d'Orléans. Outre cela, ils savent encore que cette même Altesse a
écrit plusieurs fois de sa main à la reine et à M. le Cardinal, sans leur
en rien dire. Ils n'ignorent pas non plus que M. le Tellier a été ces
jours passés à Marcoussis. Ils savent encore que M. l'intendant a reçu
ordre de faire un dernier effort pour contenter les rentiers, de peur
qu'ils ne se servent d'eux pour faire quelque nouveau remuement à Paris.
M. le Coadjuteur, en son particulier, sait bien que Son Altesse Royale ne
peut plus souffrir sa domination, et il ne peut pas ignorer que la cour
n'ait su qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour obliger M. le duc d'Orléans
à se rendre maître des princes prisonniers, à quelque prix que ce fût. Il
a même tenu des discours sur cela qui font horreur.
[303] Voir, sur cette entrevue de la reine et de la Princesse de
Condé, les _Mémoires de Mlle de Montpensier_. (M.)
[304] _Mémoires de Mme de Motteville._ (M.)
Outre toutes ces choses, les Frondeurs voyent encore que l'ardeur du
peuple pour _l'Amiral du Port au foin_[305] est fort ralentie, de telle
sorte qu'il n'y a plus guères que le quartier des halles où on le salue,
si bien que présentement la Fronderie est un peu chancelante. Dieu
veuille qu'elle ne se raffermisse pas, et que ceux qui ont le dessein de
faire de la France ce que Cromwel et Fairfax ont fait de l'Angleterre, ne
puissent jamais avoir de crédit!
[305] Le duc de Beaufort, grand Amiral de France, surnommé le
_roi des halles_. (M.)
On dit que la Cour avoit dessein d'aller en Languedoc et en Provence;
mais Son Altesse Royale la presse si fort de revenir qu'on croit en effet
qu'elle reviendra[306].
[306] La cour revint à Paris au commencement du mois de novembre
1650. (M.)
Ceux de Melun ont refusé deux fois, depuis quinze jours, d'obéir aux
ordres de M. le duc d'Orléans, qui vouloit que ses gendarmes y
logeassent; et quand on leur a dit qu'ils s'exposoient beaucoup, ils ont
répondu que M. de Beaufort les avoit assurés de sa protection, et qu'ils
ne craignoient rien. Le retour du Roi fera voir s'ils ont raison.
Mme de Chevreuse et Mme de Montbazon[307] sont toujours plus mal, et
elles vont même plaider. Le sujet du procès est digne du temps et des
personnes; car Mme de Chevreuse demande cent mille écus qu'on lui a
promis en mariage; à cela Mme de Montbazon dit qu'elle a une quittance
de M. de Chevreuse, et Mme de Chevreuse répond que monsieur son mari
l'ayant donnée du temps qu'il étoit amoureux de Mme de Montbazon, elle ne
prétend pas qu'elle soit bonne.
[307] Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, et Marie de
Bretagne, duchesse de Montbazon. (M.)
Voilà à peu près tout ce que je sais; mais puisqu'il semble que vous avez
envie que je vous dise exactement tout ce qui regarde Monsieur le Prince,
pour vous témoigner mon exactitude, je vous dirai que, lorsque je fus au
donjon, j'eus la hardiesse de faire quatre vers et de les graver sur une
pierre où Monsieur le Prince avoit fait planter des œillets qu'il
arrosoit quand il y étoit. Mais, pour porter encore ma hardiesse plus
loin et vous faire voir que j'ai plus de zèle que d'esprit, je m'en vais
vous les écrire:
En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier
Arrosa d'une main qui gagna des batailles,
Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles,
Et ne t'étonne pas de voir Mars jardinier[308].
[308] Ces vers étaient déjà connus par le récit de Mme de
Motteville. (M.)
Je m'assure, Monsieur, que vous ne me disputerez pas la dernière chose
que je vous ai dite; aussi ne vous envoyé-je point ces quatre vers comme
jolis, mais comme une marque de la confiance que j'ai en votre bonté.
Je vous dirai encore que mon frère envoya hier à Monsieur le Prince la
cinquième partie du _Cyrus_; mais comme on ne parle qu'à M. de Bar qui
lui avoit déjà donné la quatrième, lorsqu'il étoit à Vincennes, il
écrivit à mon frère qu'il ne manqueroit pas de donner son livre à
Monsieur le Prince aussitôt qu'il l'auroit lu[309]. Ce qu'il y a de plus
rare, c'est qu'il écrit si mal qu'il s'en faut peu que je ne croye qu'il
ne sait pas lire, et pour juger de sa suffisance en matière d'écriture,
il écrit _doute_ avec une _h_; encore est-ce le mot le mieux
orthographié.
[309] M. de Bar était chargé de la garde des trois Princes; il
était fort ignorant. On a prétendu que, comme il ne savait pas le
latin, il voulait qu'on leur dît la messe en français, de peur
que le prêtre, en officiant, ne leur donnât dans cette langue des
avis qu'il ne pourrait pas comprendre. (M.)
Au reste, Monsieur, si l'on ne nous avoit pas donné quelque espoir que
vous viendriez bientôt ici, mon frère vous auroit déjà envoyé le livre
dont je viens de parler, et vous auroit aussi renvoyé une seconde fois
celui qui a été perdu; mais sachant cette agréable nouvelle, il se
prépare à vous les offrir lui-même, et moi à vous protester que je suis
de toute mon âme, etc., etc.