7 [décembre] 1649.

J'ai lu deux fois l'endroit du billet que vous avez écrit à mon frère, où

vous témoignez souhaiter que je vous mande mon sentiment sur les deux

sonnets qui sont en contestation, n'osant pas croire que vous me fissiez

un honneur dont je suis indigne; mais après m'être résolue de vous obéir,

je vous dirai, sans complaisance aucune, que celui d'Uranie me plaît

infiniment plus que l'autre, et vous ne me devez pas soupçonner d'en

avoir en cette rencontre, puisqu'au contraire il me semble qu'une

personne comme moi fait quelque tort à une princesse dont l'esprit est

aussi éclairé que celui de Mme de Longueville, de penser ce qu'elle

pense[286]. Ainsi, Monsieur, croyez, s'il vous plaît, que je parle

sincèrement. Les deux derniers vers du sonnet de Job, s'il m'est permis

d'en parler de cette sorte, ont quelque chose de joli et de délicat,

mais il en faut lire onze, pour les trouver; de plus, je vous avoue que

j'ai l'imagination un peu délicate, et que comme je ne puis jamais

entendre nommer Job sans avoir l'esprit rempli de toutes ces vilaines

choses dont il est environné, je ne puis souffrir qu'un galant, qui doit

être propre, se compare à lui. En effet, Monsieur, ce sujet-là a quelque

chose de si opposé aux Muses, que celles qui inspirent les peintres ne

leur ont jamais guère donné l'envie d'en faire des tableaux, du moins

sais-je bien que l'on n'en avoit point ni de Raphaël, ni du Titien, ni du

Poussin. Mais, pour le sonnet d'Uranie, j'avoue que je le trouve si beau,

que s'il y avoit une autre personne au monde que Mme de Longueville qui

eût toute la beauté du corps, toutes celles de l'esprit, et toutes les

vertus de l'âme, et que quelqu'un en osât être amoureux, je lui

conseillerois de se servir de ce sonnet pour exprimer sa passion; et ce

qui fait que je le trouve d'autant plus ingénieux, c'est que, faisant une

protestation d'amour, il fait un éloge. Vous voyez, Monsieur, que je ne

sais point vous résister, et que je vous obéis ponctuellement. C'est

pourquoi ne me demandez rien que de juste. Je vous parle ainsi, parce

que je vous avoue que je doute un peu si ce que vous avez désiré de moi

l'est, et si je n'ai pas eu tort de vous l'accorder.

[286] Cette préférence donnée par Mme de Longueville au sonnet

d'Uranie sur celui de Job avait inspiré à Mlle de Scudéry le

quatrain suivant:

A vous dire la vérité,

Le destin de Job est étrange

D'être toujours persécuté

Tantôt par un démon et tantôt par un ange.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 36 / 411 题