J'ai lu deux fois l'endroit du billet que vous avez écrit à mon frère, où
vous témoignez souhaiter que je vous mande mon sentiment sur les deux
sonnets qui sont en contestation, n'osant pas croire que vous me fissiez
un honneur dont je suis indigne; mais après m'être résolue de vous obéir,
je vous dirai, sans complaisance aucune, que celui d'Uranie me plaît
infiniment plus que l'autre, et vous ne me devez pas soupçonner d'en
avoir en cette rencontre, puisqu'au contraire il me semble qu'une
personne comme moi fait quelque tort à une princesse dont l'esprit est
aussi éclairé que celui de Mme de Longueville, de penser ce qu'elle
pense[286]. Ainsi, Monsieur, croyez, s'il vous plaît, que je parle
sincèrement. Les deux derniers vers du sonnet de Job, s'il m'est permis
d'en parler de cette sorte, ont quelque chose de joli et de délicat,
mais il en faut lire onze, pour les trouver; de plus, je vous avoue que
j'ai l'imagination un peu délicate, et que comme je ne puis jamais
entendre nommer Job sans avoir l'esprit rempli de toutes ces vilaines
choses dont il est environné, je ne puis souffrir qu'un galant, qui doit
être propre, se compare à lui. En effet, Monsieur, ce sujet-là a quelque
chose de si opposé aux Muses, que celles qui inspirent les peintres ne
leur ont jamais guère donné l'envie d'en faire des tableaux, du moins
sais-je bien que l'on n'en avoit point ni de Raphaël, ni du Titien, ni du
Poussin. Mais, pour le sonnet d'Uranie, j'avoue que je le trouve si beau,
que s'il y avoit une autre personne au monde que Mme de Longueville qui
eût toute la beauté du corps, toutes celles de l'esprit, et toutes les
vertus de l'âme, et que quelqu'un en osât être amoureux, je lui
conseillerois de se servir de ce sonnet pour exprimer sa passion; et ce
qui fait que je le trouve d'autant plus ingénieux, c'est que, faisant une
protestation d'amour, il fait un éloge. Vous voyez, Monsieur, que je ne
sais point vous résister, et que je vous obéis ponctuellement. C'est
pourquoi ne me demandez rien que de juste. Je vous parle ainsi, parce
que je vous avoue que je doute un peu si ce que vous avez désiré de moi
l'est, et si je n'ai pas eu tort de vous l'accorder.
[286] Cette préférence donnée par Mme de Longueville au sonnet
d'Uranie sur celui de Job avait inspiré à Mlle de Scudéry le
quatrain suivant:
A vous dire la vérité,
Le destin de Job est étrange
D'être toujours persécuté
Tantôt par un démon et tantôt par un ange.