A MADEMOISELLE MARIE DUMOULIN[282].

[282] Les deux lettres qui suivent sont tirées du _Bulletin de la

Société du protestantisme français_, t. X, p. 389 et 391.

Marseille, 21 août 1647.

Mademoiselle,

Comme la reconnoissance est un pur sentiment du cœur, plutôt qu'un

raisonnement de l'esprit, j'ai cru qu'encore que je fusse dans tout

l'embarras que peut causer un voyage de deux cents lieues, que j'espère

commencer dans une heure, je ne devois pas attendre que j'eusse plus de

loisir que je n'en ai à vous rendre grâce de la faveur que vous m'avez

faite de m'envoyer le portrait de Mlle de Schurman[283]. La diligence,

qui donne un si grand prix à toutes sortes de bons offices, doit, ce me

semble, en donner aussi à la gratitude, et il vaut beaucoup mieux faire

une civilité un peu en tumulte, que donner loisir à une personne

généreuse comme vous d'oublier ses propres bienfaits auparavant qu'elle

en ait reçu les remercîments. Recevez donc, Mademoiselle, toutes les

grâces que je vous rends, mais recevez-les, je vous en conjure, comme

venant d'une personne que votre rare vertu vous a absolument acquise, et

qui met au nombre de ses plus glorieuses aventures celle de votre

connoissance et de votre affection. Et certes, à dire vrai, vous m'en

donnez des marques d'une façon si obligeante qu'il faudroit être

également stupide et insensible pour n'en être pas touchée. Toutes les

amitiés commencent d'ordinaire par de simples connoissances, et ce n'est

que dans leurs suites et dans leurs progrès qu'il est permis d'espérer de

bons offices et d'attendre de grands témoignages de générosité et de

tendresse, mais, pour la vôtre, on peut dire qu'elle tient quelque chose

de la nature de l'amour (s'il est tel qu'on nous dépeint); elle n'est pas

plutôt, qu'elle est officieuse, agissante et libérale jusques à tel point

qu'elle donne ce que l'on doit préférer à tous les trésors et à toutes

les richesses imaginables. En effet, le portrait d'une personne aussi

illustre que Mlle de Schurman, envoyé par une main aussi chère que celle

de Mlle Dumoulin et reçu par un aussi honnête homme que M. Conrart, est

une faveur si signalée, que rien ne la sauroit égaler. Aussi vous puis-je

assurer que je la vante comme je dois, et pour vous témoigner le respect

que je porte à la merveilleuse fille dont vous m'avez envoyé l'image, je

n'ai pas voulu qu'après avoir passé les mers pour venir en France à ma

considération, elle eût encore la peine de me venir trouver à Marseille,

et j'ai cru que je devois bien aller d'un bout du royaume à l'autre et

passer pour le moins plusieurs rivières, pour recevoir un si grand

honneur et un si grand plaisir. Ce n'étoit pas sans doute au bord de la

mer Méditerranée que je devois attendre le portrait de Mlle de Schurman,

et le voisinage d'Alger a rendu Marseille trop barbare pour mériter cette

gloire. Véritablement, si elle eût encore été ce qu'elle étoit du temps

que Rome même, à ce que j'ai ouï dire, s'abaissoit jusques à envoyer

quelques-uns de ses citoyens pour apprendre les sciences de ces fameux

Grecs dont elle étoit habitée, je vous avoue que je n'en aurois pas usé

ainsi; mais comme il ne reste même plus nuls vestiges des maisons de ces

savants hommes qui l'ont rendue si célèbre, et que le temps n'a pas

seulement épargné le marbre et le bronze qui en pouvoient perpétuer la

mémoire, je pense que Paris est le seul lieu où on lui doit offrir de

l'encens. Souffrez donc que je vous quitte pour lui aller rendre ce

devoir, et que je vous assure en vous quittant que je ne perdrai jamais

le souvenir de ce que je vous dois, ni l'envie de vous témoigner, par

quelque agréable service, à quel point je suis, Mademoiselle,

Votre très-humble et très-obéissante servante.

[283] Anne-Marie de Schurman, née en 1607, morte en 1678,

très-versée dans les langues anciennes, dans la langue hébraïque,

etc.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 33 / 411 题