[278] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 157.
Marseille, 10 décembre 1645.
Mademoiselle,
Le courrier étant arrivé un jour plus tard qu'il n'a de coutume, à cause
du mauvais temps qu'il dit avoir eu par les chemins, fait que je n'ai
quasi pas loisir de relire vos lettres pour y répondre. Ce n'est pas que
je ne pusse avoir encore plus de huit heures pour cela, n'étoit que je
suis engagée dès hier de mener aujourd'hui huit ou dix de nos dames
marseilloises à Notre-Dame-de-la-Garde, qui veulent voir arriver M. le
cardinal de Lyon[279], que l'on attend ici de moment en moment, parce que
s'étant ennuyé d'attendre les galères que le vent contraire a fait
relâcher aux îles Sainte-Marguerite, il a pris quatre chaloupes du
Grand-Duc pour s'en venir. Toutes les femmes l'attendent ici avec tant
d'impatience que les sultanes du sérail n'en ont pas davantage, à ce que
je crois, lorsque le Grand-Seigneur doit revenir de quelque expédition de
guerre. Cette pensée sent un peu le voisinage d'Alger, mais je n'y
saurois que faire. Vous savez que je n'ai pas accoutumé de vous cacher
les folies qui me passent dans l'esprit; et puisque vous m'en avez bien
pardonné à Paris, vous m'en pardonnerez bien encore en un pays où
effectivement on voit tous les jours des gens que l'on peut dire qu'ils
traitent ensemble de Turc à Maure, puisqu'ils le sont. L'on dit ici
toutes les vérités fâcheuses sans scrupule et sans déguisement; et la
franchise y est si grande que, si l'on y cache quelque chose, ce ne sont
que les bonnes qualités que l'on remarque en ses plus chers amis. La
charité ailleurs veut que l'on fasse un secret des défauts de son
prochain; mais ici, de peur qu'il ne tombe en vaine gloire, l'on ne le
loue jamais, quelque bien qu'il fasse.
[279] Alphonse de Richelieu, frère du cardinal. Ce digne prélat
fit lui-même son épitaphe; elle mérite d'être conservée: _Pauper
natus sum, pauperiem vovi, pauper morior, inter pauperes sepeliri
volo_.
Je vous en dirois davantage, mais je n'en ai pas le loisir. Quelque
pressée que je sois, je vous supplierai toutefois de témoigner à M.
Conrart la joie que m'a donnée sa lettre; elle est si pleine d'esprit et
de douceurs, que je ne sais comme j'y pourrai répondre. Ç'auroit pourtant
été dès cet ordinaire, sans la partie que je vous ai dite; car, comme
vous savez, je ne me pique pas de belles lettres, et lorsque je prétends
que les miennes ne sont pas importunes, c'est seulement par l'amitié que
vous avez pour moi. Je ne manquerai donc pas d'écrire la semaine
prochaine à toutes les personnes à qui je dois des remercîments. M. de la
Mesnardière[280], recevra aussi, s'il vous plaît, mes excuses; et pour
ses affaires je n'ai point de conseil à donner où vous êtes, étant
certain que ce que votre raison ne trouvera pas, celle des autres le
chercheroit vainement. Vous le conseillerez sans doute comme il le doit
être; c'est pourquoi il ne me reste à désirer, sinon que l'événement de
vos conseils soit heureux. Vous me ferez aussi la faveur de remercier M.
de la Vergne[281] de ses soins et de ses bons offices. Vous savez,
Mademoiselle, ce que je vous ai dit de lui en plusieurs rencontres; c'est
pourquoi je ne vous dirai pas à quel point je suis sa servante. Au reste,
ne craignez pas que je m'accoutume jamais aux lieux où je suis, ni que je
me désaccoutume jamais de vous; il y a des maux que l'habitude amoindrit,
mais il y en a d'autres qui deviennent plus insupportables par la suite
du temps. Les plus violentes douleurs, quand elles sont de peu de durée,
se peuvent souffrir sans murmures, et les plus petites, quand elles sont
continues, ne se peuvent endurer sans se plaindre. Jugez donc si celle
que me donne votre absence est de nature à m'y pouvoir accoutumer, et si,
ayant perdu un trésor inestimable je puis m'en consoler facilement. En
vérité, Mademoiselle, je ne vous dis pas tout ce que je sens, car comme
je sais que vous êtes sensible, j'aurois peur que ma mélancolie ne fût
contagieuse pour vous. Adieu, on m'attend, et je n'ai pas loisir de vous
dire ce que je suis à Mme et à Mlles de Clermont; mais, comme vous le
savez il y a longtemps, vous le leur direz pour moi, s'il vous plaît.
[280] De la Mesnardière, né en 1610, mort en 1663. Il était
médecin du cardinal de Richelieu et de Gaston d'Orléans. Ami de
Mme de Sablé et lié avec la plupart des gens de lettres de son
temps, il s'occupa plus de poésie que de médecine, et fut reçu à
l'Académie française en 1655.
J'oubliois de vous dire qu'il court un bruit ici que M. le chevalier de
la Motte a été arrêté, comme il s'en alloit à Lyon; quelques-uns disent
que c'est pour avoir apporté ici, dans sa galère qui revint de Barcelone
il y a trois semaines, quarante-quatre mille pistoles, que l'on dit être
ici entre les mains de quelques-uns de ses amis. Le temps éclaircira
toutes choses. Mon frère m'a dit qu'il veut répondre lui-même à ce que
vous me dites pour lui dans ma lettre.
[281] Aymar de la Vergne, maréchal de camp et gouverneur du
Havre-de-Grâce, père de Marie-Madeleine Pioche de la Vergne,
depuis comtesse de la Fayette et auteur de _Zaïde_ et de _la
Princesse de Clèves_.