A LA MARQUISE DE MONTAUSIER[276].

[276] Mss Conrart, in-4º, t. XI, p. 129.

Julie-Lucine d'Angennes, née en 1607. l'aînée des sept enfants de

la marquise de Rambouillet, mariée au duc de Montausier le 15

juillet précédent.

[Août 1645.]

Madame,

Le respect que je dois à Mme la marquise de Rambouillet n'ayant pas été

assez puissant pour m'empêcher de prendre la liberté de lui écrire après

la perte qu'elle a faite[277], je pense que vous ne trouveriez pas à

propos que je me servisse de cette raison auprès de vous pour autoriser

mon silence, que vous auriez sujet de vous plaindre de moi si j'espérois

moins de votre bonté que je n'ai attendu de la sienne, et si je ne

croyois certainement que vous me pardonnerez avec la même indulgence

qu'elle m'a pardonné. C'est sur cette confiance, Madame, qu'aussitôt que

j'ai su le retour de votre santé, j'ai pris la résolution de vous

témoigner la part que je prends à votre déplaisir, n'ayant pas osé vous

donner cette importunité dans un temps où vous aviez besoin de toute

votre patience pour supporter tout à la fois la violence d'une maladie et

celle de votre affliction.

[277] Celle du marquis de Pisani, tué à la bataille de Nordlingen

(3 août 1645). Il était fils de la marquise de Rambouillet et

frère de Mme de Montausier.

Ce n'est pas qu'à considérer ce que je suis, je ne dusse craindre

d'irriter votre douleur au lieu de la soulager par un discours qui sans

doute n'a rien que de rude et de sauvage, et rien qui vous puisse plaire;

mais comme les acclamations des peuples, quoique tumultueuses et peu

agréables d'elles-mêmes par le bruit confus qu'elles causent, ne

déplaisent jamais à ceux pour qui on les fait, de même, Madame, je suis

persuadée que les plaintes ne sauroient incommoder les personnes

affligées, quand même ces plaintes ne seroient pas faites de bonne grâce.

Les heureux peuvent quelquefois avoir refusé de magnifiques présents, ou

par générosité, ou comme les croyant indignes d'eux; mais les affligés,

si je ne me trompe, n'ont jamais guère refusé de larmes de ceux qui leur

en ont voulu donner. C'est un tribut et un hommage si précieux que le

ciel même s'en contente, puisque ce n'est que par des larmes que l'on

peut apaiser sa fureur quand il est irrité. En effet, lorsque les larmes

sont véritables, et que les yeux ne font que ce que le cœur leur

enseigne, c'est le témoignage le plus tendre que nous puissions donner de

notre affliction. Je n'entends pas, Madame, de ces larmes qui sont plutôt

une marque de la foiblesse de ceux qui les répandent, que de la

sensibilité de leur esprit; mais j'entends parler de ces larmes

généreuses qui ne paroissent que parce qu'on ne les en peut empêcher, et

qui sont plutôt réservées pour les malheurs des personnes qui nous sont

chères, que pour les nôtres. Recevez donc, s'il vous plaît, Madame,

celles que j'ai données à la perte que vous avez faite de M. le marquis

de Pisani, quoiqu'elles ne soient pas dignes de vous être offertes; je

les devois sans doute à son extrême mérite, et je les devois aussi à

votre extrême vertu. Quand je n'aurois pas eu l'honneur de le connoître

et de savoir ce qu'il valoit, je n'aurois pas laissé de le regretter

beaucoup pour votre seule considération; mais quand aussi j'aurois été

privée de la gloire d'être connue de vous, je ne laisserois pas d'être

fort touchée de sa perte, par la connoissance que j'avois de ses rares

qualités.

Jugez après cela, Madame, si le ressentiment que j'en ai doit être

médiocre, ou, pour mieux dire, s'il ne doit pas être extrême, quand je

considère que vous avez été en un même temps chargée de votre propre

douleur et de celle de Mme la marquise qui sans doute ne vous a pas été

moins sensible que la vôtre; qu'en versant des larmes vous étiez obligée

d'épuiser les siennes; qu'en rejetant les consolations que l'on vous

donnoit vous tâchiez pourtant de la consoler. J'avoue, Madame, que je ne

puis assez admirer la grandeur de votre âme et la fermeté de votre

esprit. Il ne faut pas toutefois s'étonner si vous savez si bien user des

malheurs qui vous arrivent, quoiqu'ils ne vous soient pas ordinaires.

Une personne qui ne s'est pas laissée éblouir par la gloire qu'elle

possède depuis qu'elle jouit de la lumière, n'a eu garde de se laisser

accabler par l'affliction; il ne faut pas plus de force à supporter le

malheur qu'à bien user de la bonne fortune.

Ainsi, Madame, bien loin de m'étonner de votre constance, je m'étonnerois

si vous en aviez manqué. Toutes les actions de votre vie sont des

miracles continuels. Vous avez assemblé toutes les vertus en votre âme,

et c'est sans doute pour cette raison que vous avez acquis cette

approbation universelle qui fait que toute la terre vous adore, et

certes, à dire les choses comme elles sont, il ne faut pas trouver

étrange si vous êtes aussi propre à combattre les grandes douleurs qu'à

résister aux grandes prospérités, vous, dis-je, qui êtes accoutumée à

vaincre les monstres, dont la victoire est bien plus difficile à

remporter, puisqu'on ne le peut faire à moins que de vaincre presque

toute la terre. Oui, Madame, s'il m'étoit permis, en un temps où vos yeux

sont encore couverts de larmes, de vous parler des glorieux avantages

qu'ils ont remportés, je dirois que nous avons vu les plus belles

personnes de votre sexe et de votre siècle ne le paroître plus auprès de

cette beauté majestueuse qui n'inspire pas moins de respect que

d'adoration à tous ceux qui la voient. Mais je me contenterai de dire

seulement que nous avons vu les lumières de votre esprit éclairer toute

la Cour, et obscurcir pourtant tout ce qui s'en est approché; l'éclat de

votre vertu ne trouver rien qui l'égalât, hors de l'hôtel de

Rambouillet, et que nous n'avons pourtant point vu paroître l'envie ni la

médisance pour vous attaquer. Vous les avez vaincues sans les combattre;

l'admiration toute seule vous a suivie partout où vous avez été; tout le

monde vous a rendu hommage avec joie, tout le monde vous a cédé avec

autant de plaisir que de justice, et vous avez enfin fait une chose que

nulle autre que vous n'a jamais faite, qui est de vaincre sans

résistance. Mais je ne songe pas que je n'ai eu aujourd'hui dessein que

de vous offrir des larmes, et qu'en un jour de deuil vous ne voudriez pas

recevoir les honneurs du triomphe. Je m'assure toutefois, Madame, que du

moins vous ne refuserez pas les assurances que je vous donne de la

continuation de mon très-humble service, et du dessein que j'ai d'être

toute ma vie, avec autant de respect que de passion, Madame,

Votre très-humble et très-obéissante

servante.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 31 / 411 题