A LA MÊME[274].

[274] Mss de Conrart, in-4º, t. XI.

Marseille, 28 mars 1645.

Mademoiselle,

Pour vous montrer que, même dans les petites choses, je ne suis pas plus

heureuse que dans les grandes, je n'ai qu'à vous dire que le même soleil

qui a déjà donné des fèves et des amandes fraîches à toute la Provence,

et qui a déjà plus fait naître et mourir de roses à Marseille que le

printemps et l'été n'en ont jamais donné à Paris, ne m'a fait autre bien

à moi que m'enrhumer extrêmement pour m'être promenée en un jardin où il

n'y avoit nul ombrage. Cela sera cause que je ne répondrai à M. Conrart

que par l'ordinaire prochain. Mais quelque incommodité que j'aie, il faut

que je vous donne une seconde partie du roman turquesque dont je vous ai

fait voir la première, où vous trouverez sans doute quelque chose d'aussi

extraordinaire.

Je vous dirai donc, Mademoiselle, qu'il est arrivé ici un homme de Malte

qui a donné à M. le Grand-Prieur de Saint-Gilles un nouvel avis qu'on y a

reçu touchant la cause du siége que le Grand-Seigneur y doit mettre.

Mais, pour reprendre les choses en leur source, il faut savoir que,

lorsque le Grand-Seigneur qui règne aujourd'hui n'avoit que deux ans, il

avoit un frère aîné qui, par la mort de son père, parvint à l'empire, et

qui, suivant la cruelle coutume de ses prédécesseurs, commanda que l'on

égorgeât son frère. Ceux qui sont destinés à cette exécution furent au

lieu où il étoit nourri pour s'acquitter de leur commission; mais la

nourrice qu'avoit cet enfant, en ayant été avertie, le cacha et en

substitua un autre qui fut tué au lieu de lui, de sorte que, par la

révolution des choses, le Grand-Seigneur qui régnoit lors étant mort, et

cet enfant caché et reconnu étant parvenu à l'empire, il a tant eu de

reconnoissance pour sa nourrice qu'il l'a plus respectée que sa mère, et

plus aimée que tout le reste du monde. Or, Mademoiselle, il est arrivé

que cette femme est prisonnière à Malte, avec celles dont je vous ai

déjà parlé, aussi bien qu'une sœur du Grand-Seigneur, et que c'étoit

sous sa conduite qu'il avoit permis à toutes les autres d'aller à la

Mecque; de sorte qu'ayant su que celle à qui il doit et l'empire et la

vie est en prison, il a résolu de hasarder sa vie et d'employer toutes

les forces de son empire pour délivrer celle qui le lui a donné, et

l'avis que l'on a eu à Malte porte expressément que, quelque amour que le

Grand Seigneur ait pour les sultanes captives, ce n'est toutefois que

pour sa nourrice qu'il entreprend la guerre.

Je vous avoue, Mademoiselle, que cela me remplit l'imagination d'une

manière si burlesque, que je ne saurois m'empêcher d'en rire. Ce n'est

pas que je ne voie quelque chose de beau et de généreux d'un côté; mais

le revers de la médaille me semble plaisant; car enfin, ceux qui ont

écrit ou inventé la guerre de Troie ont du moins dépeint la beauté

d'Hélène si éclatante et si lumineuse que l'on n'est pas fort étonné de

voir que toute la Grèce soit en armes pour l'amour d'elle, et que le feu

de ses yeux ait embrasé une ville et détruit un empire. Je n'ai même

point eu de peine à croire que Henri IV ne faisoit une armée de cinquante

mille hommes que pour conquérir l'illustre princesse dont il étoit

toutefois esclave. Mais de m'imaginer qu'un empire qui est composé de

plusieurs empires et de plusieurs royaumes emploie toutes ses forces en

une occasion où l'on verra le Grand-Seigneur en personne, avec deux cent

mille combattants, n'avoir pour principal objet que pour recouvrer une

vieille nourrice qui, même dans sa jeunesse, ne fut jamais belle (car

j'ai vu un homme qui l'a vue depuis huit jours), c'est ce que je trouve

si grotesque que j'en ferois volontiers faire un tableau, si je

connoissois quelque excellent peintre ici qui pût exécuter ce que je lui

dirois et ce que j'en pense. Celui que j'ai vu et qui vient de Malte m'a

dit que l'on y traite fort bien ces prisonnières; on les a logées chez un

juif de Constantinople qui s'est fait chrétien et qui y demeure depuis

longtemps, afin qu'il les serve à leur mode, comme en effet, elles ne

mangent qu'à la turque, c'est-à-dire sur de grands tapis jetés par terre,

et sont entièrement servies à l'usage de leur pays. Ce qu'il y a

d'étrange est que, de cinquante ou soixante femmes qu'elles sont, qui

sont, à ce que l'on dit, admirablement belles, excepté la nourrice qui ne

le fut jamais, comme je l'ai dit, il est impossible de discerner laquelle

est la sultane ou la sœur, tant elles apportent de soin à se traiter

entre elles également. On sait bien, par les avis que l'on a de

Constantinople, qu'elles y sont, mais de savoir lesquelles ce sont, c'est

ce qui ne se peut, et de tout ce grand nombre, la seule nourrice s'est

fait connoître, si l'on en veut excepter celle qui se fit connoître en

s'empoisonnant après la mort de son mari. Toutes ces femmes paroissent

assez constantes dans leur captivité. Mais ce qui m'étonne est d'avoir su

que, dans un temps où il me semble que Malte devroit plus être dans la

retenue que jamais, il y ait eu des réjouissances dans les trois

derniers jours du carnaval, qui ressembloient bien plus au Paradis des

Turcs qu'à un divertissement de religion. Toutes les sultanes des

chevaliers, ou, pour les nommer par leur nom, toutes les courtisanes de

Malte étoient déguisées par les rues avec une magnificence si grande

qu'il y en avoit telle qui avoit pour plus de cinquante mille écus de

pierreries. Je pense que ceux qui les leur ont données feroient mieux de

les leur ôter pour les vendre, que d'engager des commanderies comme ils

font pour subvenir à la guerre.

Mais c'est assez parlé de celle-là, il faut que je vous parle de celle

que Mlle de Rambouillet et vous avez faite à M. Chapelain, qui n'a sans

doute pas été aussi cruelle que l'autre le sera, mais que je trouve

beaucoup plus injuste; car enfin, Mademoiselle, vous savez mieux que vous

ne dites qu'un galant n'est pas pour moi; et il est si peu vraisemblable

qu'après avoir été le vôtre il pût jamais être le mien, que je ne sais

comme vous osez me le vouloir persuader. Mais, pour vous parler un peu

plus sérieusement, j'ai beaucoup de joie de savoir qu'il n'abandonnera

point la _Pucelle_ et que vous ne le perdrez pas[275]. Je m'assure que

vous ne me refuserez pas la grâce de le lui témoigner, quoiqu'il semble

que vous soyez un peu jalouse, et que vous m'accorderez encore celle de

rendre à Mme de Clermont les soumissions que je lui dois, à

Mesdemoiselles ses filles des marques de ma passion à leur service, et à

vous-même les assurances que je vous donne d'être, avec toute la

sincérité imaginable,

Votre, etc., etc.

[275] Il s'était agi pour Chapelain d'aller au Congrès de

Munster, nous ne savons en quelle qualité. Ce projet n'eut pas de

suite. Voyez sa lettre à Mlle de Scudéry, du 12 avril 1645.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 30 / 411 题