A MADEMOISELLE PAULET[273].

[273] Mss de Conrart, in-4º, t. X, p. 145.

Marseille, 13 mars 1645.

Mademoiselle,

Comme je vous fais part de toutes mes douleurs quand il m'en arrive, il

faut que je fasse la même chose de mes joies et de mes plaisirs. Je vous

dirai donc qu'hier au matin un homme de qualité de Marseille, qui nous

avoit ouï dire, à mon frère et à moi, que nous attendions M. de Grasse

avec beaucoup d'impatience, nous envoya avertir qu'il étoit arrivé, et

nous manda qu'il étoit logé chez un gentilhomme nommé M. d'Aiglun, qui a

été lieutenant de la galère de M. d'Aiguebonne. Cette nouvelle nous donna

de la douleur et de la joie: la première parce qu'il ne nous avoit pas

fait la grâce de venir loger chez nous, et l'autre parce que, de quelque

manière que ce fût, nous aurions le plaisir de l'entretenir. A l'heure

même, mon frère fut chez M. d'Aiglun, et il trouva que M. de Grasse étoit

véritablement logé chez lui, mais qu'il étoit déjà sorti. Un moment après

j'y fus, comme lui, sans être plus heureuse, et nous y retournâmes pour

le moins trois fois avant midi, sans le pouvoir rencontrer. Enfin, à la

quatrième que j'y allai seule, on me dit qu'il sortoit de table, et que

j'eusse un peu de patience. Mais comme je sais que M. de Grasse n'aime

pas fort la cérémonie, je ne m'arrêtai pas à ce que me dit le valet de M.

d'Aiglun, et je montai dans la chambre où M. de Grasse achevoit de dîner.

Mais je fus fort surprise de voir qu'à peine me regardoit-il et qu'à

peine se pouvoit-il résoudre de se lever pour me saluer. Cela ne m'étonna

pourtant pas encore tant que de voir M. de Grasse dont je vous parle,

avec des bottes relevées, un justaucorps de chamois, un manteau

d'écarlate, une épée d'argent, un chapeau gris et des plumes jaunes. Ne

vous imaginez pas, Mademoiselle, que j'invente ce que je vous dis; car en

vérité, j'ai vu M. de Grasse en l'état que je viens de vous décrire.

Mais, pour vous expliquer cet énigme qui m'a tant fait rire, et qui m'a

pourtant donné beaucoup de confusion, et même beaucoup de douleur de voir

mon espérance trompée, je vous dirai que M. de Grasse que je vis n'est

pas l'évêque, mais un gentilhomme de ce pays, qui en son propre nom

s'appelle ainsi. Je vous laisse à juger, Mademoiselle, de quelle sorte se

passa cette conversation du faux M. de Grasse avec moi. Mais ce qu'il y a

de plaisant est que je ne voulus pas en désabuser mon frère, qui, étant

arrivé chez M. d'Aiglun un moment après que j'en fus partie, trouva cet

homme à plumes jaunes sur la porte, et lui demanda, ne trouvant point

d'autres gens, s'il ne savoit pas si M. de Grasse étoit au logis. Enfin,

Mademoiselle, cette aventure a eu quelque chose de si plaisant que si je

vous la pouvois bien dépeindre, je vous en ferois certainement rire de

fort bon cœur. Mais comme le messager me presse, il faut, pour me

revancher en quelque sorte de vos nouvelles, que je fasse un voyage à

Malte, en Barbarie et à la cour du Grand-Seigneur; et pour vous dire les

choses comme je les sais, j'étois hier chez M. le Grand-Prieur de

Saint-Gilles, où je vis entre ses mains un papier qu'un renégat, favori

du feu grand visir, et qui s'est refait chrétien, a envoyé au

Grand-Maître, pour l'avertir des véritables sujets de cette armée de six

cents voiles. Et comme la chose est assez romanesque, j'ai cru que je

pouvois vous la mander.

Vous saurez donc, pour entendre la chose comme elle s'est passée, qu'il y

a déjà assez longtemps qu'un chevalier françois dont j'ai oublié le nom,

après avoir gagné sept ou huit mille écus d'argent dans les courses qu'il

avoit faites, voulut s'en revenir en France; et quoique ses amis lui

conseillassent de faire tenir son argent par lettres de change, il ne put

se résoudre à s'en séparer. Il s'embarqua donc avec son trésor dans une

tartane, avec l'intention de venir à Marseille; mais il fut si malheureux

qu'à quatre milles de Malte, il trouva un corsaire qui le combattit, qui

prit la tartane où il étoit, avec son argent et sa personne, bien heureux

encore de pouvoir jeter sa croix dans la mer, afin de n'être pas connu

pour chevalier. Le corsaire l'ayant mené à Tunis, et ce chevalier y ayant

trouvé des marchands chrétiens qui le délivrèrent, il revint à Malte si

désespéré de la perte de son argent qu'il avoit gagné aux dépens de son

sang et au hasard de sa vie, que depuis cela il ne s'est pas passé

d'année, point de mois, ni même de jours, qu'il n'ait donné conseil de

quelque nouveau dessein au Grand-Maître contre les Turcs. Enfin, il y a

environ quatre ou cinq mois, qu'ayant obtenu le commandement de quelques

vaisseaux pour une grande entreprise qu'il faisoit sur la Goulette, il

partit, et de plus manqua ce qu'il avoit entrepris; de sorte que comme il

étoit prêt de s'en retourner à Malte sans rien faire, il rencontra, et

pour son malheur et pour celui de la religion, deux galères turquesques

dans lesquelles étoit un bacha avec sa femme parente du Grand-Seigneur,

et ce qui est plus, deux sultanes les plus belles et les plus aimées, qui

s'en alloient à la Mecque. Le combat fut grand et fort opiniâtre de part

et d'autre, mais la victoire fut de son côté. Il fit main basse sur les

Turcs, et après avoir fait passer les deux sultanes, la veuve du bacha,

plus de quarante femmes qui les suivoient, et tous leurs trésors qui

étoient immenses, dans ses vaisseaux, il fit couler à fond les galères

turquesques, parcequ'il ne lui restoit pas assez d'hommes pour les

pouvoir mener à Malte. Mais après avoir vaincu et retrouvé son argent, et

beaucoup davantage, il mourut des blessures qu'il avoit reçues, et ses

vaisseaux reportèrent le victorieux en aussi pitoyable état que le

vaincu. Aussitôt que ces femmes furent arrivées à Malte, celle qui avoit

perdu son mari au combat trouva moyen de briser un grand diamant qu'elle

avoit caché, qu'elle avala, et dont elle se fit mourir. Or, pour revenir

au renégat dont je vous ai parlé, il dit qu'aussitôt que le

Grand-Seigneur, qu'il dit être le plus amoureux de tous les hommes qui

furent jamais, eut su la prise de ses femmes et la mort de sa parente, il

entra en une colère si furieuse qu'il jura de perdre la vie ou de perdre

Malte; de sorte qu'à l'instant même il envoya ordre par tous ses ports et

par tout son empire de se préparer à cette guerre. Il ajoute à cela,

qu'outre cette colère, il se joint une raison d'État à ce dessein, qui

est que le Grand-Seigneur, ayant pensé connoître à ses dépens que les

janissaires sont trop puissants dans ses États, a résolu de les faire

tous embarquer, afin d'affoiblir leur corps en cette occasion, ne doutant

pas qu'il n'en meure une bonne partie en cette guerre, qui, par ce moyen,

quelque succès qu'elle puisse avoir, ne peut que lui être avantageuse,

puisque plus on lui tuera de janissaires, plus on lui ôtera d'ennemis.

Voilà, Mademoiselle, ce que je n'ai pas cru indigne d'être su de vous.

Cependant les six galères dont je vous avois parlé sont parties pour

Catalogne, que l'on dit être en fort grande division. Vous aurez sans

doute su comme Perpignan a pensé être surpris; mais l'on ne vous aura

peut-être pas mandé que dix des gardes de M. le comte d'Harcourt, ayant

été mis à garder la porte d'un gentilhomme chez qui étoit le bal, auprès

de Béziers, ces gardes éteignirent les lumières qui éclairoient la salle,

et volèrent toutes les pierreries et les perles des dames de l'assemblée.

Enfin me voici arrivée au bout de mes nouvelles.... Après cela je n'ai

plus qu'à assurer Mme de Clermont de mes obéissances, Mesdemoiselles ses

filles de mes très-humbles services, et vous et elles de la passion que

mon frère a de vous témoigner qu'il est votre très-humble et

très-obéissant serviteur. Adieu, l'heure me presse, et il faut que je

vous donne le bonjour, sans même vous dire que je suis, Mademoiselle,

Votre très-humble et très-passionnée

servante, etc., etc.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 29 / 411 题