[271] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 149. Cette lettre est sans
date, mais, dans le manuscrit, elle vient à la suite de celle du
31 janvier.
Monsieur,
Comme le silence est, ce me semble, ordinairement pris pour un
consentement aux choses qu'on nous a dites, je pense que la crainte de
vous importuner par une seconde lettre ne doit point m'empêcher de
répondre à la dernière que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et
qu'il vaut mieux vous dérober un quart d'heure que de me détruire pour
toute ma vie dans votre esprit, en vous laissant lieu de croire que
j'aurois accepté, comme croyant les mériter, cette profusion de louanges
dont votre lettre est remplie. Souffrez donc, Monsieur, que je vous die
qu'encore que j'eusse plusieurs fois entendu que l'on vous faisoit la
guerre d'aimer volontiers à dire des douceurs, j'avois néanmoins conçu
une si haute estime de votre sincérité que je tenois pour certain que
vous n'eussiez pas même voulu être le flatteur d'Alexandre, si vous
eussiez été de son temps, ou qu'il eût été du vôtre. Cependant vous me
donnez des louanges si excessives et vous me dites des choses si peu
vraisemblables que vous ne me permettez pas de douter que vous ne
puissiez être capable, la première fois que l'occasion s'en présentera,
de louer Mme Pilou[272] de la vivacité de ses yeux, de la délicatesse de
son teint et des charmes de sa beauté. Ce n'est pas, Monsieur, que je ne
sache bien que toutes les flatteries ne sont pas également condamnables,
que celles qui ne sont pas intéressées sont plutôt une galanterie qu'une
foiblesse, et que celles qui s'adressent à une personne exilée ne peuvent
partir que d'une personne généreuse. Aussi vous fais-je dire que, quoique
les vôtres ne m'aient pas persuadée, elles n'ont pas laissé de
m'obliger: j'ai plus considéré votre intention que l'injustice de vos
louanges, et la beauté de votre lettre que la vérité de vos paroles.
Elles m'ont causé de la joie, mais elles ne m'ont point donné d'orgueil.
J'ai été sensible, mais je n'ai pas été crédule, et quoique j'aie fait
tout ce que j'ai pu pour me tromper, après avoir rappelé en ma mémoire
tout ce que je vous ai écrit, j'ai trouvé qu'il m'eût sans doute été plus
avantageux que vous en eussiez fait un secret que de la faire voir à tant
d'illustres personnes. Je n'entends pourtant pas, Monsieur, de cette
espèce de secret dont Mlle Robineau auroit pu s'offenser, mais de celui
qui vous auroit fait cacher mes défauts au lieu de les publier. Toutefois
il peut être que, par un privilége particulier, en lisant ma lettre, vous
l'ayez purifiée des taches que mon ignorance y avoit laissées, et qu'en
la recevant vous l'ayez rendue digne de vous. Ce n'est pas, Monsieur, que
je veuille dire qu'elle fût toute déraisonnable; au contraire, pour vous
montrer que j'ai plus de sincérité que vous n'en avez, j'avouerai qu'il y
avoit un endroit qui ne peut être défectueux que par la foiblesse de
l'expression, et dont le sentiment est si juste et si noble que même M.
de Balzac ne le désapprouveroit pas. Je m'assure, Monsieur, que vous
devinerez aisément ma pensée et qu'il vous sera facile de comprendre que
ce seul endroit qui n'est pas mauvais et que je défendrois contre tout le
monde, s'il étoit possible qu'on le pût condamner, est celui où je vous
assurois d'être toute ma vie, et par raison et par inclination,
Votre très-humble servante.
[272] Mme Pilou (Anne Baudesson), fille et veuve d'un procureur
du Châtelet. Au dire de ses contemporains, elle était d'une
laideur extrême. C'était une bourgeoise pleine de bon sens et
d'esprit, qui, ayant une certaine fortune, fut mêlée à la bonne
société de son époque. Tallemant des Réaux lui a consacré une
historiette, et son portrait a été gravé.