[269] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 147.
Marseille, 31 janvier 1645.
Monsieur,
Bien que tout ce qui part de Mlle Robineau me soit extrêmement cher, et
que, selon mes sentiments, elle augmente le prix des plus précieuses
choses du monde lorsqu'elles passent par ses mains, il est toutefois
certain que votre lettre m'auroit donné plus de joie si je l'eusse reçue
comme une simple marque de votre souvenir, que comme une preuve de votre
obéissance pour elle, et je lui suis déjà si redevable de ses propres
bienfaits, que j'aurois volontiers souhaité qu'elle n'eût point eu de
part aux vôtres. Ce commandement que vous dites qu'elle vous a fait de
m'écrire, marque si clairement l'absolu pouvoir qu'elle a sur vous et le
peu que j'y en ai, que, si je voulois, j'aurois quasi autant de sujet de
me plaindre de l'honneur que vous m'avez fait, que de vous en remercier;
car enfin, une personne à qui vous devez la connoissance de Mlle Robineau
ne devoit point lui devoir la grâce que vous m'avez fait de m'écrire. Je
sais qu'elle a plus de mérite que moi, et qu'ainsi vous la devez plus
estimer; mais cela n'empêche pas qu'il n'y ait quelque injustice que vous
ne vous souveniez de moi que lorsqu'elle vous le commande. Enfin,
Monsieur, lorsque vous me voudrez faire cet honneur, écoutez votre
inclination, et n'écoutez plus Mlle Robineau; donnez-moi vos sentiments
tout purs sans les mêler avec les siens, et souvenez-vous de moi pour
l'amour de moi et non pour l'amour d'elle[270]. Vous trouverez peut-être
que j'ai beaucoup d'orgueil pour avoir si peu de mérite; mais
souvenez-vous que l'amitié a ses délicatesses et ses jalousies aussi bien
que l'amour, et que celle que j'ai pour vous est trop noble et trop
généreuse pour recevoir vos civilités d'une autre main que de la vôtre,
et pour prendre part à des choses où elle n'en a point. Je ne m'étonne
pas, toutefois, si vous aviez tant de peine à vous résoudre de m'écrire;
car puisque mes amis vous montrent toutes mes lettres, vous avez raison
de craindre d'en recevoir de semblables. Je leur voudrois un grand mal
d'en user ainsi, si ce n'étoit que sachant bien qu'elles ne le font ni
par manque de connoissance ni par malice, il faut de nécessité que la
seule amitié les aveugle, et que, parce qu'elles prennent plaisir que je
leur dise que je les aime, elles se laissent persuader que je le leur dis
de bonne grâce. Pour vous, Monsieur, qui n'avez pas cet aveuglement qui
m'est si avantageux, vous avez voulu vous défendre de recevoir de mes
lettres autant que vous avez pu; mais, pour me venger de vous, je vous
déclare que quand même Mlle Robineau me le défendroit, je ne laisserois
pas de vous écrire et de vous assurer qu'elle n'est pas tant votre
servante que je le suis. Mais encore que je sache que vous avez plus de
joie de recevoir ses commandements que mes prières, je ne laisserai pas
de vous supplier sérieusement de croire que votre lettre m'a donné
beaucoup de plaisir; que celle que vous avez écrite à M. de Berville a
sensiblement obligé et mon frère et moi; que les vers que vous m'avez
envoyés ont eu et de lui et de moi toute la louange qu'ils méritent, et
que quand même vous auriez désobéi à Mlle Robineau, je n'aurois pas
laissé d'obéir à la raison et à mon inclination, qui veulent que je sois
toute ma vie,
Votre très-humble et très-obligée servante, etc.
[270] On voit par cette lettre que Mlle de Scudéry était blessée
des attentions particulières que Chapelain avait pour Mlle
Robineau.