[265] Cabinet de M. A. Chauveau.
Paris, 19 janvier 1645.
Mademoiselle,
Je vous écris par le commandement de Mlle Robineau, je dis par son
commandement, sans qu'elle m'ait laissé la liberté de ne le pas faire,
afin que si vous vous trouvez incommodée de ma lettre, vous n'en sachiez
mauvais gré qu'à celle qui m'a forcé de la faire, et qui, comme vous
savez, a droit de commander et pouvoir de forcer. Avec tout cela, encore
que je vous écrive par force, je ne laisse pas de vous écrire avec
plaisir, et plus que si je le faisois de mon consentement propre, lorsque
je pense que je ne suis pas obligé à vous répondre de mes mauvaises
écritures, et qu'un autre que moi portera le blâme de ce que j'y aurai
mal dit. J'ai plaisir, Mademoiselle, à vous faire souvenir de l'estime
extraordinaire que je fais de votre esprit et de votre vertu, et du
ressentiment que j'ai toujours de la part que vous m'avez accordée en
votre bienveillance, qui est sans doute le plus riche présent que vous
puissiez me faire, vu la noblesse de votre âme et la bonté de votre
cœur. J'ai plaisir à vous rendre grâces de ce que je me trouve
quelquefois dans les lettres que vous écrivez, tantôt à l'excellente
personne dont j'exécute ici les ordres, tantôt à son excellente voisine,
comme à celles qui partagent votre temps et votre amitié. Enfin, j'ai
plaisir à vous dire que ces lettres mêmes, bien qu'écrites dans la
précipitation des courriers, sont si naturelles et si éloquentes tout
ensemble, qu'elles pourroient donner jalousie à notre ami
d'Angoulême[266], et qu'elles donnent très-grande satisfaction à tous
ceux qui les voient à Paris. Par là, Mademoiselle, vous voyez que la
force que l'on m'a faite est bien agréable, et non pas de celle pour
lesquelles on met les gens en procès et demande réparation en justice.
[266] Balzac.
J'ai quelque honte de passer de ce discours à un autre et de vous dire
que je me suis acquitté de ma promesse auprès de M. de Berville, de
crainte qu'il ne vous semble que je vous le veux faire valoir. Mais
puisque je vous l'ai déjà dit, je vous dirai encore que j'avois envoyé
une copie de ma lettre à votre généreuse amie pour vous la faire tenir,
ou du moins pour avoir en elle un témoin irréprochable de mes soins aux
choses qui regardent votre service. J'ai depuis su d'elle qu'elle avoit
pris le dernier parti comme le plus sûr et le plus raisonnable, et
j'avoue qu'elle m'a fort obligé, m'épargnant par ce moyen la nécessité de
rougir devant vous pour n'y avoir pas assez bien parlé de votre mérite.
La même judicieuse personne se voulut bien charger ces jours passés de
vous envoyer quelques vers que j'ai donnés à la mémoire de l'incomparable
Mme de Lalane[267]; mais, Mademoiselle, vous envoyer des vers, c'est
envoyer de l'eau à la mer, c'est vous donner ce que vous avez chez vous
en abondance. Que si vous en faites la modeste pour votre regard, vous
l'avouerez bien au moins pour celui de monsieur votre frère, qui est un
océan de poésie plus découvert que n'est le vôtre et qui est si plein de
ce côté-là qu'on ne sauroit l'accroître, quelque chose que l'on y
verse[268]. Il est vrai aussi que je vous envoyai ces vers comme les
fleuves envoient leurs eaux à la mer, non pas pour enfler votre richesse,
mais pour vous rendre le tribut et l'hommage que vous doivent tous ceux
qui font profession d'honorer le mérite et la vertu. Ceux de M. de
Boissat que j'ai vus dans votre lettre sont bons, mais ceux de monsieur
votre frère sont meilleurs, sans doute, et vous voyez bien que c'est mon
jugement qui prononce et non pas mon amitié, et qu'en ce sentiment il n'y
entre ni complaisance ni cajolerie. Mais c'est trop vous mal entretenir,
et vous auriez encore plus de sujet de vous en plaindre si je ne vous
assurois que par la patience que vous avez prise de lire cette lettre
jusqu'au bout, vous êtes quitte de me lire de toute cette année, et que
jusqu'en six cent quarante-six vous n'aurez à craindre aucune semblable
persécution,
Mademoiselle,
De votre très-humble et très-obéissant serviteur
CHAPELAIN.
[267] Mlle Marie Galtelle Desroches avait épousé Pierre de
Lalane, qui faisait sa principale occupation de la littérature et
de la poésie. Après cinq ans de mariage, Lalane perdit cette
femme aussi belle que spirituelle. Il célébra sa mort par des
vers qui sont insérés dans ses Œuvres, qu'on réunit en général à
celles de Montplaisir.
[268] On connaît les vers de Boileau:
Bienheureux Scudéry dont la fertile plume, etc.