A MADEMOISELLE ROBINEAU[260].

[260] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 147.

Marseille, 3 janvier 1645.

Mademoiselle,

Si vous avez dessein de m'instruire par votre exemple et de m'accoutumer

à ne vous écrire qu'une fois tous les mois, je vous supplie de me faire

l'honneur de m'en avertir; car, à moins que vous m'appreniez votre

intention, elle ne réussira pas, parce que, comme je vous écris

principalement pour me conserver en votre mémoire, moins vous m'écrirez,

et plus je vous écrirai, afin de vous empêcher de m'oublier. Faites-moi

donc, s'il vous plaît, la faveur de me dire sincèrement si vous avez

dessein que j'imite votre silence; car, après cela, je tâcherai de

m'accommoder à votre humeur. Je vous écrirai de petites lettres, et vous

n'en aurez que deux ou trois tous les ans, et de cette sorte, si elles ne

sont belles, elles seront rares; si elles ne sont divertissantes, elles

ne seront pas incommodes, et si elles ne vous font passer quelque temps

agréablement, elles ne vous en déroberont guère. Voilà, Mademoiselle, ce

que je vous puis dire sur ce sujet, attendant vos ordres, que je

n'observerai pas plus exactement que vous observez les promesses que vous

m'aviez faites de me donner de vos nouvelles toutes les semaines; car,

pour vous parler sans déguisement, il n'est rien qui puisse vous

empêcher, tant que je ne serai pas malade, d'avoir une lettre de moi tous

les ordinaires; car, si vous m'écrivez, je n'ai pas assez d'incivilité

pour ne vous répondre point, et si vous ne me répondez pas, je n'ai point

assez de patience pour m'empêcher de vous en gronder. Enfin,

Mademoiselle, résolvez-vous à ce malheur, puisqu'il est inévitable. Au

reste, ne vous imaginez point que peut-être je ne trouverai pas toujours

de quoi vous entretenir, et que par cette raison je vous laisserai en

repos. Les rives de la mer Méditerranée ne sont pas si désertes et si

stériles que l'on n'y puisse trouver quelque chose à l'usage de Paris. La

tempête amène quelquefois sur ses bords des gens qui savent parler

françois, et qui n'ont rien de la rudesse du pays. Il se trouve ici des

pèlerins de toutes les parties du monde, et par conséquent je ne

manquerai pas de matière à vous écrire. Je pourrois même dire que

j'aurois de quoi vous faire d'agréables présents si vous étiez d'humeur à

en recevoir. Mais, quoique je sache bien que vous aimez mieux en faire

que d'en accepter, je veux toutefois vous en offrir un aujourd'hui; mais

auparavant que je vous dise ce que je vous envoie, je vous supplie

d'essayer de deviner; et pour aider même à votre imagination, je vous

dirai que ce ne sont ni des oranges, ni des citrons, ni des olives, ni

des figues, ni des raisins, ni de l'eau de fleurs de jasmin, ni des

branches de coral, ni des tapis de Turquie, ni des étoffes de Chine, ni

des perles, ni des émeraudes, ni des diamants, mais quelque chose de

plus rare en ce pays-ci que tout ce que je viens de dire. Et pour vous

expliquer cet énigme, ce sont des vers de M. Boissat-l'Esprit[261], qu'il

a faits ici en revenant de la Sainte-Baume. Je vous proteste,

Mademoiselle, que depuis plus de quatre siècles l'on n'a vu de semblable

marchandise sur le port de Marseille; aussi est-ce pour cela que je

l'envoie à Paris. Vous en ferez part à M. Chapelain, et comme votre ami,

et comme le mien, et comme celui de M. Boissat. Je ne vous dis point ce

que j'en pense; car je ne m'y connois plus du tout; il me suffit de

savoir que ce sonnet est d'une personne de beaucoup d'esprit et de

beaucoup de dévotion présentement, pour croire qu'il est digne de vous,

et que du moins par là ma lettre ne vous ennuiera pas[262]............

[261] Pierre de Boissat, qu'on avait en effet de son temps

surnommé _Boissat-l'Esprit_, naquit en 1603 et mourut en 1662. Il

fut un des premiers membres de l'Académie française.

[262] Nous supprimons le sonnet assez médiocre de Boissat, ainsi

que des fragments, prose et vers, d'une lettre de Georges de

Scudéry à Mme de Tournon.

Si j'avois aussi bien retenu la prose que les vers, je vous l'aurois

envoyée, car elle étoit assez galante pour cela. Pour la mienne, on n'en

peut pas dire autant; c'est pourquoi je ne la continuerai pas davantage

pour aujourd'hui; aussi bien, ayant le dessein que j'ai, n'est-il pas

juste d'en dire tant en un jour, et il suffira que je vous assure en

françois, et même, si vous le voulez, en provençal que, _siou vuestra

serventa affettionada_.

M. votre père, Mme Aragonnais[263] et Mlles Boquet[264] sauront que je

suis leur servante, et vous saurez, s'il vous plait, que mon frère est

votre serviteur très-humble. Je vous demande pardon si ma lettre est si

brouillée, mais je vous l'écris avec tant de précipitation que je ne sais

quasi ce que je dis.

[263] Mme Aragonnais était la veuve d'un trésorier des gardes

françaises. Elle habitait le Marais, et appartenait, comme Mme

Cornuel, aux rangs les plus élevés de la bourgeoisie parisienne.

Sa fortune, qui était assez considérable, lui permit de marier sa

fille à Michel d'Aligre, un des fils du premier chancelier de ce

nom. Mlle de Scudéry a fait de Mme Aragonnais un séduisant

portrait sous le nom de Philoxène dans le _Grand Cyrus_. Tome

VII, livre III, page 1046.

[264] Les deux demoiselles Boquet étaient des amies particulières

de Mlle de Scudéry et des habituées assidues du Samedi. Voici ce

qu'en dit Somaize dans son _Grand Dictionnaire des Précieuses_:

«Bélise et sa sœur sont deux précieuses âgées qui jouent fort

bien du luth et qui ont une grande habitude à toucher les

instruments. Elles logent aussi au quartier de l'Éolie (_le

Marais_), qui est le lieu où les précieuses âgées font le plus de

bruit.»

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 25 / 411 题