[256] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 161.
Marseille, 27 décembre 1644.
Mademoiselle,
Vous pouvez juger par l'inquiétude que je vous ai témoigné avoir de votre
silence, combien votre lettre m'a donné de joie. Elle a été si grande,
que ceux qui me l'ont vue recevoir et qui me l'ont vue lire ont cru que
l'on m'avoit mandé que l'on me donnoit pour le moins cent mille écus; car
comme les gens d'ici ont l'esprit fort intéressé, ils ne sont sensibles
aux plaisirs que lorsqu'ils leur sont utiles. Mais après leur avoir dit
que votre lettre ne m'apprenoit rien de plus agréable que la continuation
de l'amitié de la personne qui me l'écrivoit, il a fallu, pour me
justifier auprès d'eux, leur faire voir votre nom, tant il est vrai que
la joie que j'ai eue a été grande, et tant il est vrai qu'ils ont eu
peine à croire que, ne s'agissant ni d'amour ni d'avarice, il fût
possible que j'eusse tant de satisfaction d'une lettre d'une de mes
amies. Jugez de là, Mademoiselle, à quel point l'amitié est connue ici,
et si vous devez craindre que je vous fasse infidélité. Cependant, je
vous dirai que comme l'on ne change pas son destin en changeant de
lieux, et que ceux qui sont malheureux, le sont partout, il y a lieu de
craindre que nous ne puissions pas faire mettre Notre-Dame-de-la-Garde
sur le pays[257]. Ce n'est pas que la chose ne dépende pas absolument de
M. le comte d'Alais[258], mais c'est que nous venons d'apprendre que
l'assemblée générale du pays est terminée au second de janvier, et
qu'ainsi il sera impossible de tirer utilité des bons offices de M.
Chapelain. Mon frère et moi ne laisserons pas de lui en être infiniment
redevables; car ce n'est pas par les événements, mais par les intentions,
qu'il faut mesurer les obligations que nous avons à nos amis. A la
première occasion, je lui en témoignerai notre reconnoissance; mais, en
attendant, si vous le voyez, vous l'assurerez de l'estime et de l'amitié
particulière que mon frère et moi avons pour lui. Après cela, je vous
dirai que nous ne laisserons pas de tenter la chose; car autrement il
faudroit attendre encore un an; car, bien qu'il ne se tienne plus d'États
généraux en Provence, et que ce ne soit plus qu'une assemblée de quelques
consuls qui délibèrent de toutes choses, néanmoins, comme cette assemblée
ne se tient qu'une fois l'année, si nous laissions passer celle-ci, cela
nous mèneroit trop loin. A vous dire la vérité, je n'en attends rien;
mais quand on a fait ce que l'on peut, il faut se mettre en repos et
prendre patience. Quoi qu'il en arrive, je vous le manderai.
[257] C'est-à-dire aux frais de la province.
[258] Louis-Emmanuel de Valois, comte d'Alais, nommé gouverneur
de Provence en 1637.
Cependant, n'attendez pas que je puisse payer vos nouvelles par d'autres;
car il n'y a rien ici qui puisse vous divertir. Ce n'est pas que si je
pouvois dépeindre la beauté de l'hiver de Marseille, je ne vous fisse un
tableau assez agréable et que je ne vous fisse avouer qu'il fait honte au
printemps de Paris. L'hiver qui, aux lieux où vous êtes, est tout hérissé
de glaçons, est ici couronné de fleurs. Sincèrement, Mademoiselle, à
l'heure même que je vous parle, l'on vient de m'envoyer des bouquets
d'anémones, d'œillets, de narcisses, de jasmin, de fleurs d'orange, plus
beaux que Mlle de Lorme n'en porte au mois de mai; et ce qu'il y a de
commode ici est que l'on fait des visites à la fin de décembre, sans
avoir besoin de feu, que l'on se promène sur le port comme l'on se
promène aux Tuileries en juillet, qu'il ne pleut qu'en deux mois une
fois, et que le soleil y est toujours aussi pur et aussi clair que dans
la saison où il fait naîre les roses. Mais le mal est que pour jouir de
tous ces plaisirs innocents, il faut souffrir d'autres incommodités, et
que l'on ne peut s'approcher de l'Orient sans s'éloigner de Paris. Je
pourrois encore vous dire que la plus belle chose que l'on puisse voir
est les galères, le jour de Noël, qu'elles ont toutes leurs tentes, leurs
pavillons et leurs banderoles de cent couleurs différentes; mais cela
seroit mieux de la main d'un peintre fameux que de la mienne. Au reste,
Mademoiselle, il n'est pas jusques aux paroles qui ne perdent ici
quelque chose de leur grâce et de leur agrément. Le nom d'esclave, qui
est quelquefois si galamment placé et dans des vers d'amour et dans les
romans, ne remplit ici l'imagination que de grosses chaînes de fer, de
bonnets rouges, de camisoles bleues, de têtes pelées, de mines de Turcs
et d'autres semblables choses, puisque l'on ne s'en sert jamais que pour
parler de trois ou quatre mille forçats que l'on voit toujours sur le
port.
Je vous en dirois davantage, mais comme vous saurez que nous avons changé
de maison afin d'être plus près de Mme de Mirabeau[259], toutes les dames
de la rue, pour recommencer leurs civilités à l'usage du pays, entrent
présentement dans ma chambre pour me dire que je suis la bienvenue.
Adieu, je suis de si mauvaise humeur de ce qu'elles m'interrompent dans
le dessein que j'avois de vous dire encore plus de cent choses, que je
les recevrai si mal que j'espère qu'elles n'y reviendront plus. Il faut
pourtant encore que je salue Mme et Mlles de Clermont, que je vous offre
les compliments de mon frère, et que je vous die que je suis votre
très-humble et très-passionnée servante.
[259] L'hôtel de Mirabeau était situé place de Lenche à Marseille.