[251] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 181.
Mlle de Chalais était dame de compagnie de la marquise de Sablé et
amie intime de Mlle de Scudéry et de Mlle Paulet.
A Marseille, le 13 décembre 1644.
Comme Mlle Paulet connoit mon cœur, et qu'elle sait la tendresse que
j'ai pour vous et le plaisir que je sens à recevoir de vos nouvelles,
elle m'avoit fait espérer par l'autre ordinaire que vous m'en donneriez
par celui-ci; et je m'étois entretenue si agréablement en cette attente,
que la privation d'un bien qui m'est si cher m'a donné plus de douleur
que l'espérance ne m'avoit donné de joie. J'ai pourtant été assez
équitable pour ne vous accuser pas; j'ai eu du déplaisir, mais je n'ai
pas eu de colère, et si j'ai eu quelque injustice, ça été contre
l'aimable personne qui m'avoit promis un si grand plaisir.
Ne vous imaginez pourtant pas, ma chère amie, que ce désir extrême que
j'ai d'avoir quelquefois de vos lettres soit un effet de la foiblesse de
mon amitié, et qu'elle ait absolument besoin de ces petits soins pour se
maintenir; non, ce n'est point là ma pensée, et quand vous ne me diriez
jamais que vous avez de l'affection pour moi, puisque vous me l'avez dit
une fois, je ne laisserois pas de le croire. Mais la véritable raison qui
fait que je le souhaite avec tant d'ardeur, est que je prévois bien que
j'aurai grand besoin de ce secours pour adoucir l'ennui de mon exil. Je
vous avoue ingénûment que je n'ai point l'esprit assez stupide pour
m'accoutumer facilement avec ceux qui le sont, et que je ne l'ai pas non
plus assez fort ni assez rempli pour trouver en moi-même de quoi me
satisfaire. Je suis demeurée en une certaine médiocrité qui ne sert qu'à
faire connoître le mal, mais qui ne le surmonte pas. Si j'étois de
l'humeur de ceux qui aimeroient mieux être l'admiration des sots que de
ne l'être de personne, je pourrois peut-être assez facilement imposer une
partie de ce que je voudrois aux gens de ce pays-ci, étant certain que
parce que je viens de Paris, ils ont assez d'inclination à approuver tout
ce que je fais; mais comme je n'ai pas l'humeur tyrannique, et que, si je
régnois, je voudrois régner légitimement, je n'apporterai nul soin à
l'établissement d'un empire si peu glorieux, et qui seroit si mal acquis.
Dans les choses de l'esprit, ce n'est pas assez de vaincre, il faut
encore que ceux que l'on surmonte soient eux-mêmes capables d'en
surmonter d'autres, et c'est enfin aux vaincus à faire la principale
gloire des victorieux. Si les Espagnols, en conquêtant les Indes, avoient
eu des ennemis redoutables, ils auroient égalé la gloire des plus
illustres héros; mais parce qu'ils ont tué à coups de canon des hommes
qui ne se défendoient point, et qui même ne se pouvoient défendre,
puisqu'ils n'avoient point d'armes, ils passent plutôt parmi le nombre
des usurpateurs que des conquérants. Souffrez, s'il vous plaît, cette
comparaison historique d'une personne qui ne vous l'auroit pas écrite, si
elle étoit seulement à cinquante lieues plus près de Paris, mais qui
pense avoir droit de vous parler de cette manière dans une ville où il se
trouve une demoiselle[252] belle et jeune, qui dans ses conversations
ordinaires, cite souvent, si j'ai bien retenu, Trismégiste, Zoroastre et
autres semblables messieurs qui ne sont pas de ma connoissance.
Sérieusement, c'est dommage que la personne dont je vous parle n'a été
élevée dans le monde, étant certain que c'est un des plus beaux naturels
de femme que j'aie jamais remarqué en aucune femme de province. Elle est,
comme je vous l'ai déjà dit, belle, jeune et de bonne mine; elle parle
françois comme si elle étoit née à Paris, et naturellement elle est fort
éloquente; elle entend l'espagnol, l'italien, le latin et même le grec;
elle est fort douce, fort civile et de fort bonne maison. Cependant,
parce qu'elle n'a pas l'art de cacher une partie des trésors qu'elle
possède à des gens qui ne la connoissent pas, ils prennent pour du verre
et pour du cuivre de l'or et des diamants; et l'injustice qu'on lui fait
ici est si grande que je n'oserai la voir souvent, de peur de me charger
de la haine publique.
[252] Mlle Diodée. Voy. la _Notice_, p. 26 et suiv.
Jugez, d'après cela, ma chère, si j'ai raison d'implorer votre secours en
un lieu où il n'est pas même permis de jouir du seul bien qui s'y
trouve. Ne me refusez donc pas, je vous en supplie, et si ce n'est point
trop vous demander, ayez quelquefois la bonté d'assurer Mme la
marquise[253] que de toutes celles qui ont de la vénération pour elle, je
suis la plus passionnée pour son service, et qu'en cette considération il
me doit être permis de porter la glorieuse qualité de sa très-humble et
très-obéissante servante. Et comme je suis privée d'entretenir les
personnes que j'aime, faites au moins que j'aie la satisfaction de savoir
qu'elles s'entretiennent quelquefois de moi. Parlez-en donc avec notre
chère Angélique[254], avec Mlle Robineau, avec M. Conrart, avec M.
Chapelain, et si vous jugez que Mme de Motteville et Mlle sa sœur[255]
ne m'aient pas oubliée, assurez-les que j'eus un extrême regret de partir
sans leur dire adieu; mais comme elles n'étoient pas à Paris, c'est un
malheur dont je ne suis pas coupable. Quand je serai un peu
désembarrassée d'un nombre infini de visites qu'il faut que je rende, je
me donnerai l'honneur de leur écrire et de les assurer que je suis
toujours leur très-humble servante.
[253] De Sablé.
[254] Mlle Paulet.
[255] Mme de Motteville a rendu hommage à Mlle de Scudéry dans
ses _Mémoires_. 1855, t. III, p. 239.--Sa sœur, Mlle Bertaut,
avait été surnommée _Socratine_ à cause de sa sagesse et de sa
douceur.
Adieu, je suis si pressée que je n'ai pas le temps de relire ma lettre.
Pardonnez-moi donc toutes les fautes que j'y aurois peut-être corrigées,
et toutes celles aussi que je n'y aurois pas remarquées. Après cette
protestation d'imprimeur, je n'oserai quasi vous dire que je suis votre
très-humble et très-passionnée servante, etc., etc.