A LA MÊME[246].

[246] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 173.

Marseille, 13 décembre 1644.

Mademoiselle,

Enfin, après avoir plusieurs fois pensé faire naufrage, je suis arrivée

au port de Marseille assez heureusement. Mais quelque douceur que l'on

puisse trouver à se reposer après la fatigue d'un long voyage, je n'en ai

néanmoins point senti de plus grande que celle que je trouve à m'imaginer

que du moins je ne m'éloigne plus de vous. Cette pensée a certainement

quelque chose qui flatte mon esprit, qui le délasse et qui le console

plus que tous les divertissements que l'on tâche de me donner aux lieux

où je suis. Ce n'est pas que je n'aie trouvé à Marseille toute la

civilité et toute la courtoisie possible, et comme je sais que vous

n'êtes pas marrie de savoir tout ce qui arrive à mon frère et à moi, il

faut que je vous rende compte de quelle façon l'on nous traite ici. Vous

saurez donc, Mademoiselle, que nous avons trouvé en Mme de Mirabeau[247]

une des meilleures et des plus obligeantes femmes du monde; car elle ne

sut pas plus tôt que nous étions ici, qu'elle et Mme de Morge, sa sœur,

vinrent pour nous obliger de prendre leur maison; mais comme nous ne le

voulûmes pas faire, elles se virent contraintes de nous instruire de la

coutume de la ville, qui est d'être trois ou quatre jours sans sortir

pour attendre les visites de ceux qui veulent nous en rendre. Et comme

nous avions quelque répugnance à suivre cet ordre, elle nous dit que tout

le monde de Marseille se tiendroit outragé et croiroit que nous ne

voudrions pas le voir, si nous en usions autrement. Le lendemain donc, et

quatre jours depuis, mon frère et moi avons gardé la chambre. A vous dire

le vrai, ce n'a pas été sans voir de plaisantes choses; car, pour vous

les dire comme elles se sont passées, je ne pense pas qu'il y ait un seul

homme de quelque considération dans Marseille qui n'y soit venu, soit

des gentilshommes, des consuls, des officiers de galère, des juges, des

ecclésiastiques, des avocats, des marchands, des matelots et même des

forçats; et pour les femmes, le nombre en est si grand que j'ai été

contrainte d'en faire un rôle, qui présentement se monte à quarante-deux

maisons différentes, où il faut que j'aille, qui veulent dire plus de

quatre-vingts personnes qu'il faut demander.

[247] Ce devait être Anne de Pontevez, mariée en 1620 à Thomas,

marquis de Mirabeau.

Je vous laisse à juger, Mademoiselle, si, de l'humeur dont je suis, je

n'ai pas là une occupation bien divertissante. Mais ce qu'il y a de rare

est que, de tout ce grand nombre de femmes, il n'y en a pas plus de six

ou sept qui parlent françois; si bien que cela fait une si plaisante

conversation que, si je vous la pouvois dépeindre, je vous en ferois

rire. J'ai toutefois cet avantage, sans que je puisse dire comme je l'ai

acquis, que j'entends assez bien le provençal, et qu'ainsi je ne laisse

pas de les entretenir, mais c'est d'une manière si plaisante qu'il faut

l'avoir vu pour le comprendre. Le plus fâcheux est qu'il les faut

conduire jusques au milieu de la rue, et qu'à chaque porte il faut une

heure de compliment. J'espère toutefois n'être pas longtemps en cette

peine; car, comme elles passent toutes leur vie à jouer à un jeu qui

s'appelle le basècle, que sans doute elles aiment pour son antiquité, et

qu'il n'y en a que trois ou quatre qui ne jouent que par complaisance,

quand je leur aurai rendu leurs visites, je pense qu'elles me laisseront

en repos, du moins le souhaité-je ainsi. Après ces quatre jours de

cérémonie, Mme de Mirabeau nous a traités magnifiquement. Elle a été

imitée de quelques autres, un desquels nous a donné à dîner avec une

prodigalité de Montoron[248]; car enfin il y avoit six services

admirablement beaux et bons: les perdrix, les bisques, les ortolans, les

entremets, les gelées, les conserves, les muscats, les hypocras, les

limonades, les fruits et les confitures sèches et liquides y étoient avec

une abondance inconcevable. Mais, après tout, au milieu de ce paradis des

Turcs, je disois en moi-même, en songeant à vous, un vers que Malherbe a

dit autrefois, parlant de Mme d'Auchy[249]:

Où Caliste n'est pas, c'est là qu'est mon enfer.

[248] Montauron, financier connu par son faste et par la dédicace

de _Cinna_.

[249] La vicomtesse d'Auchy célébrée par Malherbe.

Tout à bon, Mademoiselle, je n'ai point surpris mon esprit avec un moment

de plaisir tranquille depuis que je suis hors d'auprès de vous. Mais,

pour n'oublier rien à vous dire, vous saurez encore que le lieutenant que

mon frère a mis à Notre-Dame-de-la-Garde, et qui est un assez honnête

homme et assez riche, nous y a aussi donné à dîner le premier jour que

nous y avons été. Je ne vous dépeindrai point, s'il vous plaît, cette

cérémonie qui ne vous ferait point ouïr le bruit des canons, car la

distance des lieux ne le permet pas; mais je vous dirai qu'en vérité

Notre-Dame-de-la-Garde est le plus beau lieu de la nature par sa

situation. De la façon dont la place est disposée, il y a quatre aspects

différents qui sont admirables. D'un côté, l'on a le port et la ville de

Marseille sous ses pieds, et si près, que l'on entend les hautbois de

vingt-deux galères qui y sont; de l'autre, l'on découvre plus de douze

mille bastides, pour parler en termes du pays; du troisième, on voit les

îles et la mer à perte de vue; et du quatrième, sans rien voir de tout ce

que je viens de dire, on n'aperçoit qu'un grand désert tout hérissé de

pointes de rochers, et où la stérilité et la solitude sont aussi

affreuses que l'abondance est agréable de tous les autres endroits.

Aussitôt que je fus arrivée à ce bel hermitage, ma première pensée fut de

demander au prieur de Notre-Dame-de-la-Garde, qui nous y dit la messe, où

étoit le tombeau de feu M. de Mévouillon[250]; et comme il me l'eut

montré, ma première dévotion fut pour cet illustre mort.

[250] La baronnie de Méouillon, Mévouillon ou Mévolhon

(_Medullio_ en latin), était une des plus anciennes de la

Provence. Il s'agit probablement ici de Bon, baron de Mévouillon,

gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde en 1591, et qui joua un rôle

important dans les troubles de Marseille à cette époque.

Vous me ferez, s'il vous plaît, la grâce de dire à Mlles de Clermont que,

n'étant pas en lieu de leur pouvoir rendre d'autres devoirs, j'ai du

moins rendu ce pieux office à un de leurs devanciers. Je me serois donné

l'honneur de leur écrire, aussi bien qu'à Mme leur mère, sur la perte

qu'elles ont faite; mais je vous avoue ma foiblesse: il y a si longtemps

que la mort est introduite dans le monde et qu'il y a des gens qui en

écrivent et qui en parlent, que je ne trouve plus rien à en dire.

Sincèrement, Mademoiselle, je ne sais si j'ai déjà pris le mal du pays,

mais j'ai l'esprit si fainéant, si grossier et si stupide, qu'il m'a été

impossible d'oser entreprendre d'écrire deux lettres sur ce sujet. Mais,

pour réparer ce manquement, il faudroit que vous m'apprissiez qu'il fût

arrivé un grand bonheur à ces excellentes personnes; car je ne doute

point que l'extrême joie que j'en aurois ne me fît trouver l'art de leur

témoigner et de leur persuader que je suis certainement une de leurs plus

passionnées servantes. En attendant cette agréable nouvelle, vous me

ferez la faveur de les assurer de la continuation de mon très humble

service, et vous me ferez aussi la grâce de faire encore mes complimens à

M. Conrart. Pour M. Chapelain, quoi que vous m'en disiez, il n'est point

jaloux de lui; c'est une flatterie que vous m'avez écrite, qu'il

désavoueroit sans doute, s'il la savoit. Il y a deux choses qui font

qu'il ne le sauroit être: l'une, de ce qu'il est assuré du rang qu'il

tient dans mon esprit, et l'autre, que je ne suis pas assez bien dans le

sien. Vous savez, Mademoiselle, que cette passion en dit une autre; c'est

pourquoi songez une autre fois un peu mieux à expliquer ses véritables

sentiments. Quand j'aurai rendu une partie des visites que j'ai à faire,

peut-être lui demanderai je un peu plus sérieusement la continuation de

son amitié; car, pourvu que je ne lui écrive qu'une fois ou deux en un

an, je pense que _la Pucelle_ n'aura pas sujet de s'en plaindre.

Au reste, Mademoiselle, je vous demande pardon si je vous entretiens si

longtems, et de choses si peu raisonnables; mais songez que vous êtes ma

plus grande consolation dans mon exil. J'ai eu une douleur extrême de

n'avoir point reçu de vos nouvelles par cet ordinaire. Je sais que c'est

être inconsidérée que d'abuser de votre loisir comme je fais; mais vous

êtes bonne, vous me l'avez permis, et j'en ai grand besoin. Faites donc,

s'il vous plaît, lorsque vous ne pourrez pas me faire la faveur de

m'écrire, que M. Major m'apprenne, au moins par un billet, l'état de

votre santé, afin que mon imagination ne me fasse pas sentir des malheurs

qui ne me sont peut-être pas arrivés. Si je suivois l'intention de mon

frère, j'allongerois encore ma lettre pour vous persuader fortement qu'il

est votre serviteur très-humble et très-passionné; mais comme l'heure me

presse, je ne vous dirai plus rien, sinon que je suis toujours de toute

mon âme,

Mademoiselle,

Votre très-humble et très-obéissante servante.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 22 / 411 题